‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 355 sur 402 · LE DIX-SEPTIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE DIX-SEPTIEME SIECLE

passe à rHôtel de Bourgogne, A vrai dire, il ne fait que suivre son principal interprète, Floridor, qui, après avoir créé Ie Menteur au Marais, passe à I'Hôtel. En même temps cC'mmence dans la vie dramatique de Corneille une nouvelle période. Les tragédies qu'il vient -de composer pendant trois ans sont d' une forme extrêmement sobre, et peu chargées de faits. On ne sait pourquoi, après Pompée, il renonce .à cette manière, et commence à donner des tragédies d'un tour nouveau, dont tout l'intérêt est fait de la complication de l'intrigue. La première est Rodogune, quïl fit jouer en 1644. Après l'échec d'une nouvelle tragédie chrétienne, Th , éodore oierge et martyre (1645), Corneille revient en 1647 aux tragédies

mbarrassées et il fait jouer Héraclius, dont l'intrigue est célèbre par les diflicultés qu'elle propose à la mémoire. II me semble que I'on

xagère un peu, Corneille lui-même nous fait pour ainsi dire assister à la naissance de la pièce dans son esprit. II a trouvé dans les Annales -de Baronius la suite des trois empereurs, Maurice, Phocas, Héraclius. II a vu que Ie second, Phocas, était un usurpateur qui avait assassiné Maurice et les fils de Maurice. II a imaginé qu' un des fils avait

chappé et n'était autre que cet Héraclius qui succéda à Phocas, Reste à savoir comment Héraclius a pu échapper au massacre. II a été sauvé par sa gouvernante, Léontine. Baronius raconte, en effet, <Ju'une nourrice voulut exposer son propre fils au supplice à la place -de son prince: l'empereur Maurice n'accepta pas ce sacrifice. Là-dessus, I'esprit du poète travaille. II rêve que Léontine dérobe aux bourreaux Ie jeune Héraclius, Ie cache un moment, puis feint d'aller Ie livrer à Phocas lui-même: en réalité, elle livre son propre fils, Léonce. Et ceci est encore assez simple, Héraclius grandira donc

ous Ie nom de la petite victime qui a pris sa place. II sera cru Léonce

t fils de Léontine.

Cependant, Phocas croit que Léontine lui a livré I'enfant impérial,

t il en conçoit pour elle tant de reconnaissance qu'il lui conlie son propre fils Martian, II y a donc chez Léontine deux enfants: Ie fils -de I'empereur assassiné et Ie fils de I'usurpateur. Elle les échange, de sorte qu'en fin de compte Héraclius est maintenant élevé sous Ie nom -de Martian, sous Ie nom du fils de I'usurpateur. Ainsi Phocas ché- Tit comme son fils celui qui est justement son plus mortel ennemi. L'usurpateur couve sans Ie savoir Ie prince légitime, Maintenant, comment déchaÎner la tragédie"/ Bien simplement. Phocas a réservé une fille de Maurice pour la donner à son fils et rendre ainsi sa dynastie légitime. II veut accomplir son dessein et faire épouser Pulchérie à celui qu'il croit Martian. 1\1ais ce faux Martian est en réalité Héraclius, c'est-à-dire Ie frère de Pulchérie, II faut à tout prix empêcher cet inceste, et c'est là-dessus que la pièce part, L'ouvrage eut un très grand succès. Cependant, pas plus qu'on ne sait pourquoi Corneille avait tenté en 1643 la fortune des pièces <:ompliquées, on ne sait pourquoi il y renonce en 1647. Ou plutôt nous touchons à un moment si embarrassé de I'histoire que les

vénements politiques, en interrompant pendant trois ans l'ceuvre du poète, ont pu aussi lui donner Ie loisir de former de nouveaux desseins. Dans les derniers mois de 1647, la cour commanda à Corneille, pour Ie carnaval de 1648, une comédie en musique, qui devait être jouée dans la salle du Palais-Royal, ceUe même salle OÙ Mirame .avait été représentée. II s'agissait d'utiliser les machines que Ie décorateur italien Torelli avait faites pour un Orfeo, joué en 1647. CeUe machinerie et ces comédies en musique étaient des nouveautés qui venaient d'ltalie. Un premier essai avait été fait en 1646, Ie jour du mardi gras. (e Nous n'étions que vingt ou trente personnes en ce lieu,

crit Mme de Motteville, et nous y pensions mourir de froid et d'ennui. II L'Orfeo de 1647 n'avait pas beaucoup mieux réussi. Pour I'année suivante, Corneille choisit Ie sujet d'Andromède. II reçut -d'avance une grosse somme, 2400 livres. Mais dès Ie 20 décembre 1647, Conrart écrit à Félibien que la représentation n'aura pas lieu. (( Depuis la guérison du roi, M. Vincent a dégoûté la reine de <:es divertissements, de sorte que tous les ouvrages ont cessé. II Après les scrupules de la reine, vinrent, durant I'année 1649, les troubles de la Fronde. Enfin, Ie calme s' étant rétabli, on re;:>rit Ie projet, mais <:eUe fois dans la salle de I'Hôtel du Petit-Bourbon, qui prolongeait Ie Louvre en bordure de la Seine, sur I'emplacement qui est aujourd'hui la place du Louvre, La représentation eUt lieu à la fin de janvier 1650. (( Mon principal but ici, écrit Corneille dans I'argumellt, a été de satisfaire la vue par l'éclat et la diversité du spectacle, et non pas de toucher I'esprit par la force du raisonnement, ou Ie cceur par la délicatesse des passions. Ce n 'est pas que fen aie fui ou nég\igé aucunes occasions; mais il s'en est rencontré si peu, que j'aime mieux avouer que cette pièce n'est que pour les yeux. II Pendant les délais qui avaient retardé Andromède, Corneil\e avait fait représenter à J'Hôtel une autre pièce, Don Sanche d'Aragon. Et par un singulier revirement, iI était revenu précisément à ce

