LE DIX-SEPTIEME SIECLE
Mais assurés qu'un jo:.tr Ie dogme nous apparaÎtra pleinement rationnel, pourquoi refuserions-nous de lui empmnter dès à présent notre point d'appui? II Que les philosophes sont obligés à la religion! Pour moi, je l'avoue, je me trouve à court à tout moment, lorsque je prétends philoso her sans Ie secours de la foi. )) (/ V Entretien sur la métaphlJsique.) Descartes avait sécularisé la philosophie. Malebranche s'emploie de toute son âme et de toute son éloquence à proclamer que II la religion, c'est la vraie philosophie )). Dit:u est au centre de tout Ie système, non point un Dieu aux desseins insondables, aux vo!ontés déconcertantes et capricieuses, mais un Dj u soumis à rordre. Malebranche a conçu tout autrement que Descartes Ie rapport de Dieu aux vérités logiques, tnathématiques, métaphysiques et morales. Suivant Descartes, Dieu crée librement ces vérités : il aurait pu en créer d'autres. II eût pu faire que la somme d s angles d'un triangle fût plus grande ou plus p tite que deux angles droits, nous imposer d'autres règles de conduite, préférer un monde ét rnel à un monde qui a son commencement dans Ie temps. Malebranche réfute cette thèse (Xe f:claircissement). La raison est immuable et nécessaire, II Nous la concevons en un sens plus indépendante que Dieu même)), car il faut qu'illa consulte et qu'illa suive. Or Dieu ne consulte que lui-même; cette raison ne se distingue donc pas de lui. Ainsi point de I( décret )) pour instituer les vÉrités éternel!es : elles ne sont pas des II créatures )), elles sont Dieu. En méditant sur l'union naturelle de l'esprit de rhomme avec la rais:m universeJe, Malebranche se trouve conduit à pro;:>oser de très originales solutions aux dif.icultés que Ie génie de Descartes lui-même n 'avait pu vaincre. Deux problèmes ardus subsistaient relatifs à raction des cor;:>s sur les eS;JTits et à celle des es rits sur les corps. Comment les obj ts matériels, simples portions d'étendue géométrique, peuventils modifier notre pensée, engendrer des perceptions et des idées? Comment notre volonté, qui n'est en rien matérielle, peut-eHemodifier les mouvements de l'univers? Et plus généralement comment une réalité, matérielle ou spirituelle, peut-elle agir sur une autre réalité, celle-ci fût-elle du mÊme ordre, comment se représenter la relat:on entre une cause et son dIet ? A ces questions répondent les deux célèbres thé:Jri s sur la vision en Dieu et sur les causes occasionnelles, II ne faut pas ex liqu r l'act:on des corps sur les esprits, il faut la nier, D'où viendront alors les idées des corps? D la source commune d'où jailtissent toutes les idées, aussi bien les vérités éternelles de la péométrie que les notions les p!us humbles de l'expérience, que l'idée d'un arbre ou d'une fI:erre, C tte so:.trce est Dieu, Pour établir cette conclusion si éloignée de nos croyances instinctives, Maiebra'1che, dans la Recherche de la vérité (III" livre, III' partie): a tenté Ie dénombrement de toutes les hypothè> s qu'on pourrait imaginer pour expliquer comment nous vOYO:1S des objets hors de nous. Ses critiques, qui visent saint Thomas, Arnauld, Louis de L3 Forge, Avicen'1e, D::scartes, ne laissent subsister qu'une solution, la plus compatible avec la sagesse du Créateur et la dépendance des créatures, c'est que I( nous voyons toules choses en Dieu)). Dans sa préface de 1696 aux Entretiens sur la métaphysique, MaleSranche a prétendu montrer la conformité de cette théorie avec la doctrine augustinienne. Saint Augustin a loué Platon d'avoir aflirmé l'existence d'idées immuables, éternelles, indépendantes de tel ou tel eS::Hit particulier, exemplaires et archétypes des créatures. Plus nette;nent que Platon, Ie docteur chrétien a situé ces idées en Dieu, car il n'est pas concevable que Dieu ait regardé hors de lui Ie modèlesur lequel il a formé les créatures. II a cm que ces idées étaient la lumière des intelligences et saint Thomas a partagé ce sentiment, Mais les deux grands théo'ogiens ne pouvaient aller plus loin, car ils croyaient qu'on voit les objets eux-mêmes et que les couleurs so,t répandues sur ìeur surface. II leur manquait en somme de connaÎtre la théorie cartésienne d s qualités secondes. Que ron rapproche run de rautre Descartes et saint Augustin et ron sera obligé de dire que c'est en Dieu qu'on voit les corps.
