LA POESIE HEROIQUE ET LE ROMAN
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(( UN PETIT HOMME grasset, avec un grand nez aigu, qui regarde de près, qui paraÎt fort mélancolique et ne I'est point, II a encore plus de vingt volumes à faire et voudrait bien que cela fût fait avant que de mourir. II est fort délicat, et je I'ai vu souvent malade; néanmoins, il vit commodément, parce qu'il est sobre. II est homme de fort bon sens ettaciturne, point bigot... " Voilà Sorel, vu en beau, vu par son ami, Ie seul qui sût Ie rendre un peu loquace, Gui Patin. Furetière I'a vu en laid, muni d'un nez I( qu'on pouvait à bon droit appeler Son f:.minence et qui était toujours vêtu de rouge" ; la chevelure (I la plus désagréable du monde " et qu'i\ peignait avec ses doigts, mais ilia peignait ainsi tout Ie temps; les yeux gros et bouffis, à Reur de tête : II II y en a qui ont cru que, com me on se met sur des balcons en saillie hors des fenêtres pour découvrir de plus loin, ainsi la nature lui avait mis des yeux en dehors, pour découvrir ce qui se faisait de mal chez ses voisins. " La malveillance et I'amitié ne Ie modifient pas beaucoup : c'est Ie même visage en deux miroirs, Sorel fut très bien cet observateur, curieux à merveille, toujours à regarder dehors, en quête du bon divertissement de la comédie que donne I'humanité sans Ie 5avoir, Le spectacle des gens et des choses lui suffit et I'enchante. II se réjouit, pourvu que Ie spectacle soit joliment ridicule ou abject. Et on Ie croit mélancolique? Bien à tort : il est farouche comme un gourmand qui veut garder pour lui sa gourmandise. Son Francion, c'est une espèce de Gil Bias, déjà, Les aventures de Francion, qui n'excluent pas toute absurdité, ne sont destinées qu'à nous mener en tous endroits où il y a du monde à voir: un monde très divers et, volontiers, la plus sale compagnie, paysans, robins, écoliers, voleurs, bandits et tout ce qui fait la chasse au (( coquefredouille ", femmes de toute sorte et de la pire, valets et bourgeois, pédants, farceurs et jobards. II connaÎt bien les bas-fonds de la ville et de la campagne, II ne les trouve pas délicieux. Mais i\ les préfère à la société faussement élégante des salons et des ruelles, II traite sans pitié les gens établis et les intrigants. II déteste les magistrats, qu'il accuse de mille méfaits et de ne se marier que pour payer, de la dot de leur femme, leur charge et Ie train de leur vie cossue : (I T ellement que Ie plus abjectdu monde se fera respecter, moyennant qu'i\ ait de I'argent, Ah! bon Dieu, quelle vilenie ! Comment est-ce donc que I'on reconnaÎt maintenant la vertu? I) Car il a un grand souci de la vertu ; et, chaque fois qu'i\ a conté une anecdote, et graveleuse, i\ a soin d'en tirer quelque morale, La V raie histoire comique de Francion, malgré ses longueurs et d'autres inconvénients, se lit avec plaisir. On lit moins agréablement d'un bout à I'autre Ie Berger extravagant, où parmi des fantaisies amoureuses on voit les impertinences des romans et de /a poésie, un livre ingénieux pourtant et fait à la manière de Don Quichotte, pour ainsi dire. Comme Don Quichoue a perdu la raison à lire les romans de chevalerie, Ie berger de Sorel est devenu fol à trop lire les pastorales et notamment Ie roman de d'Urfé. C'estune parodiede I'Aslrée. Idée heureuse, mais qui dure; et, une fois qu'on a vu Ie stratagème, on devine tout I'usage qu'en fera I'auteur, Le berger n'est que Ie fils d'un négociant de la rue Saint-Denis. I\lais Ie voici, coiffé d'un fin chapeau de paille, (( un haut de chausse de tabis blanc, des bas de soie gris de perle, des souliers blanes avec des nceuds de taffetas vert" : i\ garde un troupeau de moutons croUés, II aime Charite ; c'est une servante nommée Catherine. II confie à I'écho son émoi et sa peine; et I'écho lui répond : I'écho, c'est un plaisant garçon qui se moque de lui et, caché, organise une gaie imposture. Sorel en voulait à d'Urfé; it en voulait aussi aux anciens poètes, et à Virgi\e et à Homère, I( Ce sont les Troyens qui ont été vainqueurs! " disait-il, pour taquiner I'auteur de I'lliade. Et i\ disait : II J'ai fait des farces des anciennes fables des dieux. Mon livre est Ie tombeau des romans et des absurdités de la poésie. " Son livre n'est pas Ie tombeau des romans ni de la poésie. Sorel n'a pas enterré Virgi\e ni Homère, ni seulement d'Urfé, Les romans continuent de pulluler de son temps, et les romans les plus dignes de Ie fâcher.
