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LE CouvENT DES CARMÉLlTES, rue Saint-Jacques, au XVII" siède. - Dessin d'lsraël Sylvestre (8. N., Cabinet des Estampes).
entend par là : II U ne de nos folies a été de découvrir tous les dessous de cartes de toutes les choses que nous croyons voir et que nous ne voyons pas, tout ce qui se passe dans les families, OÙ nous trouverions de la haine, de la jalousie, de la rage et du mépris, au lieu de toutes les belles choses qu'on met au-dessus du panier et qui passent pour des vérités, Je souhaitai un cabinet tout tapissé de dessous de cartes au lieu de tableaux; cette folie nous mena bien loin... )) L'on se figure que, dans une maison, les gens sont d'accord, unis d'amitié ou d'amour: ils se détestent, L'on se figure qu'un événement résulte raisonnablement de telles causes que I'on voit : ce n'est pas cela; c'est tout lecontraire. Un petit démon qui vous tirerait Ie rideau à I'abri duquel se cache I'exacte vérité vous divertirait. Mme de Sévigné suppose qu'il ya, dans la société, une hypocrisie adoptée comme une règle indispensable, de sorte que I'apparence des f.tats, des families et des individus ne ressemble pas à leur réalité. Elle croit qu'il serait piquant de supprimer cette supercherie et, ne fût-ce qu'un peu de temps, de voir en plein ce que dissimulent les façades, les oripeaux et les masques. Elle est trop sage, d'ailleurs, pour désirer que tous les faux semblants disparaissent une bonne fois : elle devine que Ie spectacle serait vite désobligeant. Ces dessous de cartes, qui I'ont divertie un soir, ils sont aussi dans les âmes les moins menteuses; les âmes ne se livrent pas sans réserve, même si elles ne s'appliquent pas à rien voiler d'abominable : ce qu'elles ne montrent pas tout de go est souvent ce qu'elles ont de meilleur et de plus délicat, de plus précieux et digne d'estime et de tendresse. U ne pudeur les engage à n 'être pas en état de perpétuel aveu. Les âmes ont leurs dessous de cartes; I'âme de I'exubérante Sévigné aussi. Approchons-nous d'elle doucement et après I'avoir vue à sa guise, La voici dans Ie monde et à la cour. Elle est invitée à la représentat ion d'Esther, que donnent lesdemoiselles de Saint-Cyr.On la met au second banc, derrière les duchesses, Le maréchal de Bellefonds lui fait I'honneur de se placer, II par choix )), à côté d' elle. Et elle est contente, d' une façon vaniteuse et naïve, Tout lui plaît, et la tragédie. Le maréchal de Bellefonds, très obligeant, sort et va dire au roi qu'il est auprès d'une dame bien digne d'avoir vu Esther..: II Le roi vint vers nos places et, après avoir tourné, il s'adressa à moi... )) Elle en est encore enchantée... II et me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente, Moi, sans m'étonner, je répondis: Sire, je suis charmée; ce que je sens est au-dessus de mes paroles. Le roi me dit: Racine a bien de l'esprit. Je lui dis : Sire, il en a beaucoup; mais en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi : dies entrent dans Ie sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose, II me dit: Ah! pour cela, il est vrai. Et puis Sa Majesté s'en alia et me laissa l'objet de l' envie. )) Tout Ie monde vient à elle, Monsieur Ie prince, Madame la princesse, et Mme de Maintenon, II comme un éclair )), qui s'en allait avec Ie roi. II Je répondis à tout, car j'étais en fortune. )) Cette petite comédie a quelque chose de parfait, sa justesse, sa drôlerie involontaire, ou quasiment involontaire, qui vient du sérieux et de I'air pénétré avec lequel les moindres mots du roi, et anodins, sont rapportés et les mouvements de tous les personnages notés sans faute, Mille de Sévigné recueille ses II petites prospérités )) jalousement; et ce n 'est qu' un peu plus tard qu 'elle se demande si elle n' a point eu de II sotte vanité )) ou laissé voir un II transport de bourgeoise )) : elle n'en est pas tout à fait sûre et ajoute à la comédie du prochain son attrayant personnage, Mais ellc a vu Esther; et que ditelle de cette tragédie? Elle I'a vue représentée dans Ie cadre pour lequel Racine I'a écrite, à Saint-Cyr, et par les demoiselles: II C'est une chose qui ne sera jamais imitée. C'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien... )) Nulle vanité ne I'a distraite de son impression la plus fine et intelligente. Puis sa courte phrase est bientôt faite, d'une si exquise manière qu'on s'en souvient comme d'une épigraphe qu'il faudrait inscrire en tête de la tragédie ou comme d'une note musicale qui en résumerait la mélodie, Mille de Sévigné, dans Ie train du monde et surtout dans Ie tracas de la cour, est, si I'on me dire, impayable. II y a un moment, I'été de I'an 1675, où les favorites se démènent superbement : c'est Mme de Montespan, dont les tribulations commencent, et la nouvelle marquise de Maintenon. La prudence ou I'adresse, ou bien ce qu 'elles croient leur. adresse, les engage à n'être point ennemies, V ous les diriez amies de creur : dessous de cartes! II C'est une aigreur, une antipathie, c'est du blanc, c'est du noir. Vous demandez d'où vient cela ? C'est que l'amie,.. )) entendez : Mme de Maintenon... II est d'un orgueil qui la rend révohée contre les ordres de l'autre. Elle veut bien être au père... )) et c'est Ie roi, père des enfants dont vous savez qu'elle est gouvernante.., II mais non pas à la mère! )) Ce qui plaît au roi, c'est d'avoir (( une place de sûreté contre la dame du château)). Cettedamc du château? La reine, Et la place de sûreté? Dans les appartements de Mme de Maintenon!.., Quelques mois plus tard, la suprématie de
