LE DIX-SEPTIEl\lE SIECLE
L'halie avair, en dramatisant I'églogue antique, créé peu à peu un genre nouveau, la comédie pastorale, L'élaboration dure un siècle, si on la fait commencer à I'Orfeo de Politien, qui est de 1471, et si on la fait aboutir à I'Aminla du T asse, qui fut composé en 1573. C'est I'histoire des rigueurs et du repentir de la bergère Sylvie, aimée et sauvée par Ie berger Aminte, qui enfin se jette pour elle d'un rocher, tombe sur des herbes et est ranimé par ses caresses. L'Aminla fut traduit en français en 1655 par l\1énage, qui dédia son ouvrage à MIle de la Vergne, En 1590, Guarini composait à son tour i/ Pastor fìdo, dont Ie sujet était emprunté à Pausanias. II y mettait en scène Coresus, prêtre de Diane, chargé de tuer Callirhoé, qu'il aime, et préférant se tuer lui-même: exemple que la nymphe, touchée d'un si fidèle amour, imite aussitôt, La vogue du genre pastoral fut tout de suite immense. Elle se répandit en Espagne, où Ie Don Quicholle est une satire des romans au profit des pastorales, et en France, La pastorale qui achève Ie tome V du Théâtre de Hardy, imprimé en 1628, s'appelle J'Amour viclorieux el vengé. Elle est écrite, comme toutes celles de Hardy, en décasyllabes. II s'agit de deux bergères, (( des plus belles et mieux apparentées de I'Arcadie )), Lycine et Adamante, qui, orgueilleuses de leur beauté, méprisent I'amour et font væu à Diane.
On voir d'abord Vénus, qui, irritée de !'insolence de ces bergères et des tourments qu'elles font subir à leurs fidè:es amants, engage Cu?idon à les percer d'un trait qui les brûle, Cupidon est prêt à obéir, mais il faut quïl use de cautèle. Ces deux bergères ne sont jamais oisives, T antôt elles chassent, tantôt elles filent ou elles brodent. Jamais elles ne parlent de lui que pour l'exécrer. Vénus fait alors un plan de campagne. Les bergères doivent demain C03sacrer leur chasteté au temple d'Artémis. C'est à ce moment que la déesse et son fils agiront. lis changeront en glace I'ardeur des bergers. Et quant aux bergères, Vénus touchera leur cæur et leur renJra agréables les traits dont Cupidon les criblera, Là-dessus, les diem: s'en vont et font place aux bergers, La scène II (nous dirions aujourd'hui Ie deuxième tableau) commence. Le berger Philère est accablé d'une nouvelle qu'il vient d'apprendre: Lycine, qu'il aime, veut se consacrer à Diane. Mais I'excès même de sa peine lui est un remède : il renonce à son amour. Survient un ami de Philère, l'infortuné Nérée, qui chérit Adamante. Et Adamante, aussi fière que Lycine, va comme elle se consacrer à Diane. Nérée, plus tendre que Philère, ne veut point comme lui se con soler par Ie mépris, Les deux cruelles passent, allant au temple de Diane. (( Parlons-Ieur, )) dit Nérée. Un dia ogue curieux s'engage.
Les bergères sont inRexibles. Philère est insolent et amer, Quant à N érée, la douleur Ie rend éloquent : il demande vengeance aux dieux.
Le second ade se passe Ie lendemain. II commence par Ie monologue d'une vieille bergère nommée Ruffie, ou plutôt par Ie récit qu'elle se fait à elle-même du prodige advenu dans I'entr'acle. Au moment où les nymphes allaient se consacrer à Diane, elles se sont évanouies. Les uns disent que ce sont charmes jetés par les bergers dédaignés, d'autres que c'est l'haleine de la foule, d'autres que c'est unevengeance de l'Amour. Mais voici I'une des nymphes, Lycine, encore toute troublée et qui aspire à mourir, Elle aime main tenant Philère autant qu'elle I'avait méprisé. Elle craint seulement qu'il ne se venge de ce qu'elle lui a fait souffrir. l\his la vieille Ruffie la rassure, et lui décrit en termes gaillards I'aimable vengeance que Philère exercera. T outes deux délibèrent de la façon dont il convient d'annoncer au beau berger sa vidoire, et la vieille part en ambassade. Même aventure est advenue à la fière Adamante. Elle aime et elle vient nous Ie dire à son tour. En roulier de théâtre, Hardy a d'ailleurs pris soin de faire cette scène toute différente de la précédente. Adamante se repent de n'avoir pas aimé Nérée plus tôt, et elle fait confidence de l'état de son cæur à un satyre, qui paraît bonhomme et qui promet d'arranger les choses. Mais Nérée ne raime plus, et Ie satyre conclut avec mélancolie : (( Pauvre bergère, OÙ as-tu mis ton cæur? II Mais peut-être un mot de la bergère ramènerait-ill'infidèle ? et Ie satyre va conseiller à Adamante de parler elle-même. Philère a reçu Ie message de Lycine, et il n'y a répondu non plus que Nérée à Adamante. Voilà Lycine désespérée. L'obligeante Ruffie lui apprend alors que Ie berger sera bientôt avec son troupeau dans un bosquet voisin; Ie mieux sera it que Lycine y fût elle-même, De son côté, Adamante attend Ie retour du satyre qu'elle a envoyé auprès de Nérée, II revient, Ie front nuageux. Mais en voyant la douleur de la bergère, il déguise quelque peu la vérité, I( Nérée, dit-il, craint que tu ne te joues de lui. II demande un gage. Va Ie trouver à I'écart. - Je Ie ferai, )) dit la bergère. Et Ie satyre, resté seul, se félicite d'être hors de cette aventure.