De toutes les objections qui assaillirent I\lale ranche, la plus fréquemment développée et la plus attendue fut l'accusation de mettre s cho es particulières en Dieu et d'instaurer par suite un véritable panthéisme, ana!ogue à celui qui fit scandale quand pamt en 1677 r f:thique de S;>inoza. L'l t!téorie cartésienne de la mati re, ado;:>tée par Malebranche, semb ait pré,Jarer cette conclusion, car si les corps n sont point autre chose que de l'étendue et si l'esprit hum3in ne p ut apercevoir c tte étendue qu'en Dieu, Arnauld et Ré 5 is ont raison, il faut situer en Dieu (( bs moucherons, les crapauds et les puces)). Malebranche a vu Ie d3ng r et a cru réviter en introduisant dans son svstème une distinction que lui inspire lïdéalisme platonicien et augustinien, celie de l'ételdue intelligib!e et de rétendue matérielle, II Dieu, demande+il, ne cO:1ùaît-il pas l'étendue qu 'il a faite, avant de l'avoir faite? Ce serait U:1 imp:été que de Ie nier, Dieu a donc en lui-même lïdée de l'étendue; or c'est cette Idée de rétendue, c'est
cela que j'appelle étendue intelligible)). Ce qui est en Dieu, c'e5t donc l'idée de l'étendue, préexistant à la création du monde matériel. éternelle, alors que ce monde a commencé et peut être anéanti ; inlinie. alors que la matière d des bornes. II n'est poinl nÉcessaire de reconnaÎtre à la nature l'immensité du Créateur, ni de supposer chez Ie Créateur Ie morcellement de la na!ure.
Nous sommes ici fort loin de Spinoza, mais aussi fort loin de 0::3cartes. Pour Descartes les qualités secondes, les saveurs, les odeurs, les couleurs, les sons, ne sont pas produits par les corps: mais les qualités primaires Ie sont. Pour Malebranche, qualités primaires et qualités seco:1des sont engendrées par Dieu. Dieu nous découvre les idées des corps en nous admettantà considérer telle ou telle limitation de rétendue intelligible et il fait naÎtre en nous les sensations par refficace de ces mêmes idées. Sans doute il ne connaÎt point ces sen<ations comme nous les connaissons, il répugne par sa nature à tout ce qui est sensible. Mais il connaÎt ses volontés, qui ont donné l'être à toutes les réalités et à toutes leurs modilications. II ne perçoit pas en luimême II des moucherons, des crapauds et des puces n, mais iI connaît ces êtres dans sa puissane, car il lui a plu que telle portion d'étendue fût disposée comme ils sont disp:>sés. II sait donc quïls existent, sans les voir comme nous II colorés et puants )), apparences qui sont uniquement en nous par l'effet de raction que Dieu exerce sur notre âme à l'occasion de leur présence. (Réponse à Arnauld, VI.) Partis de Platon, nous nous trouvons ici très proches de Berkeley, car ('existence des corps devient singulièrement problématique. Rien dans noire esprit ne provient de l'action d'une natureexlérieure, Dieu seul agit sur nous et I'idée ne suppose plus un être matériel dont elle serait la représentation. C'est lïdée de la main qui fait souRrir Ie manchot, puisque sa main n'est plus; c'est IIdée d'un spectre qui effraye un fou, sans qu 'aucune réalité corresponde aux fantaisies de son imagination malade. (I Quand je n'aurais point de corps, dit Malebranche, et qUII n'y aurait rien de créé que mon âme, Dieu, par ses idées