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cette dame s'établit à merveille, dont elle triomphe sans modestie aucune, (( Tout est soumis à son empire, T outes les femmes de chambre de sa voisine sont à elle : I'une qui tient Ie pot à pâte, à genoux devant elle; I'autre lui apporte ses gants, I'autre I'endort. Elle ne salue personne et je erois que, dans son cceur, elle rit bien de cette servitude. II Mme de Montespan lutte de son mieux, et lutte avec une espèce de désespoir inutile. Ellie se rapproche de la reine, Elle accompagne la reine, un jour, au couvent des carmélites, où s'est retirée naguère une autre bien-aimée du roi, 1\] lie de La Vallière. Montespan chez les carmélites, avec la reine! Montespan donne tout ce qu'elle a de gaieté, organise une loterie, fait apporter ce qui peut convenir à des religieuses : (( cela fit un grand jeu dansla communauté. n I\lontespan n 'évite pas de rencontrer La Vallière, cause avec sa devancière; dialogue où l'on dirait que Ie présent qui passe interroge ie passé ! I( Elle lui demanda si tout de bon elle était aussi aise qu 'on Ie disait. Non, dit-el/e, je ne suis point aise, mais je suis contente, Elle lui parla fort du frère de Monsieur, et si elle ne lui voulait rien mander, et ce qu'elle dirait pour elle... n Le frère de Monsieur, c'est Ie roi : cette Montespan, quelle effrontée !... (( L'autre, d'un ton et d'un air tout aimable, et peut-être piquée dece style: Toutce que vous voudrez, madame, tout ce que Vous voudrez, Mettez dans cela toute la grâce, tout I'esprit et toute la modestie que vous pourrez imaginer. I) II arriva que Montespan mourait de faim; de sorte qu'elle donna une pièce de quatre pistoles pour qu'on allât lui querir de quoi faire une sauce, Elle fit elle-même la sauce et la mangea d'un (( appétit admirable I). C'est magnifique ; et, dans cet épisode où iI y a des éléments de bouffonnerie, une âme est jolie, celie de La Vallière, qui semble là et qui est loin, retirée en méditation religieuse ; on I'aperçoit seulement. Mmede Sévigné la devine, la montre un peu. Mme de Sévigné a l'intelligence des âmes, A Paris et dans Ie voisinage de la cour, et parmi de telles aventures, si bien divertissantes, Mme de Sévigné ne saurait avoir ce qu'on pourrait appeler son esprit de retraite, La voici à la campagne ; nous la connaÎtrons mieux. A trois lieues de Paris, entre les villages de Livryen-I'Aulnoye et de Clichy-sous-Bois, iI y avait I'ancienne abbaye de Livry, (( la chère abbaye n, Elle y venait voir I'abbé aux soins de qui elle devait (( la paix et Ie repos de sa vie n, Elle eut. quand mourut ce bon homme, beaucoup de peine; et elle écrivait en vérité : (( Après avoir pleuré I'abbi;, je pleure I'abbaye, n C'est à Livry qu'elle paraÎt avoir Ie mieux aimé la nature, en toutes saisons et à toute heure. En février, elle notait (( un bruit des oiseaux qui commencent déjà d'annoncer Ie printemps )), Puis elle saluait (( Ie triomphe du mois de mai n et se promenait (( tout Ie soir toute seule n, attentive au rossignoI. Elle écrivait à sa fille : (( Tout est plein de ces aimables chèvrefeuilles )1 ; elle en préférait I'odeur à celie des orangers de Provence, Au mois de juillet, la tiédeur des nuits I'enchantait, et leur silence, Au mois d'août, Ie clair de lune lui donnait (( un divin plaisir II. Viennent I'automne et bientôt I'hiver, il faut changer de plaisir; les feuilles ne sont plus vertes, mais aurore, (( et de tant de sOltes d'aurore que cela compose un brocart d'or riche et magnifique que nousvoulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer I). Elle adorait les (( belles nuances n de I'automne et, l'automne venu, adorait I'automne. Pour aimer Ie printemps davantage, elle attendait que Ie printemps fût de retour, Et I'on a dit, ron a redit, que les gens du XVll e sièc:e étaient peu sensibles aux diverse3 beautés de la nature. I\lais non! T ous les thèmes de paysages que les poètes ont traités, depuis Lamartine, M, André Hallays prétend les trouver dans les lettres de Sévigné, L'on admet, en général, que La Fontaine eut Ie sentiment de la nature : ajoutez au fabuliste l'épistolière. L'on assure qu'à cet égard La Fontaine et I\1mc de Sévigné sont différents de leurs contemporains, Qu'en sait-on? M. André Hallays remarque,lui, que ;\]me de Sévigné n'a pas du tout I'air de considérer comme un sentiment bizarre et très original son amitié pour Ie printemps, Ie c air de lune, les nuits charmantes et les mélancolies de I'arrière-saison, Pareillement, ses corresponèants n'ont pas I'air du tout surpris de lui voir cette amitié: c'est quïls éprouvent la même amitié.