qu'on lui avait reproché dans Polyeucte, c'est-à-dire au dessein de donner aux rois des aventures de comédie, Cet esprit, si docile à la critique, avait en même temps les entêtements du génie, II s'obstina donc à faire une comédie avec des personnages illustres, et il I'appela comédie héroïque. La pièce est un mélange singulier. Au fond, c'est la vieil\e tragi-comédie qui renaÎt. Mais en même temps Corneil\e est encore obsédé de I'esprit d'Héraclius et des substitutions d'enfants. II a donc inventé que Ie trône de Castille était sauvé par un jeune héros, Carlos, de naissance inconnue, et que la reine I'aimait. Elle donne d'avance sa main à qui lui rapportera un anneau, qu'el\e confie à Carlos, et que celui-ci ne remettra qu'à son vainqueur. Enfin tout se découvre; après s'être cru fils d'un pêcheur, et avoir revendiqué Ie droit de ses exploits à être ses aÏeux, Carlos est reconnu pour don Sanche d'Aragon, Tout cela fait une espèce de drame romantique, Le premier acte est éblouissant, et les autres sont souvent fort beaux. (e La pièce eût réussi, dit Corneille, sans Ie refus d'un il\ustre suffrage. II On conjecture que ce suffrage fut celui du prince de Condé.

Corneille, soit qu'iI sentÎt qu'il avait raison, soit qu'il fût contraint par son propre génie et par I'ceuvre qui voulait naÎtre, s'obstina. II joua de nouveau la partie, et cette fois la gagna, Au début de 1651, il donna Nicomède, qui força I'admiration, et qui est resté au répertoire.

C'est une pièce, comme dit Ie poète, d'une constitution extraordinaire, (( La tendresse et les passions, qui doivent être râme des tragédies, n'ont aucune part en cel\e-ci; la grandeur du courage y règne seule, et regarde son malheur d'un ceil si dédaigneux qu'iI n'en saurait arracher une plainte, El\e y est combattue par la politique et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage dicouvert, qui prévoit Ie péril sans s'émouvoir, et ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu et de ramour qu'elle imprime dans Ie cceur de tous les peuples. II Tel est Ie véritable portrait de Nicomède au moment OÙ, quiUant son armée, il arrive à la cour de son père Prusias, roi de Bithynie. II y trouve un étrange désordre. Son père est gouverné par sa marâtre et tous deux par I'ambassadeur romain Flaminius. lis lui ont livré Annibal, qui était Ie maître de Nicomède, Et ils s'apprêtent à donner la fiancée du prince à son jeune frère Attale, qui revient de Rome plein de I'esprit romain, A tant d'ennemis conjurés, Nicomède n'oppose que sa grandeur d'âme: hautain et vraiment roi avec Flaminius, rail/eur et indulgent avec Attale, méprisant et poli avec sa marâtre, respectueux avec une triste ironie quand il parle à son père, et toujours héroïque, U ne constance si fière détache Ie généreux Attale du groupe de ses ennemis, contraint Flaminius au respect et Ie vieux couple hideux du roi et de la reine au repentir. Au début de 1652, avant Ie carnaval, Corneille donna Pertharite. La pièce revenait au système des tragédies implexes. Elle tomba. C'était Ie quatrième échec en neuf ans, Cette fois, Corneille fut découragé, II se sentait démodé et on ne lui cachait pas quïl Ie fût, Scarron écrivait dans cette même anné:,: 1652 :

De Corneille les comédies,..

De jo ur en jour b8issent de prix.

Le þoète se retira du théâtre et fut vivre à Rouen, dans sa maison de la rue de la Pie,

IX. - Le théâtre vers 1650. La Crise de la trágédie I1laissait la scène tragique dans Ie plus triste état. La génération de 1630 a disparu tout entière. Mairet a cessé d'écrire pour Ie théâtre en 1637, Scudéry et La Calprenède en 1643; Tristan ne compose plus de tragédies après 1647 et iI meurt en 1655; Rotrou meurt en 1652.

Mais il y a plus: c'est la tragédie elle-même qui disparaÎt, à peu près avec Ie temps de la Fronde. On ne peut guère douter que les grandes ceuvres cornéliennes de 1640 avaient donné à la tragédie une puissante impulsion. Cet élan a dl:ré pendant les premières années de la Régence, Dans la seule année 1647 ont paru : l' Héraclius de Corneille, Ie Thémistocle de du Ryer, la Sémiramis de Cilbert, la V éritable Sémiramis de Desfontaines la Mort d'Asdrubal de MontAeury, Ie Porus de I'abbé Boyer, Ie Grand T amerlan de Magnon, la Morl des enfants de Brute, qui est anonyme; I'Aristodème de I'abbé Boyer, Ie Venceslas de Rotrou et une Mort de Roxanne signée J. M. S.

En 1648, paraissent encore Ie Tyridate de I'abbé Boyer, la Mort de Valentinien et d'lsidore de Cilet de La T essonnerie, Ie Cosroès de Rotrou, la Rosemonde de Baro. Mais tout à coup ceUe productioncesse brusquement, De 1649, iI nereste aucune tragédie. En 1650, iI n'y en aurait pas davantage, si un avocat distÏngué et de beaucoup

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