LE DIX-SEPTIEME SIECLE
extraordinaire : il va el vient de Condé à Mazarin, scion les sautes de son caprice et les déplacements de son intérêt, Le roi lui remet Ie chapeau de cardinal au mois de septembre 1652, et, au mois de décembre, Ie fait arrêter, J/ est à Vincennes, sous les verrous, quand, de coadjuteur, if passe archevêque. Transféré à Nantes, il se sauve, II mène, pendant plusieurs années, une existence diffìci/e et vagabonde. Le roi lui pardonne en 1662, à la condition qu';[ veuille n'être plus archevêque et se contente de l'abbaye de Saint- Denis, Désormais, Ie voici un autre homme. II demeure dans la retraite, à Commercy, très dignement, sert Ie roi en deux circonstances, comme son négociateur à Rome; il assiste aux conclaves qui, en 1667, en 1669 et en 1676. fìrent trois papes: et il y veille aux intérêts de la France. J/ mourut chez sa nièce, la duche se de Lesdiguières, en /679.
Son premier ouvrage, la Conjuration de Fie que, parut en 1655 seulement et sans nom d'auteur. Ses Mémoires ont été publiés d'abord en 1717, 3 volumes in-8". Ses CEuvres complètes ont été réunies et commentées par F eillet, Gourdau/t et Chantelauze, 10 vol., dans la collection des II Grands E:crivains de la France)), - Voir: M. T opin, Ie Cardinal de Retz, 1872; A, Gazier. les Dernières Années du cardinal de Retz, 1876. Un Supplément à la Correspondance, préparé par Claude Cochin, pour la collection des II Grands E:crivains )), est un recueil de documents précieux, 1920,
IL N'Y A PAS d'hommeplus difficile à juger,caril ales plus grands talents et n 'en fait point un bon usage, les vices les plus étranges et, vers la fin de sa vie, 1'apparence au moins de quelques verlus qui sont d'une pratique malaisée. Que fait-il, la plupart du temps? II s'amuse: et il s'amuse dans un brouillamini dangereux, qu'il a rendu inextricable. On a beau chercher son idée, on ne la trouve pas. Que Ie II bien public )), dont il parle comme un émeutier sournois, ne Ie touche guère, ce n'est que trap certain. Mais que veut-il? C'est I'ambition qui Ie mène, Quelle est son ambition? Voilà ce qu'on ne sat;rait dire. La Rochefoucauld 1'a bien vu : II II paraÎt ambitieux sans I'être.... II a suscité les plus grands désordres de J'f.tat sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir... )) La Rochefoucauld lui refuse 1'ambition, mai s lui décerne la vanité. Ce mot de vanité sert à deux fins: il désigne la qualité de rhomme vaniteux et la qualité de la chose vaine et sans portée. Si roo regarde Retz dans Ie train de son existence, il est surlout 1'émule de Mazarin; d'ailleurs, cette émulation ne va pas tout droit à I'hostilité déclarée: e1le emploie aussi les petits moyens et les stratagèmes de la bonne intelligence. Mais enfin Retza+ille projetde supplanter Mazarin? Non, répond La Rochefoucauld: II iI n' a pensé qu'à lui paraÎtre redoutable et à se flalter de la fausse vanité de lui être opposé. )) II est un homme de désordre et qui fait du désordre autour de lui, comme it n'a que du désordre en lui-même : it donne ce qu ïl a. Mais il impose à de très honnêtes gens et à des habiles? La Rochefoucauld dit que Retz était II faux dans la plurart de ses qualités )) : iI avait donc les dehors de ces qualités-Ià; et il savait II donner un beau jour à ses défauts )), 1\ fut un fourbe merveilleux.
Ses Mémoires sont un chef-d'eeuvre d'insolence. On n'a pas vu mépriser d3vantage les gens, leur comédie et leur maladress qui fait tomber leur comédie. Et Ie cynisme : Retz ne feint seulement pas de distinguer Ie bien du mal; et iI n 'a de scrupules que pour ce qui est de 1'habileté, Sa morale serait en vérité celie d'un renard. II écrit tout pareil à lui; c'est I'amusement qu'on éprouve à Ie lire: on ra sous les yeux, intelligent à ravir, drôle et d'une vivacité surprenante. Ses phrases sont un peu lourdes, et d' un style encore Louis XIII: ses lourdes phrases, iI les manie avec un entrain magi1;fique. On Ie dirait parfois guindé : mais, guindé, iI se joue à des farces très variées. II écrit tout pareil à lui, Or, son personnage n'est pas longtemps Ie même, II a une e"traordinaire agilité à changer de rôle, Le voici dans l'intrigue, au moment que sa grande affaire serait d'obtenir Ie chapeau. 1\ écrit à l'abbé Charrier, son émissaire auprès du Vatican. L'abbé Charrier devra, selon les cas, prom:::ttre ou menacer. Promettre au pape ce qui tente Ie pape et insinuer (( quïl est juste que je me soutienne en faisant du bien ou du mal. ce qui dépend du traitement que je recevrai. Sur ces dernières lignes, vous devez plutôt vous laisser entendre que vous expliquer. Vous vous souviendrez de montrer Ie jansénisme comme une chose à laquelle Ie ressentiment me peut engager, quoique je n'y a:e pris encore aucune part. Comme vous avez été toujours un très grand fourbe, je ne fais point de doute que vous ne vous démêliez fort bien de cette commission I )) Bref, il s'agit de cajoler Ie pape et de I'épouvanter : la besogne appelée chantage n'est pas celie que Retz recommande à son homme avec Ie moins de gaieté.