Cependant Lycine vient tenter Philère dans Ie bois OÙ Ie berger est endormi. Elle Ie réveille en feignant de poursuivre un gibier blessé. Elle se p!aint, elle se fâche, mais sans succès, et la fin du jour les interrompt, Adamante, ayant suivi Ie conseil aventureux du satyre, s'en est tout aussi mal trouvée. Nérée I'a reçue avec mépris. Elle conte ce malheur à Ruffie, et comme Ie satyre a l'imprudence de passer par là, elles se donnent toutes deux Ie plaisir de Ie rosser. Voilà donc Adamante et Lycine, si /ières au début, humiliées maintenant et amoureuses. Ruffie, après leur avoir fait un peu de morale, les engage à consulter Vénus Ërycine.
Elles s'en vont, Les deux bergers arrivent et tous deux, assis à I'ombre dans Ie pré, se content I'un à I'autre leur victoire. lis se jurent de ne souffrir plus de tourments amoureux, d'aimer seu!emen t qui les aimera, et de retourner à leurs troupeaux délaissés, Les bergères sont maintenant au temple de Vénus, L'oracle leur ordonne de fléchir les bergers; sinon, I'une des deux doit être égorgée en sacrifice.
L'ade V s'ouvre par une scène OÙ la bonne Ruffie, toute en larmes, tente en vain d'ameuter les bergers en accusant ie prêtre d'être vendu, II faut que I'oracle soit obéi. Nous voici au temple. Devant Ie peuple,le prêtre rappelle aux bergers Ie dilemme : épouser ou tuer, Les victimes sont liées, et chacune veut moura pour I'autre. La scène est vraiment pathétique, Philère, encore tout aigri de colère, re/use Ie mariage; mais quand Ie sort lui ordonne de tuer sa Lycine, quand elle I'en prie elle-même, Ie cæur lui manque. [\;érée et lui accompliront I'oracle par un mariage. Le cortège s'éloigne et la pièce /init par un monologue de Cupidon, dont Ie règne est désormais universe\. Ces pastorales sont un singulier mélange de chimère et de réalité, Ces dieux, ces nymphes, ces satyres, ces bergers, forment un monde fantasque; mais entre ces families arcadiennes, il y a des inégalités de fortune dont on tient grand compte pour les mariages ; les nymphes prennent Ie voile; la coquetterie, Ie dépit, la jalousie sont peints au vif, et quand, vers 1630, la pastorale cessera d"être à la mode, ces singuliers quadrilles d'amoureux qui se cherchent et se fuient deviendront sans peine tantôt des comédies réalistes, tantôt des tragédies sentimentales.
A la suite de Hardy, il faut citer deux poètes q:Ji ont subi évidemment son inAuence : Théophile de Viau, qui a donné, en 1617, Pyrame et Thisbé; la pièce porte Ie nom de tragédie, mais c'est en réalité une tragi-comédie, imitée de celles de Hardy; - et Racan, qui a fait représenter, en 1619, une Arlhénice, éditée en 1625 sous Ie titre Bergeries.
Le cas de Jean de Schelandre est fort curieux, C'est un gentilhomme verdunois qui se battit sous les ordres de Turenne et mourut de suites de blessures, en 1635, âgé de quelque cinquante ans, II avait donné, en 1608, une tragédie encore dans Ie goût du XVl C siècle, Tyr et Sidon. Sous l'inAuence de Hardy, ilIa remania, la chargea de personnages et la fit paraîlre comme tragi-comédie, en 1628. Ce fait rend sensible Ie triomphe de la tragi-comédie sur la tragédie, à la fin du règne de Hardy.