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V. - Le théâtre en 1630 : Mairet, Rotrou, du Ryer

Jean de Mairet U604-1686) a fait jouer de 1625 à 1640 les dix pièces qui composent son Théâtre. Sa Sophonisbe a été réimprimée par K. V ollmöller, en 1880; sa Silvanire, par Otto, en 1890; sa Sylvie, par Jules Marsan, en 1905.- Les CEuvres de Jean de Rotrou (1609-1650) ont été recueillies en 5 volumes par Viollet-/e-Duc, 1820. - Sur Pierre du Ryer (né Vers 1600, mort en 1658), voir Henry Carrington Lancaster, Pierre du Ryer dramatist, Washington, 1913, Du commencement de 1633 au carnaval de 1634, un décorateur de fHôtel de Bourgogne, nommé Mahe/ot, dressa un catalogue de soixante et onze pièces que I' on y jouait et composa pour chacune d'e/les une notice, OÙ il décrivait Ie décor et les accessoires. Ce curieux document avait été publié déjà par M, Dacier, mais M. Henry Carrington Lancaster en a procuré en 1920 une édition nouvelle, Mémoire de plusieurs décorations qui serve (sic) aux pièces contenus (sic) en ce présent livre, comancé par Laurent Mahelot et continué par Michel Laurent, où il reproduit les croquis de décors. Ces décors sont du type simultané, c' est-à-dire que les différents endroits OÙ se déroule f'action sont représentés côte à côte sur la scène. L'assemblage de ces pays ages disparates donne souvent au décorateur d'assez curieux problèmes à résoudre, II y a d'ordinaire deux plans et un lointain. ce qui permet de juxtaposer cinq logis différents.

:V1AIRET fut Ie fondateur en France du système des unités. En 1629, il démarque, pour la rendre plus régulière, la Sylvanire de d'Urfé et publie en 1631 ce remaniement avec une Préface relative aux règles. II n'en connaÎt encore que deux: I'unité d'action et I'unité de temps, II n'a pas idée de I'unité de lieu, qui, à vrai dire, eût choqué toutes les habitudes de son temps, OÙ I'on jouait dans Ie décor multiple. L'unité d'action est elle-même entendue en un sens large, c'est-à-dire qu' II il doit y avoir une maÎtresse et principale action, à laquelle toutes les autres se rapportent comme les lignes de la circonférence au centre )), En somme, la doctrine tient dans la règle des vingt-quatre heures, Mairet reconnaÎt d"ailleurs qu'elle est tout ensemble de très bonne grâce et de très difficile observation. II se fonde sur I'autorité des Anciens et sur celIe des lIaliens; mais , au si sur la nécessité de garder la vraisemblance. Dans une dissertation que Chapelain adressa à Godeau, Ie 29 novembre 1630, et qui circula en manuscrit, on retrouve cette théorie de la vraisemblance, Elle a sans doute été étouffante pour I'art français; mais comment s' étonner qu' elIe soit née dans les esprits après la débauche de romanesque qu'on a vue dans les trente premières années du siècle

L'histoire des arts est faite de ces réactions. L'adoption de I'unité de lieu coïncide évideMment avec la suppression du décor multiple. Or, celui-ci était encore la règle en 1634, Le

L' Europe de Desmarets de aint-Sorlin (1643).

Cid en 1636 suppose un palais, une place, la maison de Chimène; mais, en 1640, il ne faut à Horace et à Cinna que l'intérieur d'une maison ou d'un palais. La même année, avec Polyeucte, apparaÎt cette antichambre qui sera désormais Ie décor caractéristique de la tragédie.