II est probable qu'au XVllC siècle on a aimé la nature beaucoup plus que nous ne savons nous en apercevoir, II est probable aussi que, présentement, on aime la nature beaucoup moins qu'on ne Ie dit. Ce qui a changé, ce n'est pas tam Ie sentiment que son expression. De nos jours, I'expression de tous les sentiments a quelque chose d'un peu outré parfois et, plus souvent, de forcené. L'on ne dit pas tout bonnement la vérité; mais on I'augmente, comme si I'on craignait de n'être pas entendu, com me si I'on s'adressait à des sourds qui ont besoin que I'on crie, ou à des sots qui ont besoin que I'on ressasse. En outre, on a conscience de ne rien dire, hélas! qui n'ait été maintes fois dit, et mieux : pour s'excuser de Ie redire, on donne de la voix et I'on s'imagine que l'exagération rem place la nouveauté, Par exemple, li ez
LES ECRIVAINS GENS DE CaUl{ - 297
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LE CHATEAU DE GRIGNAN Drôme),
ce qu'on écrit maintenant au sujet de la musique: tous les sens, et les moins évidemment tournés à la spiritualité, sont de la partie. j\]me de La Fayette écrivait seulement : (( La musique de Lulli m'alarme. )) Ce petit mot disait, à un lecteur qui n'avait pas Ie goût dépravé, plus que ne disent à nous tant de pages très sensuelles d'un commentaire abondant. II y avait aussi, au XVII C siècle, une certaine pudeur de I'esprit et qui empêchait qu'on ne parlât de son émoi d'une façon très vive, Les (( impressions )) de musique ou de nature que nos écrivains d'aujourd'hui multiplient volontiers auraient paru à MIIIC de La Fayette et à Mme de Sévigné fort déraisonnables et un peu répugnantes, si je ne me trompe.
De Livry, où elle se plaÎt, I\1me de Sévigné, un jour, écrit à Mme de Grignan : (( Que vous êtes excessifs, en Provence ! Tout est extrême, vos chaleurs, vos sereins, vos bises, vos pluies hors de saison, vos tonnerres en automne: il n'ya rien de doux ni de tempéré. Vos rivières sont débordées, vos champs noyés et abÎmés. Votre Durance a quasi toujours Ie diable au corps; votre Île de Brouteron, très souvent submergée. )) Mme de Sévigné trouvait plus de charme aux paysages de Ille-de-France ; elle préférait à (( ce diantre de Rhône si fier, si orgueilleux, si turbulent)) la (( belle Seine )) et ses bords qui sont (( ornés de maisons, d arbres, de petits saules n. Elle avait contre la Provence des rancunes : la Provence lui gardait I\]me de Grignan loin d'elle! Et puis, dans son estimation d'un paysage, elle ne tient pas compte seulement des lignes et des couleurs; elle ne se contente pas du plaisir des yeux : elle veut aussi son aise, Elle tient compte de la bise: et la bise de Provence, que nous appelons mistral, lui gâte de très beaux endroits; il est permis de ne pas la désapprouver. Quand elle était à Grignan, près de sa fille, j\]me de Sévigné oubliait toute rancune, oubliait aussi que Livry fût, à son avis, plus agréable, en somme; et elle adorait la Provence. I\]ême I'hiver et par Ie mauvais temps! Elle écrivait : (( Nous sommes exposés à tous les vents; c'est Ie vent du midi, c'est la bise, c'e<t Ie diable, Toutes nos rivières sont prises; Ie Rhône, ce Rhône si furieux, n'y résiste pas. Nous ne respirons que de la neiRe. Nos montagnes sont charmantes dans leur excès d'horreur : je souhaite tous les jours un peintre pour bien représenter l'étendue de toutes ces épouvantables beautés... )) Le charme dans un excès d'horreur et les épouvantables beautés, cela est dit d'une manière qui ne laisse rienà désirer; I'on voit Ie pa}sage, et l'on voit aussi la personne qui Ie regarde et qui radmire sans quiétude.