‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 354 sur 402 · LE DIX-SEPTIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE DIX-SEPTIEME SIECLE

vrai que Ie succès même du Od avait pu contribuer à mettre de tels conAits à la mode. On lit dans Ie roman d'lbrahim ou r I//ustre bassa, publié en 1641, des phrases comme celles-ci : (I Non, non, je suis plus sensible à l'honneur qu'à ma passion, et, que'lue charmante que soit Isabelle, ma gloire l'est encore davantage. )) Et plus loin : II Comme je suis assez généreux pour ne faire rien qui blesse mon amour, je Ie suis encore assez pour ne faire rien qui choque mon devoir, )) II se peut donc que Corneille ait été plus ou moins prisonnier de la mode qu'il avait créée. Au surplus iI est naturel et iI est très fréquent qu'un sujet survive dans I'esprit de l'auteur à la pièce quïl en a faite, et imprègne la pièce suivante, Entre Rodrigue qui aime Chimène dont il doit combattre Ie père, et Curiace qui aime Camille dont iI doit combattre les frères, l'analogie est évidente. Mais comme iI arrive toujours dans ces conjonctures, l'ancien sujet passe au second plan dans la nouvelle pièce; Curiace devie!1t presque un personnage épisodique, et iI est complètement masqué par une figure nouvelle, celie du frère de Camille, Ie jeune Horace. Le récit de Tite-Live, qui est la source de l'ouvrage, fournissait à Corneille quatre faits : 1 0 dans la guerre entre Albe et Rome, un combat de trois frères contre trois frères est substitué à la lutte générale; 2 0 dans Ie combat, deux Horaces sont tués. mais Ie troisième, sans blessure, réussit à égrener ses adversaires par une fuite simulée, et les tue isc\ément; 3 0 la sæur d'Horace, fiancée d'un Curiace, pleurant indiscrètement son fiancé, est tuée par son frère; 4 0 Horace passe en jugement, et il est sauvé par un plaidoyer de son père, Le sujet ainsi donné se composait de lui-même. Nous avons vu que, dans les idées du temps, Ie troisième acte était celui de la péripétie. Ce sera donc l'acte du combat. Le coup de théâtre qui Ie rend dramatique était fourni par I'histoire même, Ie parti romain, que l'on croit vaincu, se révélant tout à coup vainqueur, On sait quel parti sublime Corneille a tiré de la douleur du vieil Horace. II Ie laisse à la /in du troisième acte encore dans l'ignorance de la victoire /inale, attestant les dieux et jurant d'égorger son /ils. II n'est désabusé qu'au quatrième acte; mais Ie personnage de cet acte, c'est Camille. qui non seulement ose pleurer Curiace, mais maudit Rome avec des imprécations épouvantables : trait qui n'est point dans Tite-Live, et qui, en exaspérant Horace, explique autant qu ïl se peut Ie meurtre, En/in, Ie cinquième acte est. de toute nécessité, I'acte du jugement, Vingt ans plus tard, dans l' Examen de 1660, Corneille se reprochera d'avoir placé I'événement principal au centre de la pièce, et d'avoir rempli les deux derniers actes d'un intérêt nouveau. C'est qu'en dfet, dans l'histoire de la tragédie française, Ie dénouement a progressivement reculé vers la /in de la pièce. En 1660, iI pouvait paraÎtre surprenant de placer I'événement au troisième acte, En 1640, Corneille était encore trop près des origines pour hésiter à Ie faire, et à suivre en cela l'usage de ses prédécesseurs du XVl e siècle, auquel iI se réfère volontiers dans cette période. C'est ainsi qu'i1 écrira Po/yeucte sur l'autorité de Buchanan. Les gran des tragédies de 1640 sont un moment archaïsant de la pensée de Corneille.

Quant aux deux premiers actes, qui forment I'exposition, il est frappant aussi quïl a suivi la vieille méthode, qui était, on s'en souvient, de présenter les personnages par séries. II a donc consacré Ie premier acte à Curiace et nécessairement à sa fiancée Camille, tandis que Ie second est consacré aux deux Horaces, Ie /ils et Ie père, Ie jeune Horace apparaissant dès la première scène de ce second acte, et se faisant connaÎtre dans sa /ierté romaine à la première réplique, Le caractère même d'Horace indiquait ce que devrait être celui de Curiace, plus sensible et plus humain, pour faire un contraste avec lui. Et la tragédie se trouve ainsi donnée tout entière, à l'exception de quelques ornements et de quelques personnages épisodiques. L'unité de temps ne faisait point de dif/iculté. Celie de lieu est sauvée par un artifice, Ie procès étant jugé dans la maison même d'Horace, qui est Ie lieu de la tragédie.