Mairet donne encore en 1632 une pièce très irrégulière, les Galanteries du duc d'Ossone; mais, en 1633, il fait tenir la tragi-comédie de Virginie II dans Ie peu de temps qu'enferment deux solei Is )), et il en est fier. Enfin, en 1634, il donne Sophonisbe, qui peut passer pour la première tragédie conforme aux règles. Rotrou n'avait pas vingt ans quand, en 1628, iI fit jouer sa première pièce, fHypocondriaque ou Ie Mort amOUreux. II donne Diane en 1630, f Heureuse constance et les Occasions perdues en 1631, H ercule mourant en 1632. II fait partie du groupe des cinq auteurs qui travaillent pour Ie Cardinal. En 1635, Scudéry Ie compte, dans la Comédie des comédiens, parmi les plus beaux esprits du temps. Rotrou a alors vingt-cinq ans, II est Ie seul rival de Corneille, qui est plus jeune dans la carrière, mais son aÎné et son ami. L'amitié de ces deux grands tragiques est un beau mélange de générosité et de fierté. lIs savent ce qu'ils valent. 11M, Rotrou et moi, dit Corneille, nous ferions subsister des saltimbanques, )) Rotrou fait publiquement I'éloge de son ami dans Ie Saint Genest. L'un triomphe à I'Hôtel de Bourgogne, I'autre au Marais. En 1636, I'un donne Ie Cid, I'autre les Sosies, Puis Corneille se tait jusqu'en 1640, tandis que Rotrou, inlassable, donne huit pièces dans cet espace de temps, En 1640, iI se retire à Dreux, OÙ il vient d'être nommé lieutenant civil. soit faveur, soit disgrâce. De cette dernière période de sa vie datent ses æuvres les plus fortes et les plus fermes : Saint Genest (1646), Venceslas (\647), Chosroès (1649). En 1650, une épidémie éclate à Dreux; il reste à son poste: I( Les cloches sonnent pour la vingt-quatrième personne qui est morte aujourd'hui )), écrit-il à son frère; ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. )) Ce fut pour lui Ie 28 juin 1650.

Cette même année 1628 qui a vu les débuts de Rotrou a vu aussi ceux de du Ryer: il donne coup sur coup ses tragi-comédies d'Aretaphile, de Clitophon, de Lisandre et Caliste, de Clécmédon. II n'est que de lire I'une ou I'autre de ces nombreuses pièces, f'Hypocondriaque de Rotrou par exemple ou Ie Lisandre et C!lliste de du Ryer, pour en admirer les allures tour à tour familières, pathétiques, éloquentes, solennelles, Iyriques même. En goûtant cette poésie colorée qu'on ne retrouvera plus au théâtre jusqu'à Musset, cet art fantasque et varié, on regrette que, née avec un si beau naturel, la tragi-comédie ait cru devoir se com passer et prendre I'austère chemin de la tragédie, Rotrou et du Ryer avaient surtout fondé leur jeune gloire sur la tragédie. Corneille put rencontrer chez Mairet deux autres poètes, qui débutaient alors dans la pastorale. L'un est Pichou (1596-1631), qui fit jouer en 1629 les Folies de Cardenio, pièce tirée de Don Quichotte, puis les Aventures de Rosileon, pièce tirée de I'Astrée.

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L'autre est lVlareschal, dont une pastorale intitulée l'Inconstance d' Hy/as fut fort applaudie en 1630.