Le voici costumé en très digne évêque. II s'est sauvé de la prison de Nal.tes, et son poignant souci n'est-il pas de laisser sans pasteur Ie troupeau de ses fidèles? 1\ s'intitule (I celui que Dieu a établi pour archevêque )), On lui en VEtit : c'est en vouloir à Dieu lui-même: (( Ne doil-on pas reconnaÎtre que Ie seul crime véritable qui a attiré sur moi les derniers et plus violents effets de la passion de mes ennemis est... qu ïl a plu à Dieu de m 'arracher d'entre leurs mains et qu'en faisant cesser ma misère iI a fait cesser I'opprobre que Jésus- Christ souffrait en la personne d'un de ses ministres, et I'f.glise en celie d' un de ses prélats ? II 1\ rit : seulement il n 'a point rai, de rire, f.tonnant comédien ! Puis, rhonorable fin de sa vie, sa retraite qui a été, comme on 1'a dit, II I'aclion la plus éclatante de sa vie )), tant d'abnégation, de simplicité, de piété, est-ce encore une fourberie ? Je ne Ie crois pas, L'étonnant comédien se prit à son jeu, qui availséduit tout Ie monde et put Ie persuader.
II n'était pas beau. Tallemant 1'appelle II un petit homme noir qui ne voit que de fort près, mal fait. laid et maladroit de ses mains à toutes choses, Si maladroit quïl en était malpropre. surtout à manger, Avec tout cela, il n'avait pas. dit aussi Tallemant, II la mine d'un niais II, Sa laideur était rehaussée de génie, comme de splendeur intelligente la vilenie ou l'infamie de son activité,
Madame de La Fayette
Née à Paris, Marie-Magdeleine Pioche de La V er ne fut baptisée Ie 18 mars 1634, Elle était fille d'un gentilhomme distingué. bon militaire et curieux d'art et de littérature. qui mourut jeune et dont la veuve épousa Ie chevalier de Sévi'lné. frondeur un peu jol. A cause de ce beau-père, Mile de La Vergne eut à passer dans la retraite ou l'exil, au pays d'Anjou, la fin de son adolescence. après avoir été à la cour rune des filles d'honneur de la reine. Elle épousa en 1655 Ie comte François de La Fayette, qui préférail la campagne à la ville et. pendant trois années, elle vécut en Auvergne, soit au château de Nades, soit au château d'Espinasse, Mais au mois de janvier /659. elle vint s'établir à Paris. où die demeura désormais. sans son mari. lequel venait parfois passer quelques jours auprès d'elle.Ses principaux amis furent d'abord Ménage, Ie savant Pierre-Daniel Huet. Segrais et Mm. de Sévigné surtout. Elle était en gran de faveur et amitié auprès de Madame; et la mort de cette princesse a été l'un des chagrins de sa vie. Sa liaison avec La Rochefoucau/d est bien célèbre, El/e avait de la sensibilité, beaucoup plus qu' elle n'en montrait. Parailleurs, elle était. avec sa II divine raison n, comme disait Mm. de Sévigné. très positive et s'occupait assidûment de sa fortune et de l'établissement de ses deux fils, l'aÎné l'abbé de La Fayette. et Ie cadet un officier, Elle n'avait pas de santé, Elle mourut en 1693.