Cinna, plus encore qu' Horace, reproduit non seulement la simplicité, mais raspect même et Ie tour de la tragédie du XVl e siècle, et c'est la plus archaïque des pièces de Corneille. ElIe est, sans plus, Ie tableau pathétique d'un moment de I'histoire : c'est la forme originelIe du drame de la Renaissance, dans sa pureté. Le poète a lui-même montré dans l' exam en de 1660 la différence entre cette sorte d'ouvrage et la tragédie à invention compliquée : (( ,., La facilité de concevoir Ie sujet, qui n'est ni trop chargé dïncidents, ni trop embarrassé de récits de ce qui s'est passé avant Ie commencement de la pièce, est une des causes sans doute de la grande approbation quïl a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à I'action présente, et à n'être point obligé, pour l'intelIigence de ce qu'il voit, de réAéchir sur ce quïl a déjà vu, et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les derniers sont sous ses yeux. C'est I'incommodité des pièces embarrassées.... telIes que sont Rodogune et Héraclius. ElIe ne se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-Ià ont

sans doute besoin de plus d'esprit pour les imaginer. et de plus d'art pour les conduire. celIes-ci, n'ayant pas Ie même secours du côté du sujet. demandent plus de force de vers, de raisonnements et de sentiments pour les soutenir. )) Dans cette même année 1640, qui a déjà vu Horace et Cinna, Corneille donne une troisième tragédie, Po/yeucte. Comment lïdée lui est-elle venue d'écrire une tragédie chrétienne? Nous avons conjecturé qu'après I'affaire du Cid, ému des critiques, iI s'était tourné vers les origines et les sources mêmes de la tragédie, c'est-à-dire vers I'æuvre des humanistes et des tragiques du XVI C siècle; iI y vit un grand nombre de tragédies saintes. 11 cite lui-même la Jephté et Ie Saint Jean-Baptiste de Buchanan; plus près de son temps, Ie Martyre des Saints-Innocents d'Heinsius, la Passion et Ie Joseph de Gestius. On n'en cite point qui ait été composée dans les dix premières années OÙ Corneille a écrit pour Ie théâtre, II est vral que ces sortes de pièces avaient passé de mode. Cependant on rapporte à l'année 1639 un Saint Eustache, de 8aro, et un Saü/, de du Ryer. Celui-ci. dans I'avertissement, semble revendiquer I'honneur d'avoir remis au théâtre les histoires saintes : (( Je demande seulement, dit-il, qu'on me sache bon gré d'avoir au moins essayé de faire voir sur notre théâtre la majesté des histoires saintes, comme j'ai eu cet avantage d'y faire paraÎtre des sujets de cette nature. avec quelque sorte d'applaudissement. )) II se peut donc que Corneille ait simplement pris Ie vent.

II trouva dans les VUæ Sanctorum d'un moine allemand du XVI" siècle. Surius, réimprimées et complétées par Mosander. la vie d'un martyr fort obscur. II Saint Polyeucte, écrit Corneille luimême, est un martyr dont, s'i1 m'est perrnis de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris Ie nom à la comédie qu'à l'église, )) Surius raconte qu'en l'an 250, sous I'empereur Décius, vivaient à Mélitène, capitale de l'Arménie, deux cavaliers étroitement liés d'amitié : I'un Néarque, déjà chrétien; l'autre, Polyeucte, digne de l'être, Quand vint la persécution, Néarque craignit qu'elle ne rompÎt leur amitié. Mais Polyeucte lui ouvrit son cæur. Le Christ lui était apparu en songe, I'avait dépouillé d' une robe sale, pour Ie revêtir d' une robe lumineuse, et I'avait fait monter sur un cheval ailé. Cette vision l'avait déterminé et if courrait déjà au martyrc s'il ne craignait d'être indigne de paraÎtre devant Ie Christ avant d'avoir reçu Ie baptême, Néarque Ie rassura sur I'exemple du bon larron. et aussitôt Polyeucte cracha sur I'édit de I'empereur et brisa les idoles. II Son beau-père, Félix, écrit Corneille, qui avait la commission de l'empereur pour persécuter les chrétiens. ayant vu lui-même ce qu'avait fait son gendre, saisi de douleur de voir I'espoir et l'appui de sa famille perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles paroles, ensuite par des menaces, en/in par des coups quïl lui fait donner par ses bourreaux sur tout Ie visage; mais n' en ayant pu venir à bout, pour dernier effort, illui envoie sa /ille, Pauline, a/in de voir si ses larmes n'auraient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un mari que n'en avaient eu ses artifices et ses rigueurs. II n'avance rien davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissait beaucoup de païens, il Ie condamne à perdre la tête, Cet arrêt fut exécuté sur I'heure. II Ainsi I'histoire donnait à CorneilIe, au moins esquissés,les caractères de Polyeucte et de Félix; mais Pauline n'était encore qu'un nom. L'æuvre propre de Corneille sera de lui donner une âme, Déjà nous avons vu quïl avait reçu Ie Cid tout fait, à I'exception du personnage de Chimène quïl a créé. Dans Cinna. f.milie, au témoignage de Balzac, est vraiment la /ille de Corneille. Ici encore, Pauline est son ouvrage. Dans ce théâtre. d' une si mâle beauté, ce sont les caractères de femmes qui sont proprement l'æuvre cornélienne et qui déterminent les pièces. II a danc imaginé pour Pauline tout un roman. qui nous est expliqué d'abord, Le début de la tragédie est d' une bonhomie charmante. Polyeucte est marié depuis quinze jours, Sa femme lui a dit : (I J'ai fait Un mauvais rêve, ne sortez pas aujourd'hui. II Son ami Néarque voudrait l'entraÎner. car iI ne s'agit de rien moins que de Ie faire baptiser. Polyeucte s'excuse avec beaucoup de grâce : Mais vous ne saveZ pas ce que c'est qu'une femme: Vous ignorez quds droits die a sur toute I'âme, Quand, après un long temps qu'elle a su nous charmer, Les flambeaux de rhymen viennent de ..allumer.... Néarque Ie persuade que cet esprit de madrigal est un trait du diable : i1lui fait craindre que la grâce ne perde de son ef/icace s'il tire en longueur, et l'entraÎne en/in. Pauline, qui entre alors en scène, ne cache point son dépit :

