IV. - Le début de Pierre Corneille
La première biographie de Corneille eslla Vie de M. Corneille I'aîné, par son neVeu F ontenelle (l72/). Une élucidalion minulieuse a été faile par F. Bouquel, Points obsturs et nouveaux de la vie de Pierre Corneille, 1888. L'édWon la meilleure esl celie de Marty-Laveaux dans la Collection des grands écrivains de la France, 12 vol., /862-1868, Une Bibliographie cornélienne, jusqu'en 1876, a été donnée par Emile Picot. Cel ouvrage a été complété en 1908 par P. Le Verdier el E. Palay : Additions à la bibliographie cornélienne, CUons parmi les lravaux récents : Augusle Dorchain. Pierre Corneille, 1918; Jeanne Le Guiner, les Femmes dans les tragédies de Cornei!le, 1920; H, Lyo:met,les Premières de p, Corneille, 1923,
SON BAIL à la rue Mauconseil expiré en 1628, qu'allait devenir la troupe du prince d'Orange? On ne sait ce qu'elle fit dans I'hiver de 1628. Mais à Pâques 1629 elle cst à Rouen; et là, un jeune magistral nommé Pierre C:Jrneille remet à Mondory Ie manuscrit d' une comédie qu'.1 a composée et qui s'appelle Mélite. Quand on se trouve à Rouen, sur la place triangulaire du Vieux- Marché OÙ fut brûlée Jeanne d'Arc, on voit descendre de cette place de vieilles rues, dont rune s'appelait la rue de la Pie. Danscetterue, une maison avait été achetée en 1588 par un Pierre Corneille, conseiller référendaire en la chance!lerie de Rouen. Son étroite façade présente un pig non en colombage, Un couloir mène à un escalier que
borde une épaisse rampe de bois. Le second étage, que seul on peut visiter, est fait de trois pièces qui forment aujourd'hui un musée. Ce Pierre Corneille eut pour fils un second Pierre Corneille, avocat au Parlement et, à partir de 1602, maître enquêteur et réformateur particulier des eaux et forêts du bailliage de Rouen. Et ce second Pierre Corneille est Ie père du poète, Celui -ci, troisième du nom, naquit Ie 6 juin 1606 et fut l"aÎné de sept enfants, Deux de ses sæurs moururent dans I"enfance. Deux autres se marièrent à Rouen; I"une, Marthe, épousa I"avocat Le Bovyer de Fontenelle et fut la mère de Fontenelle I"écrivain, Le dernier des fils, Thomas, devait être poète comme l'aÎné, et I'amitié des deux frères est restée légendaire, C'était une familleaisée, presque riche, et honorée.
Pierre Corneille étudia chez les jésuites:
on sait qu'il obtint en troisième et en rhétorique des prix de vers latins. En 1624, à dix-huit ans, il se /it recevoir avocat au Parlement de Rouen. i\1ais il bredouillait en parlant, et peut-être ne plaida-t-il jamais. II préféra acquérir une charge de magistrature, et it acheta en 1628 les deux of:ïces d'avocat du roi au siège des eaux et forêts, et de premier avocat du roi en I'amirauté de France, au siège général de la table de marbre du Palais de Rouen.
II remplit exactement pendant vingt et un ans ces deux of /ices, qu'il résigna en 1650. Le jeune magistrat rouennais II ne songeait à rien moins qu'à la poésie, et il ignorait lui-même Ie talent extraordinaire qu'il y avait, lorsqu'itlui arriva une petite aventure de galanterie dont it s'avisa de faire une pièce de théâtre, en ajoutant quelque chose à la vérité II, Ainsi parle Fontenelle. Dans une édition ultérieure, il nous dit ce que fut cette aventure : introduit par un ami auprès de sa maÎtresse, Corneille Ie supplanta. Qui était cette maÎtresse? On est récemment parvenu à l'identi/ier à une jeune /ille de Rouen, Catherine Hue. SlIe avait une voix ravissante, et demandait à Corneille des vers pour les chanter" Corneille racontera en 1637, dans I" Excuse à Arisle, que c'est pour son amour qu'il est devenu poète, Ces premières poésies sont seize pièces que Ie poète imprimera en 1632, avec C/itandre. Mile Hue avait à peu près dix-huit ans quand Corneille composa Mé/ile. II semble qu'il y ait eu entre e1le et lui des projets de mariage, rompus par la mère de la jeune /ille. Faut-il rapporter à ce souvenir ce thème des amants séparés par l'inégalité des fortunes, qu' on retrouve dans /a Veuve;> En 1637, Corneille était encore ému de la rupture et du mariage de celie qu'il aimait. Mé/ile composée au plus tard dans la première moitié de 1629, Mondory I'emporta à Paris, La troupe avait loué Ie jeu de paume Berthault, impasse des Anglais (aujourd'hui impasse Beaubourg, 37, rue Beaubourg). C'est là que Mé/ile fut jouée. Les trois premières représentations de cet ouvrage d'un provincial inconnu attirèrent peu de monde. Le succès se dessina à la quatrième et fut surprenant, II II établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, écrit Corneille dans I" Examen de Mé/ile; il égala tout ce qui s'était fait de plus beau jusque-Ià, et me /it connaÎtre à la cour. I) Quelle était cette nouveauté, destinée à marquer une date capitale dans I"histoire du théâtre?