Elle a publié de son vivant: la Princesse de Montpensier. /662; Zayde, histoire espagnole, sous Ie nom de Segrais et avec sa collaboration. 1670; la Princesse de Clèves. 1678. On a publié d'elle. après sa mort: Histoire de Madame Henriette d'Angleterre. première femme de Philippe de France, duc d'Orléans, Amsterdam. 1720; la Comtesse de Tende, nouvelle historique. dans Ie I\1ercure galant du mois de juin 1724; Mémoires de la cour de France pour les années 1688 et 1689, Amsterdam. 1731. On lui a attribué, mais bien à tort, les Mémoires de Hollande. édition Barbier, 1856, Divers éléments de sa correspondance. qui n'a pas encore été réunie, se trouvent dans les ouvrages suivants : Lettres de Mmesde Villars, de La Fayette, etc.. 1806 (lettres à Mme de Sévigné); Huit leltres de Mme de La Fayette à Mme de Sablé, Cabinet du bibliophile, 1870; Un érudit homme du monde, homme d'église, homme de cour, par C. Henry. 18/9 (lettres à Huet); Curiosità e ricerche di historia subalpina. Turin, 1880 (lettres à Lescheraine, ecrétaire de la duchesse de Savoie, publiées par M. Perrel:J); Quelques lettres des amies de Huet, par L.-G. Pélissier. Bergame, 189.,. la Jeunesse de Mme de La Fayette. f;Jar André B aunier, 1921 (fragments d'une correspondance de Mm. de La Fayette el d Ménage). Voir aussi Mme de La Fayette. par I comte d'Haussonville. 1890.
LA sOCIÉTÉ FRANÇAlsE, pendant la première partie du gra:1d siècle, inventa, sous Ie nom de galanterie. un curieux idéal d'existence. II s'agissait de rendre I'amour une passion qUI eût de la civilité. L'on imagina Ie my the des âmes aimantées, qui est exposé dans I'Astrée où. par plusieurs histoires et sous personnes de bergers. sont déduits les divers effets de l'honnête amitié; dès que les âmes entrent dans les corps, leur unique affaire est de rejoindre leurs seeurs.
Mm< DE LA FAYETTE (8. N. Cabinet des Eslampes),
SEGRAIS (8. N., Cabinet des Estampes).
LE CARDI\AL DE RETZ (B. N..Cabinetdes Eslampes),
Mais, au sortir de la Renaissance, les passions étaient vives et chaudes. L'Astrée fixa Ie code de I'amour; chacun dut aimer comme Céladon. Tous les romans qui, depuis 1610 jusqu'à I"époque de I\Ime de La Fayette, dérivent de I'Astrée ont pour objet de fixer cet idéal, de I'embellir et de I'enjoliver encore. En 1670, on avait eu Ie temps de vérifier qu'un idéald'amour trop subtil est dangereux et que I'amour est dangereux. Que d'existences soudain brisées, ou qui s'achèvent dans la pénitence du couvent, ou qui se terrent dans Ie secret de la province! Jeune et fêtée, Mme de Sablé, au dire de Mille de Motteville, croyait que (( les hommes pouvaient sans crime avoir des sentiments tendres pour les femmes, que Ie désir de leur plaire les portait aux plus grandes et aux plus belles actions, leur donnait de ('esprit et leur inspirait toutes sortes de vertus, mais que d' un autre côté les femmes, qui étaient('ornement du monde et étaient faites pour être servies et adorées, ne devaient souffrir que leurs respects)). Elle se maria. Son mari, fort souvent,lui préféra d'autres femmes et plus imparfaites, Elle finit ses jours à Port-Royal, dans une demi-solitude, dans la méditation morose et la désillusion. Peu à peu, année par année, Ie grand siècle s'aperçut et comprit de mieux en mieux qu'il avait choisi, pour lien de la vie de société, ce qui ne pouvait être qu'un sujet de désordre : ('amour et fût-ce ('amour idéal. La connaissance de ceUe erreur mena ledit siècle finissant à la pudibonderie, En 1670, n'a-t-il pas, de cet échec, Ie premier sentiment, mêlé d'amertume, d'étonnement, de regret? L'on découvre ces nuances de mélancolie dans les romans de Mme de La Fayette. Zayde parut sous Ie nom de Segrais, qui du reste y eut II quelque part, mais seulement dans la disposition du roman )). La disposition n'est pas ce qu'on aime en cet ouvrage, II est combiné à la manière de ceux qui avaient eu précédemment la vogue: une aventure principale y est mêlée de plusieurs histoires. II y en a quatre-vingts dans (,Astrée, cinq ou six dans Zayde; simplification déjà, mais Ie procédé est Ie même. Zayde s'intitule histoire espagnole et n'en est pas une, malgré les " cours à palissades de grenadiers)), les " dames arabes captives)), les esclaves, Peu importe aussi que les histoires qui composent Zayde soient cousues avec" du fil de roman)) : !\l me de La Fayette aurait pu, comme dit F uretière, laisser Ie soin de les lier à (( celui qui reliera Ie volume II, Admettons que Zayde, roman à tiroirs, est un recueil de nouvelles; et voyons la peinture que ('auteur y a faite de ('amour et de ses conséquences.