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FRONTISPICE DE MATHILDE, roman de Mile de Scudéry, 1667,
FRO:\TISPICE DE POLEXANDRE, roman de Gomberville, I64S.
M. de Gomberville, avant que d'être si guindé de jansénisme, cédait aux auraits de la liuérature. II avait préludé tout jeune, à quatorze ans, par un Tableau du bonheur de la vieillesse, en vers : cent dix quatrains et bien comptés, Plus tard, en 1656, on I'a soupçonné d'avoir écrit la première Provinciale : ceUe médisance lui fait beaucoup trop d'honneur, II est tout bonnement I'auteur de la Caritie, (( roman contenant sous des temps, des provinces et des noms supposés, plusieurs rares et véritables histoires de notre temps ", et I'auteur de Polexandre, et I'auteur de la Cythérée. Sa fantaisie, assez adroite, fut de conduire son lecteur en divers pays peu connus. La Caritie évoque les paysages du Nil et raconte d'étranges histoires touchant les mceurs des crocodiles. Polexandre promène Ie lecteuraux Canaries et au Maroc, au Sénégal, au golfe de Bénin, puis au Mexique, aux Antilles; on y fait connaissance, si on Ie désire, avec les doux sauvages d'outre-mer. Et La Fontaine assurait qu'il avait lu vingt et vingt fois Polexandre. On a peine à Ie croire : il faut Ie croire cependant et admirer comme changent nos plaisirs. On a dit que Gomberville était l'un des inventeurs de la liuérature exotique. Du reste, iI n'avait point voyagé.
La (I première fille du monde ", la (I merveille du siècle de Louis Ie Grand )1, Mile de Scudéry, eut, à I'époquede Cyrusetde Clélie, une renommée extraordinaire, A présent, Clélie ne se peut lire, non plus que Cyrus et non plus qu'lbrahim, Pourexpliqueruntel changement, on remarque l'intérêt que devaient avoir ces romans par les portraits des personnes d:lèbres qu'on y trouvait et quïl était piquant de devinero Cependant, ces portraits sont d'un vague tel que les clefs même ne suffisent pas à les déterminer un peu neUement, et qu 'une fois qu'on sait les noms, Ie portrait ne vous sert de rien, I\1me de Sévigné est Clarinte dans Clélie : examinez Clarinte, et vous n'y apercevrez pas un trait qui marque précisém nt ceUe dame... Ñon! ces livresennuyeux ont plu I'on ne sait comment, rar un hasard, et c'est-à-dire par des rencontres d'opportunité, par une chance, par une erreur. Soudain Boileau s'aperçoit de la vérité, la dit : et aussitôt i\ fait l'unanimité autour de son jugement; il n 'y a plus, pour admirer les ceuvres de la moc\erne Sapho, qu'une troupe d'amis dévoués, qui m?Uent de l'amitié, de l'honneur et de I'entêtement à ne point changer d'avis. Du jour au lendemain, ce qu'on aimait devient fade; ce qui était aguichant devient suranné : l'intérêt tombe.
Peut-être, pour certains, y eut-il un charme en ceUe fille étrange, si vertueuse et consacrée (selon ses mots) à II I'anatomie du cceur II, si rangée et sans cesse occupée d'amour: une vestale, et prêtresse d'f:.ros. Je crois que son très grand succès, et I'erreur dont elle a profité, viennent de la spécialité qu'elle avait choisie, I'amour, excellente alfiche. Mais elle avait compliqué I'amour d'une infinité de mignardises, de sorte que ce n'est plus I'amour. Et la jeune école se plaindra : I( Non, ce n 'est pas ainsi que parle la nature! II La nature a des hauts et des bas, dans I'opinion des gens de leUres et de leur c1ientèle. Parfois on la recherche; on la fuit parfois. Ce sont les efforts alternés de la sauvagerie originelle et de la civilisation. Plus tard, on verra des romanciers aller aux nues de la célébrité, à mesure qu ïls s' enfonceront dans les bourbiers de la réalité, C'est qu'alors on sera fatigué du