L'ÉVÊCHÉ ET LA CATHÉDRALE DE MEAUX
(( se lève pendant la nuit, avec David, pour contempler les étoiles )1, il atteint à une poésie qui fait pressentir nos grands Iyriques du XIX e siècle. Et leurs accents de mélancolie n'ont rien de plus attendrissant que cett phrase de I'Oraison funèbre de Madame: ({ Madame a passé du matin au soir ainsi que I'herbe des champs. Le matin, elle Reurissait, avec quelle grâce! vous Ie savez: Ie soir, nous la vÎmes séchée. )) Bossuet, qui a fait de pâles stances en vers, a été poète en prose avant Rousseau et Chateaubriand, ({ Je fais des vers, écrivait-il, par un certain mouvement dont je ne suis pas Ie maître. )1 Ce mouvement du génie, cette inspiration Iyrique, a peut-être manqué, quoi qu'il en pense, à ses vers; elle a baigné sa prose d'une poésie où l'image, Ie sentiment, la pensée se fondent harmonieusement.
S'il aété Iyrique dès ses premières ceuvres, il est naturel qu'ille soit plus encore, et de façon plus intime et profonde, au soir de sa vie, au moment où son génie, qui n'a plus l'autorité triomphante, se replie sur lui-même et médite. J usque-Ià il nous a pam solennel, parfois violent, distant. Maintenant il se rapproche de nous, par ses défauts peut-être, par sa faiblesse, qui a fait dire à Tréville, durement : (( II n'a pas d'os, II et à Fénelon, en ennemi déclaré : ({ M. de Meaux, aussi faible quand il n'est pas Ie plus fort, qu'il est hautain et implacable quand il se sent appuyé. )1 II se rapproche aussi de notre cceur et de notre esprit par sa bonté, par sa sensibilité qu'on devinait déjà dans rOraison funèbre de Madame, par Ie bon sens aimable qui trans;:>araÎt sous sa logique raide et implacable. Avec I'abbé Ledieu nous Ie suivons aux champs et nous I' entendons réciter des vers de Virgile. N ous I' en tendons aussi parler, avec toute la chaleur de son âme, aux âmes qu'il veut gagner. Dans son zèle charitable, dans ces mouvements de son cceur, résidait Ie meilleur de sa puissance de conversion. Ceux qui l'écoutaient alors recevaient un choc à demi physique, Ie choc incompréhensible d'une certitude, Un protestant qu'il a converti, Winslow, nous fait assister à cette scène sublime. Winslow venait de proposer à Bossuet une objection contre Ie dogme du Purgatoire: (( A ce moment, dit-il, je fus extrêmement surpris de voir couler des larmes des yeux de ce vénérable évêque, me disant avec un air très pathétique, que, s'il était permis de lui faire percer Ie cceur et de verser son sang devant moi pour m'attester sa croyance enti(ore là-dessus, il était tout prêt. Dans cet instant, je sent is très réeilement sur ma poitrine une impression fort douloureuse, comme si I'on m'y avait donné un grand coup de bâton en travers, Aussitõt, Ie reste de mes nuages fut dissipé entièrement; de sorte que, depuis ce moment jusqu'aujourd'hui, je n'ai jamais éprouvé la moindre peine d esprit sur ce point... )) Bossuet a Ie don des larmes; il pleure aux derniers moments de Madame; il pleure et même s'évanouit en apprenant la mort de Turenne. II ne rit guère, il est vrai, et ses lèvres, pour parler Comme lui, ne se dilatent pas de (( ce mouvement indécent )) ; mais il sourit doucement, avec noblesse.
Tel il nous apparaÎt à l'heure où sa vie s 'achève, vers Ie moment où La Bmyère prononce à rAcadémie ces paroles qui définissent en leurs traits essentiels la diversité de san ceuvre et l'unité de sa