efficaces, pourrait me faire voir et sentir comme je vois et je sens I) (VIII- lettre à Dortous de Mairan). De la vision en Dieu à lïmmatériali me anglais du xvm c siède il n'y a qu'un pas. l\his ce pas, Malebranche refuse de Ie franchir : la révélation lui enseigne qu'il y a des corps. I( Chez Ie commun des philosophes chrétiens, remarque d'Alembert, c'est la raison qui déf nd la foi: ici, c'est la foj de Malebranche qui a mis à couvert sa raison et qui lui a é;:>argné l'absurdité la plus insoutenable. )) Maupertuis a dit: (( Ce ne fut que parce quïl lisait la Bible qUII crut qu'il y avait des livres. )) Pillon recti e : II Ce ne rut que parce quïllisait la Bible quïl crut que les livresétaient des corps. )) (Année philosophique, 1693, p. 12J.) Le même besoin dïnstaller Dieu au centre de son système et de chaque théorie de son système conduisit Malebranche à concevoir la doctrine des causes occasionnelles. Si raction des corps sur les esprit.; est incompréhensible, ce!!e des esprits sur les corps, celie des esprits sur les esprits, celie des corps sur les corps ne Ie sont pas moins. Dieu seul est cause. C' est I' erreur la plus pernicieuse des anciens philosoph:::s que d'avoir admis dans la nature des forces, des facultés, des vertus, capables par elles-mêmes d'exercer quelque action. S3int Thomas reconnaissait, au-dessous de la puissance divine, cause suprême, d s causes secondes, sans lesquelles, pensait-il, Ie monde eût été moins parfait, La philosophie de récole admettait, sans en préciser la nature, une infJue;]('e. un influx de ces causes sur les êtres ou objets qu'elles modifiaient. Descartes, ayant réduit toute réalité à la pensée et à l'étendue, obligea les philosophes à sïnterroger sur la nature de cette influence. On ne pouvait la concevoir ni comme un transfert de particules matérielles, ni comme Ie passage d'un élément spirituel dans une autre substance, Les analyses de Malebranche firent apparaÎtre Ie caractère purement verbal et roSscurité foncière de rexplication traditionnelle. Le plus vigoureux espr;t, remarque-t-il, serait impuissant à prédire ce qui va se passer quand une boule heurte une autre boule, s'il ne disposait des leçons de l'expérience. La première boule va-t-elle s'arrêter. létrograder, cO:1lourn r la seconde? Celle-ci va-t-elle se mettre en mouvement ou rester Immo ile? La logique n'a rien ici à nous apprendre. II n'existe aucune relation intelligible e:!tre Ie mouvem nt de la premièr:: bou!e et Ie mouvement de la seconde après Ie choc. Malebranche condut que Ie mouvem nt d la première et Ie choc ne sont que l'occasion du mouvement de la seconde et que raction divine s'intercale entre les deux m:>uvemenls. Non que Dieu ait bes:>in d'inte venir par une vo!onté particulière. II a institué, une fois pour toutes, les lois, peu nombreuses, et très sim:Jles, de la communicati::m des mouvements et sa puis ance assure l'exécution régulière de ces lois, même si tel eRet particulier déconcerte notre conceptio:1 de sa Providence. II pleut sur la mer et sur Ie sable du rivage e!1 conséquence de lois générales qui pré-;id nt à des milli rs d'événements plus rationnellement justifiés. L Dieu de Malebranche n'agissant que pour sa gloire est com me prisonnier de son esthétique.