T u vois, lOa Stratonice, en quel siècle nous sommes : Voilà noire POUVoi, SUI les esprils des hommes; Voilà ce qUI nous Iesle, et rOIdinaire elfet De r amOUI qu' on nous olfIe et des vceux quO on nous fait. T ant quïls ne sont qu.arnants, nous sommes .souveraines. EI jusqu' à la conquêle ils nous traitent de Iemes; Mals apIès rhyménée ils sont rois à leuI tOUI,

Pauline explique bientôt pour quelle raison e1le voulait que son mari ne sortit point. Elle a fait un rêve funeste. Elle Ie raconte, ce qui est Ie moyen de rappeler sa propre histoire. Elle a aimé à Rome un chevalier de petite fortune, maisde grand mérite, Sévère, Elle n'a jamais pensé qu'e1le Ie pût épouser; elle a toujours attendu que son père lui choisÎt un autre époux ; elle aimait, mais sans espérance; et sa raison désavouait son ceeur, Or la raison, chez cette étrange personne, est fort puissante. Venue en Arménie, elle s'est laissé, sans résistance, marier à Polyeucte; elle aime ce nouvel époux, et tout ce qu'on peut dire là contre se heurte à des déclarations formelles. Elle a donné à Polycucte tout ce qui appartenait à Sévère, Elle défend à Stratonice d'en douter; tout ce que nous pouvons croire, c'est qu'elle n'en est point venue là sans combats. Quant à Sévère, it est allé se faire tuer à I'armée. On a voulu voir dans cette histoire un souvenir des amours de Corneille, qui se retrouverait dans Sévère, avec Catherine Hue, qui serait Pauline, Elle est alors mariée, lis ont pu se revoir, peut-être au prieuré du Mont-aux-Malades, tout près de Rouen. Le frère de CorneiIIe, dom Antoine, est chanoine et deviendra sousprieur en 1641; et Ie prieur est J érôme de Beauquemare, parent, oncle peut-être, de Catherine Hue. Ainsi Corneille serait à la fois Sévère et Polyeucte: il jouerait ensemble Ie jeune marié et ramant écarté par devoir, Ces deux rôles ne sont pas incompatibles dans I'esprit mouvant d'un poète. I\1ais tout cela est conjecture. Pauline a vu en rêve Ie retour de Sévère, non plus amoureux, mais menaçant, et, ce qui est plus surprenant, Ie meurtre de Polyeucte à la fois par les chrétiens et par son beau-père, La vérité est que Corneille n'aime pas à introduire au cours de la pièce des éléments nouveaux. II insère presque toujours (sauf dans Héraclius) I'argument entier dans Ie début, En fait, Ie rêve de Pauline nous fait à la fois connaitre les faits et pressentir Ie drame, La pièce n'aura plus qu'à Ie réaliser. La surprise ne consistera point à nous annoncer des faits inconnus, mais à voir survenir, par une coïncidence merveilleuse, des faits redoutés. II semble que cette remarque est essentielle à l'intelligence du métier cornélien: Ie poète a toujours aimé ce jeu de I'imprévu dans Ie prévu. Et, en effet, dès la fin du premier acte, Ie songe commence à se réaliser. Félix a appris la captivité, la guérison, Ie retour de Sévère; il est éperdu de la faute qu'it a faite en refusant pour gendre un homme destiné à une si haute fortune; et il exige de Pauline, scandalisée, qu'elle Ie voie, Et dès lors la pièce se déroule pour ainsi dire sur deux plans: elle est, d'une part, un drame bourgeois, tantôt presque comique par les terreurs de Félix, tantôt touchant et romanesque par la douleur de Pauline et de Sévère, mais toujours peint au vrai, et dans I'esprit Ie plus naïf; et d'autre part, elle est Ie drame du martyre, et Corneille se meut dans ce sublime, qui est son air naturel. Ce mélange de deux genres était bien loin d'être une nouveauté. Nous I'avons trouvé dans les premières tragi-comédies, C'était plutôt un archaïsme et Ie goût du temps s'en détachait, II est certain qu'on reprocha à Corneille Ie famitier de I'ouvrage. II se repentit et composa sa tragédie de /a Mort de Pompée, dans Ie goût du jour, qui est Ie pur goût des romans, (( ]'ai fait

Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvaient pas les vers de Po/))eucte si puissants que ceux de Cinna. )) Le ton en est partout très relevé. La pièce commence par un tableau fort pompeux, que fait Ie roi Ptolomée, du champ de bataille de Pharsale, et des effets de la victoire de César, Ses conseillers ne lui répondent pas avec moins de noblesse. Enfin César lui-même, au lieu d'être simple et vrai com me Sévère, a les parfaits sentiments d'un héros de roman. II n'a cessé d'aimer Cléopâtre depuis qu'il I'a vue à Rome, encore enfant, IIlui écrit tous les jours, et de quel ton! Son bras ne dompte po:nt de peuples ni de Iieux Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux, Et de la même main dont il quitte r ée Fumante encor du sang des am;s de Pompée, II trace des soupirs, et, d'un style plaintif, Dans son champ de v;ctoire il se dit mon capt;f.

N'était la beauté des vers, on croirait entendre Scudéry. Au surplus, Corneille n'est pas dans son temps com me un étranger. T outes sortes de courants traversaient ce grand esprit, et it a bien des sentiments communs avec ses contemporains, Dans Ie premier Ðiscours sur /a poésie dramatique, parIant des dénouements de comédie, et du consentement des pères, il dit : II II faut qu'un événement considérable I'y oblige, comme si I'amant de sa fille lui sauvait la vie en quelque rencontre, OÙ il fût près d'être assassiné par ses ennemis, )) Or, c'est justement ce qui arrive dans Ibrahim ou r l/fustre bassa. Quant au mécanisme de /a Mort de Pompée, Corneille I'a curieusement démontré dans Ie même discours: II Ptolomée craint que César, qui vient en f.gypte, ne favorise sa seeur, dont it est amoureux... : pour attirer la faveur de son côté par un grand service, il lui immole Pompée: ce n'est pas assez, it faut voir comment César recevra ce grand sacrifice. II arrive, il s'en fâche, il menace Ptolomée, ille veut obliger d'immoler les conseillers de cet attentat...; Ie roi, surpris de cette réception si peu attendue, se résout à prévenir César, et conspire contre lui, pour éviter, par sa perte, Ie malheur dont il se voit menacé. Ce n'est pas encore assez : il faut savoir ce qui réussira de cette conspiration. César en a I'avis, et Ptolomée, périssant dans un combat avec ses ministres, laisse Cléopâtre en paisible possession du royaume... et César hors de péril. )) Le même hiver OÙ il composa fa Mort de Pompée, c'est-à-dire dans I'hiver de 1641 à 1642, Corneille écrivit /e Menteur, Ce n'est qu'une adaptation et souvent une traduction d'une pièce de don Juan d'Alarcon, fa Verdad sospechosa, mais faite avec beaucoup de grâce. Corneille essaya de prolonger Ie succès en donnant, sous Ie nom de Suite du IHenteur, une autre comédie, qui, à vrai dire, n'a pas de rapport avec la première et qui est une adaptation de Amar sin saber a quien, de Lope de Vega. I\Iais Ie succès de cet artifice, qui relie assez gauchement la seconde pièce à la première, ne fut pas heureux.

VIII. - De II Rodogune )) à II Pertharite )) L'année 1644 marque pour Corneille un événement fort important. II quitte ce théâtre du Marais, OÙ it a donné quinze ouvrages, et it

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