En même temps que la tragi-comédie et la pastorale sont dans Ie plus fort de leur succès, on voit poindre en 1630 un genre nouveau. Depuis que Ie trio Gaultier Garguille, Grosguillaume et T urlupin s'est disloqué, Ie vieux genre de la farce a passé de mode: à la place surgit la comédie de mæurs. En 1630, Claveret ait jouer r Esprit fort, qui est la peinture d'un (( homme à la mode)), Dans une tragicomédie de Beys, r Hôpita/ des fous, il y a un tableau des folies courantes, celles du philosophe, du musicien, du plaideur, de I'alchimiste. Les Vendanges de Suresnes, de du Ryer (1635), semblent par leur sujet une pure pastorale. Tircis aime Dorimène, laquelle chérit Polidor: Polidor aime Dorimène, mais iI est poursuivi par Florice. On sait com bien ces amours en cascade sont communes dans la littérature galante, jusques et y compris Andromaque. Tircis, rival et ami de Pol idor , Ie dessert en feignant de Ie s rvir. Florice, pour attirer ce même Pol idor , feint qu'il soit appelé par Dorimène: et sans Ie vouloir, elle réunit ces amants. Tout cela est du roman: mais dans ce roman même, Ie goût de la vérité est sensible et les mæurs sont décrites au vrai. La pastorale ne se passe pas en Arcadie, comme la Bergerie de Montchrestien, mais à Suresnes, dans des vignes qui appartiennent à de bons bourgeois, et la veille de leur retour à Paris. Le père de Dorimène, Crisère, est un bonhomme fort réel, riche, rude, ami de I'argent, content de sa bourgeoisie et peu soucieux de donner sa fille à un gentilhomme: femme et fille obéissent; si Dorimène ne se sou. mettait point, i1l'enfermerait au couvent de Longchamps. Une voisine fort sage Ie dissuade d'user de tant de contrainte dans les affaires de cæur; sa femme I'en prie aussi: et nous voyons au vrai comment se décidait Ie mariage d'une fille en 1636, On trouve la même peinture des mæurs dans /e Rail/eur, de Mareschal (1636).11 en va de même de l'A/izon, de Discret (1635).

A y regarder de près, il semble bien qu'il y ait à I'origine de cette comédie de mæurs Ie goût de la satire personnelle. Cest ainsi que la plus ancienne de toutes ces pièces, /a Comédie des Comédies, que I'avocat du Barry publia en 1629 sous Ie nom de du Peschier, est une pure parodie de Balzac. En 1637, /es Visionnaires, de D smarets de Saint-Sorlin, autre comédie de mæurs, seraient aussi une comédie à clefs. L'auteur nous montre trois sæurs qui sont toutes trois hors de sens : I' une, qui représente MIIIC de Sablé, a I'esprit si gâté par les romans qu'elle est devenue amoureuse d'Alexandre Ie Grand: I'autre, qui représente MIIIC de Chavigny, croit que chacun I'aime; la troisième, qui serait [\IIIIC de Rambouillet elle-même, n'est amoureuse que de la comédie, Elles ont quatre prétendants également fous: un capitaine vantard et couard, un poète ronsardisant, un amateur qui se pique d'aimer les vers et ne les entend pas; enfin un riche imaginaire. Pour comble, Ie père des trois sæurs est si accommodant qu'il donne ses filles à tout venant, et qu'il se trouve embarrassé de quatre futurs gendres. Molière a si bien lu la pièce quÏI a pris Ie rôle entier d'Hespérie pour en faire celui de Bélise, dans /es Femmes savantes.

Or cette liberté aristophanesque est dans les traditions de la vieille farce. Elle paraÎtra encore en 1643 dans /es Académiciens, de Saint f.vremond, OÙ les personnages sont nommés par leur nom, Et I'on sait que Molière continuera la tradition, Au total. tragi-comédie et pastorale, ces deux genres dans tout leur éclat: comédie de mæurs naissante; discussions sur les règles, que la plupart des auteurs trouvent incommodes, mais que les II savants )) qui ne font pas de théâtre, et au théâtre Mairet, s'efforcent d'établir : voilà ce que Corneille va trouver à Paris en venant y constater Ie succès de Mé/ite.

- De II Clitandre )) au II Cid ))

Corneille s'était Ratté d'avoir écrit Mé/ite sans modèle. En fait, on y a reconnu les personnages, les incidents et Ie ton d'une pastorale. I\1ais cette pastorale était transportée dans la vie ordinaire, et c'était là I'originalité de cette comédie.