L'amour, ici, n'est pas Ie coup de foudre. C'est un obscur travail qui s'accomplit en nous, presque à notre insu et sans notre volonté. Puis, à des indices que provoque Ie hasard, nous nous apercevons de ce qui est arrivé. Ces indices: joie ou tristesse, une sympathie étonnante. Consalve, d'abord, est surpris et charmé de la beauté de Zayde: mais il n'est pas encore amoureux d'elle, ou il ne croit pas I'être : iI plaint les hommes qui se laisseront prendre à ses charmes. Bientôt, il remarque Ie chagrin qu'il éprouve en la voyant triste, Ce qui I'informe exaclement de ('état de son âme est la jalousie de songer que Zayde aime un autre homme. Alphonse lui dit : (( j'avais bien jugé que vous I'aimiez; vous ne voulûtes pas me I'avouer... II II répond : (( Je ne Ie savais pas moi-même; la jalousie seule m'a fait sentir que j'étais amoureux, )) Comme I'amour a ce caractère de fata-
LlTTfR, FRANÇ. - I
lité morale, les héros et les héroïnes de Zayde s'abandonnent à leur passion, malgré la crainte qu'i1s en ont et Ie remord" : ainsi don Ramire et J\iuña Bella, qui trahissent \'une son amant, ('autre son ami. N uÎÍa Bella, pour se convaincre qu 'elle a Ie droit d'abandonner Consalve a?rès sa disgrâce, prouve à elle-même qu'elle a Ie devoir de Ie faire : " Elle imagine que la raison et la prudence autorisaient son changement et qu 'elle devait quitter un homme qui ne serait pas son mari pour un homme qui Ie serait assurément. Elle s'engagea donc avec don Ramire; mais elle était déjà engagée par son creur quand elle crut s'y déterminer. )) Cette casuistique de I'amour montre que la raison ne peut résister à cette subtile passion, reine du sophisme. Consalve reproche à don Garcie et à don Ramire, en Ie dénigrant, I'amour qu'ils prennent pour des femmes dont à peine connaissent-i1s Ie visage. II veut estimer d'abord ('âme qui aura un charmant visage et qu'il aimera. II aime ainsi Nuña Bella. Puis quand, trahi par elle, iI arrive à cette conclusion que II ('on ne connaÎt pas les femmes, elles ne se connaissent pas elles-mêmes et ce sont les occasions qui décident des sentiments de leur creur)), il ne devrait plus aimer personne: mais, de Zayde dont i! s'é;>rend, iI ne connaÎt rien, ni son pays, ni son langage, L'amour s'allie à d'autres passions, qui Ie dénaturent : I orgueil et I'ambition. Pour don Ramire, Ie charme de I'amour consiste dans la gloire d'enlever une maÎtresse à quelque amant. Nuña Bella, I'ambitieuse, ce qu'elie aimait en Consalve, c'était sa fortune: disgracié et remplacé par don Ramire dans la faveur du prince, elle trouva en celui-ci ce qui ('avait charmée en Consalve et ('aima. Prince de Tharse, jeune et beau, Alamir a couru les aventures galantes. I\:ulle femme ne lui a résisté: il en a conçu, pour les femmes, un grand mépris. Cependant, il continue de chercher ce qui Ie tente, une passion vraie et désintéressée, une femme qui voulût ('aimer ans savoir qu'il fût Ie prince. Perle introuvable ! et qu 'it rencontre pourtant un jour en la personne de la jeune Eisibery. Seulement les choses vont à un tel point de confusion qu'i1 est obligé d'avouer sa haute fortune: et, dès lors, Ie charme est rompu : "j'ai perdu Ie seul plaisir que j'aie jamais eu )), dit-il. Sa joie lui devient suspecte. Eisibery I'aimait toujours de plus en plus: Ie II redoublement de sa passion )) parut au prince" une infidélité)). II abandonna son amante; elle se retira au couvent. Alamir, désormais, ne chercha plus un parfait amour: il mena la vie d'un don Juan que seu\e excite la difficulté. II dédaigna Félime qui venait à lui et aima Zayd qui lui résistait.
1/ mourut de dépit.
Alphonse Ximénès est un autre raffiné. II souhaite la pureté virginale; et son expérience de ('amour n'a pas été heureuse. Tant qu'il ne trouvera pas la pureté, iI fuira ('amour. II rencontre Bélasire, b insensible. !\Iais il lui semble que \'amour qu'il a pour elle la rend moins di ne de son adoration: I'amour qu'on a pour elle n'ôte-t-il pas quelque chose à l'immaculée candeur de cette jeune fille ? Un comte de Lare est mort pour elle, Ximénès rapprend, se torture I'esprit, tourmente Bé!asire de questions, la prie de rédiger un petit mémoire de son creur. Rien ne Ie tranquillise. Sans nul motif ou prétexte, il devient jaloux de son meilleur ami et Ie tue. En regard de ces figures Iragiques, Mm.. de La FayeUe a placé de touchantes héroïnes. Bélasir supporte avec une adorable patience les