LA PLACE ROY ALE
Gravures ornanl I'édil;on de 1660 des CEuvres de P;erre Corneille.
LE cm.
La réussite de f Illusion comique fut brillante, grâce surtout au rôle plaisant du matamore, probablement écrit pour I'acteur Bellemore, qui tenait I'emploi des capitans et que Mondory avait engagé; cette pièce se maintint trente années sur la scène, à ce que rapporte Corneille lui-même, A la /in de cette même année, parut Ie Cid, dont la représentation fut I'événement capital de I'histoire du théâtre pendant cette période, I\Iondory lui-même, dans une lettre à Balzac, écrite peu de temps après cette représentation, donne une vivante image du succès que ce chef-d'æuvre remporta sur son théâtre: (( Je vous souhaiterais ici pour y goûter, entre autres plaisirs, celui des belles comédies qu'on y représente et particulièrement d'un Cid qui a charmé tout Paris. II est si beau qu'il a donné de J'amour aux dames les plus continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au théâtre public, On a vu seoir en corps, aux bancs de ses loges, ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la chambre dorée et sur Ie siège des Aeurs de Iys. La foule a été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les recoins de théâtre, qui servaient autrefois comme de niche aux pages, ont été des places de faveur pour des cordons bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de chevaliers de I'ordre, )) Le Cid est une adaptation, qui, jusque dans les plus belles scènes, ressemble parfois de fort près à une traduction d'une pièce de D. Guilhem de Castro, las Mocedades del Cid, parue quinze ans plus tôt, en 1621. On a sOllvent comparé les deux pièces : nous nous en tiendrons ici à relever entre elles une différence essentielle. Quand la Chimène espagnole demande au roi de châtier Rodrigue, elle parle contre son cæur, (( a mon Rodrigue, dit-e1le tout bas, ô mon honneur, tout ce que j'aime! où mes pensées inquiètes vous mènentelles? )) Ainsi Ie combat de J'amour et de I'honneur, inconscient dans la pièce de Corneille, est conscient dans celie de Guilhem de Castro. {( L'empire de I'opinion, dit encore la Chimène espagnole, est-il assez puissant pour que je perde celui que j'adore? )) C'est la grande nouveauté de Corneille d'avoir fait à Chimène une âme trouble, et J'autant plus pathétique qu'elle sait à peine ce qu'elle pens et qu'elle est déchirée. Rien de pareil chez la Chimène de Guilhem de Castro, Elle sait qu'elle aime, et c'est par pur point d'honneur, par crainte du -qu'en dira-t-on, qu'elle poursuit sa vengeance, Ce personnage délicieux et douloureux de Chimène, c'est toute la création de Corneille. Richelieu prit parti contre la pièce, et avec lui les auteurs désireux de lui plaire et tous les envieux, T allemant dit que Boisrobert /it une parodie qui fut jouée devant Ie Cardinal par des laquais et par des marmitons. Le premier écrit qui parut fut un Ii belle anonyme, Observations sur Ie Cid. Corneille reconnut scudéry et répondit par J' Excuse à Ariste, puis par une Défense du Cid, qui est perdue. La bataille est engagée, les brochures pleuvenL En/in scudéry demanJe Ie jugement de I'Académie. Mais celle-ci ne pouvait donner son UTTt.R FRANÇ, - I
arbitrage que de I'aveu des deux auteurs. Le 13 juin, Corneille se laisse arracher son consentemenL Trois jours après, une commission est nommée pour juger Ie fond; la Compagnie en corps jugera Ie style. Les travaux durent cinq mois et sont défaits six ou sept fois par Richelieu. En/in paraissent en 1638 les Sentiments de fAcadémie française sur la tragi-comédie du CM. Corneille, à qui Richelieu paraît d'ailleurs avoir doré la pilule par des libéralités, sÏnclina avec prudence: (( Je suis un peu plus de ce monde, écrit-i1 à Boisrobert, qu'Héliodore, qui aima mieux perdre son évêché que son livre, et j'aime mieux les bonnes grâces de mon maître que toutes les réputations de la terre. J e me tairai donc, ))
VII. - D' (( Horace )1 à (( la Mort de Pompée II Apres Ie Cid, Corneille resta trois ans silencieux, Au cours de ces trois ans Rotrou donne Laure persécutée, Antigone, les Captifs, Crisante; I\Iairet, /'II/ustre Corsaire, Sidonie; Tristan, Panthée; Scudéry, plusieurs pièces, dont cette tragi-comédie de fAmour tyrannique, que Richelieu soutint pour I'opposer au Cid, La Calprenède, Desmarets de saint-sorlin sont dans toute la verve de leur talent. Cette liste est bien loin d'épuiser la foule des æuvres que les Parisiens entendent entre 1637 et 1640. Baro, Colletet, Boisrobert, d'Ouville, Chevreau, Claveret, Salle bray , d'autres èncore, sont en pleine production. T elle est la fécondité de ces années mémorables. Dans sa retraite, Corneille avait beaucoup travaillé. Dès juillet 1637, il annonce à Rotrou quÏI est occupé d'une nouvelle pièce, qu'il veut lui montrer, et qui est bien loin d'être terminée. Quand il sort en/in de son silence, il fait jouer dans la même année 1640 trois ouvrages, Horace, Cinna, et Polyeucte.
T andis que de ses dix premières pièces, une seule était une tragédie, c'est sous la forme de la tragédie qu'il va maintenant presque toujours concevoir J'æuvre dramatique. En treize ans, il donnera treize pièces, dont dix tragédies. On dirait qu'après les critiques au xquelles Ie CM a été en butte, iI renonce au romanesque et à la liberté de la tragi-comédie, et se confine dans un genre sévère, dans une disposition simple et irréprochable, et dans une étroite observance des règles. On ne peut guère expliquer autrement comment, après tout ce théâtre fantasque de sa jeunesse, il vient au style austère de ses chefs-d'æuvre. En/in, pour achever d'effacer Ie glorieux scandale du Od, il dédie au Cardinalla première pièce quÏI fait représenter, Horace, Nous savons par une lettre de Cha;:>elain à Balzac que la pièce était dans sa nouveauté en mars 1640, Elle fut sans doute jouée au Marais avec d'Orgemont, Floridor, Baron, et ["IlIe Beaupré dans Ie rôle de Camille. II est visible qu'en composant Horace, Corneille a encore J'esprit hanté par les souvenirs du Cid. Dans J'une comme dans J'autre pièce, I'amour est contrarié par Ie devoir. II est