Maintenant Corneille est venu à Paris; il a vu les beaux esprits et connu Ie bel air. II va faire lui aussi une tragi-comédie à la mode, d'un style élevé, pleine dÏncidents, et cependant con forme à la règle des vingtquatre heures. Cest C/itandre. Trente et un ans plus tard, dans I' Examen qu'il fait pour I'édition de 1660, afin d'excuser un ouvrage qui n'était plus guère au goût du jour, il assure qu'il I'a composé par raillerie, et quÏI a entendu faire un ouvrage qui ne valût rien du tout. (I En quoi, dit-il. je réussis parfaitement. )) Les images que les auteurs se font de leurs ouvrages sont fort suspectes, et ce qu'ils en disent est toujours sujet à caution. On croira difficilement que CorneiIIe ait songé à composer une parodie, à mystifier ses contemporains, à écrire dans un goût qu'il blâmait et à confier sa fortune à une méchante pièce, Au surplus, il parle d'un autre ton dans la préface originale. Après avoir signalé la différence entre son nouvel ouvrage et Mélite : (( II ne faut pas moins d'adresse, dit-i1, à réduire un grand sujet qu'à déduire un petit: et si je m'étais aussi dignement acquitté de celui-ci qu'heureusement de I'autre, j'estimerais avoir, en quelque façon, approché de ce que demande Horace au poète quÏI instruit... )) Le sujet de C/itandre n'est pas si compliqué qu'on Ie dit communément. C'est, com me à I'ordinaire, I'histoire d'un amour traversé, celui de Caliste et de Rosidor. La première épreuve vient de Caliste elle-même, qui, trompée par une calomnie de sa sæur Dorise, croit Rosidor infidèle et I'épie au moment OÙ iI sort avant I'aube, En réalité, I'innocent Rosidor est victime d'une machination. II a reçu un cartel de Clitandre, qui I'appelle au petit jour dans un endroit sauvage. Or ce cartel est faux. II a été écrit par un certain Géronte pour Ie compte de son maître Pymante, et pour auirer Rosidor dans un guet-apens, OÙ Pymante, Géronte et un page infidèle de Clitandre, déguisés en paysans, I'attendent pour I'assassin r. Reste à savoir pourquoi Pymante veut assassiner Rosidor. C'est que Rosidor est aimé de Dorise, que Pymante aime en vain. Pymante veut donc supprimer son rival.

Nous avons laissé Rosidor au moment où, crovant aller à un duel, il se dirige vers Ie piège préparé. Cependant la {alouse Caliste, persuadée quÏI va a un rendez-vous, Ie suit avec sa sæur Dorise. Or Dorise aime Rosidor; au moment où lesdeux sæurs sont dans un coin sauvage de la forêl. Dorise tire une épée cachée dans un buisson, et elle annonce à Caliste qu'elle va la tuer.

Elle Ie ferait sans un événement assez surprenant, mais qui n 'étonnait point les spectateurs; car deux ans plus tôt, ils avaient vu Ie même coup de théâtre dans Lisandre et Caliste, de du Ryer, que Corneille a visiblement imité. Au moment où Dorise va tuer sa sæur, Rosidor débuche tout en sang, poursuivi par ses trois assassins. II tue I' un, qui est Ie page de Clitandre; mais à ce moment son épée se rompt, II saisit celie de Dorise, sans se douter quÏI sauve du coup la vie à sa maÎtresse, et, de cette épée, il tue Géronte. Pymante resté seul s'enfuit: Dorise, dé3armée, s'est enfuie pareillement. Seuls, auprès des cadavres des deux com parses, restent en scène les deux amants : Rosidor blessé, Caliste évanouie, Elle s'éveille et ils ne seront plus séparés.

Mais dès lors la pièce peut sembler finie, et nous ne sommes qu'à la fin du premier acte. Corneille la prolonge par deux moyens : tout d'abord Clitandre, dont Ie nom a été usurpé par les assassins et qui e5t paisiblement à la chasse avec Ie prince, est soupçonné, arrêté et

PIERRE COR/<oEILLE.

Gravure de Michel Lasne, omanl J'édilion de 1644.

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