Ëraste adore I\Iélite, qui Ie reçoit bien, mais qui ne I'aime point. II se con/ie à son ami Tircis, un garçon pratique, raisonnable et peu sentimental. (( Tune sais guère ce que c'est que de vivre, II dit Tircis au trop sensible Ëraste. Lui-même est un célibataire déterminé :
Mais, plus cruelle disgrâce! Mélite s'est pareillement éprise de Tircis, Ëraste n' en peut douter :
Depuis, cette volage évite ma rencontre, Ou si malgré ses soins Ie hasard me la montre, Si je puis I' aborder, son discours me conlond, Son esprit en désordre à peine me répond,..
Perds tout respect, Ëraste, ettout soin de lui plaire; Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire, ,
II invente, en effet, une vengeance abominable. II suppose des lettres d'amour de Mélite à Philandre : II Malgré Ie devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m' échappe en faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est I\Iélite qui vous écrit, et qui vous aime.., II Et il fait remettre cette fausse lettre à Phitandre. Or, Philandre est I'amant de la sæur de Tircis, laquelle se nomme Chloris; en voulant se venger du frère, Ëraste va détruire les amours de la sæur.
Philandre, en recevant Ie billet, se laisse tenter. Com me il est dans la joie de sa nouvelle conquête, il rencontre Tircis, qui n 'est pas moins joyeux. Tircis est si heureux qu'il éprouve Ie besoin de lui conter son bonheur et I'amour de Mélite. Ie En êtes-vous bien sûr? II, dit Philandre, qui lui montre railleusement les billets que lui-même a reçus ou croit avoir reçus de Mélite; au premier, Ie pauvre Tircis trouve des raisons et croit qu'il est pour lui; au second, il est convaincu, II veut se ballre avec Philandre, qui esquive Ie duel. II ne lui reste qu'à se désespérer, II raconte I'aventure à sa æur, qu'elle atteint pareillement; mais celie petite Chloris, avec sa gaieté et son insouciance, est déjà cornélienne; elle traite cette disgrâce avec un mépris et une hauteur que ses sæurs emploieront bientôt à de plus grands objets; e1le a soin de sa gloire :
GRAVURE extra:te de Mélile (édition de 1660).
Car rhymen de soi-même est un si lourd fardeau Quïl faut rappréhender à l'égal du tom beau.
Tout au plus ferait-i1 un mariage d'argent. Mais Ëraste lui montre Mélite, C'en est fait: Tircis s'en éprend,
Que veux-tu que je oIise? elle a je ne sais quoi Qui ne peut consentir que ron demeure à soi.
Naturellement il proteste à Ëraste que celui-ci n'a rien à craindre de lui, I\his it ne se tient pas de faire I"of/icieux: comme it est habite à rimer, il propose à son ami de faire un sonnet pour Mélite, qu 'Ëraste donnera comme de lui, Ëraste se mé/ie un peu et pourtant it accepte. LlTTÉR, FRANÇ. - I
Un volage me quitte, et je Ie quitte aussi.
Et elle congédie Philandre avec la plus insultante ironie. Elle fait mieux : elle va trouver Mélite et lui dit, parlant de Philandre, que son nouveau choix est bien mauvais. I\lélite, qui croit qu'elle parle de Tircis, s'étonne, ne comprend pas, comprend en/in qu'on I'accuse d'avoir séduit Phitandre, s'indigne et s'évanouit. On la porte chez elle. Ëraste entre en scène tout ravi du succès de sa fourbe. I\his c'est pour apprendre que Tircis est mort de douleur en croyant Mélite in/idèle, et que I\1élite à son tour est morte de sa mort, C'en est trop. Ëraste, accablé de remords, devient fou à la manière d'Oreste : .... Mais d'où vient que tout mon corps chancelle? Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler? Que de pointes de feu se perdent parmi rair I Pendant trois scènes il se croit aU'( enfers, apostrophe Ie Styx (en vers magni/iques), interpelle Minos, et se bat avec les Furies, en appelant à la révolte tous les esprits tourmentés par elles : Amon secours, esprits, vengez-vous de vos peines! Ëcrasons leurs serpents! chargeons-Ies de vos chaines I Pour ces lilies d"enfer nous sommes trop puissants I II est bien surprenant que, dès I'année précédente, Rotrou ait fait jouer une pièce, /'Hypocondriaque, OÙ un personnage se croit de même transporté aux enfers. Corneille connaissait-il à Rouen I"æuvre de Rotrou? I\Iondory lui parla-t-it de ce dénouement à effet? Ou, comme on dit, l'idée était-elle dans I'air?
La pièce est virtuellemen t /inie. Le cinquième acte est consacré aux résurrections, reconnaissances, pardons et châtiments. Tircis et I\Iélite sont unis, cela va sans dire; Ëraste, qui a agi perfidement, mais avec I"excuse d'être égaré par la douleur, et dont Ie ressentim:.-nt était juste, épouse Chloris: et celle-ci repousse dé/initivement Philandr , qui, in/idèle sans raison, crédule, poltron, a été piteux dans toute cette affaire.
Mé/ile était I'essai d'un jeune provincial, qui connaissait assurément quelque chose du théâtre de son temps, par Ie livre et par les tournées, mais qui avait travaillé d'original, hors du concert des beaux eS:Jrits. II vint à Paris pour être Ie témoin de son triomphe. II rencontrait dans la capitale un groupe de jeunes poètes, nés, comme lui, aux environs de 1600. lis s:: réunissaicnt chez Mairet. On trouve là Rotrou, Pichou, I\IareschaI.