'\os désirs sont de même l'occasion seulement, non la causevéritable des mouvements de notre corps et par ceux-ci de divers autres mouvements dans l'univers. A toutes lescréatures, spirituelles ou matérielles, J\lalebranche refuse II la dignité de la causalité n. La théorie de la vision en Dieu et la théorie des causes occasionnelles af/ìrment une si perpétuelle et si directe intervention de Dieu Gans les moindres événements de ce monde que la créature paraÎt d'abord écrasée. L'homme ne peut se proposer de lever Ie bras ou de déplacer un objet que I action divine ne soit requise pour conférer I'ef/ìcace à cette volonté inopérante par elle-même, II ne conçoit la plus simple /ìgure géométrique, ne perçoit Ie moindre son, la moindre couleur que si Dieu lui découvre d'abord quelque chose de sa propre substance. La même tendance à diminuer Ie rôle de la créature se remarque en d'autres théories dusystème, parexempledans laconception de la volonté humaine et de la morale. La volonté est, avant toute réRexion, invinciblement orientée vers un certain objet qui est notre félicité : II Ne me demandez pas pourquoi je veux être heureux, demandez-Ie à celui qui m'a fait, car cela ne dépend nullement de moi, I) La morale malebranchienne nous invite à prendre conscience des rapports de perfection que Dieu conçoit, et que nous apercevons en lui quand nous imr:osons silence à nos passions, par conséquent à con ulter un ordre qu'en aucune manière nous ne créons. Ainsi tout vient de Dieu, tout passe par Dieu, tout revient à Dieu. T elle est du moins la formule dont un lecteur super/ìciel se satisfait rour résumer ce grand système. Elle Ie trahit et ce qu 'elle sacri/ìe de !a pensée de Malebranche n'est pas moins essentiel que ce sur quoi elle metl'accent. Chaque fois que Ie systèmeglissevers Ie panthéisme, :Vlalebranche se retient, non par arti/ìce et pour rester dans l'orthodoxie au moyen des expédients que la subtile imagination des théo!ogiens a toujours suggérés en foule, mais par conviction et parce qu'en lui UI1 admirable sens du réel proteste contre les conséquences extrême de certaines conceptions métaphysiques. De ces redressements de la doctrine malebranchienne les théories de la liberté, de l'âme, de l'amour de Dieu, de la vertu, fourniraient des exemples signi/ìcatifs. Ainsi la théorie des causes occasionnelles semble consacrer notre impuissance: c'est pure apparence, puisque aussi bien elle met à notre service toute la puissance de Dieu. Que nous importe de n'être plus la cause des événements de l'univers, puisque nous demeurons I'occasion qui, en vertu des lois immuables de la communication des mouvements ou de l'union de l'âme et du corps, déclanchera nécessairement l'action ef/ìcace de Dieu? La volonté de I'assassin oblige Dieu à frapper sa victime, comme les paroles du prêtre I'obligent à descendre dans l'hostie, même si cette hostie doit être profanée, - Entre deux biens I'esprit choisit toujours celui dont iI attend Ie plus grand bonheur. On croirait que J\lalebranche nie Ie librearbitre. II Ie sauve tout au contraire en distinguant volonté et liberté, en reconnaissant à l'homme un vrai pouvoir de sus;>endre son consentement. U ne très originale théorie du consentement est esquissée dans les Réflexions sur la prémotion physique,- La théorie de la vision en Dieu semble autoriser chez Ie psycho!ogue I'ambition de procéder déductivement, com me a fait Spinoza : si nous atteignons en Dieu lïdée de I'âme, nous en apercevrons en même temps les facultés et les lois, nous en pourrons traiter comme sïl s'agissait de lignes, de plans et de solides. Espérance chimérique : Malebranche, fermement opposé sur ce point à Descartes, déclare que l'âme est moins aisée à connaÎtre que Ie corps, que nous n 'en avons point l' II idée n, mais seulement Ie II sentiment n. Aucune psycho!ogie métaphysique n'est possible, puisque nous ignorons en somme ce qu'e t l'âme: on ne peut qu'en décrire les états. - La plus haute vertu est I'amour de Dieu. J\lais si elle nous rendait indifférent à notre propre salut, elle nous ferait désobéir aux intentions les plus certaines de la Divinité, La sévérité de Malebranche à l'égard du quiétisme égale celie de Bossuet. (Voir Ie Traité de ramour de Dieu.) - La moralité est avant tout respect de I'ordre. Mais pour ar:ercevoir l'ordre, ce n'est pas trop de toute notre force d'esprit : II Faire usage de sa liberté, autant qu'on Ie peut, c'est Ie principe essentiel et indispensable de la Logique et de la Morale. n Telle est cette doctrine, à plusieurs faces, qu'on dé/ìgure plus qu'aucune autre quand on la simpli/ìe, Qui I'étudie en admire d'abord I'architecture savamment ordonnée, puis s'afRige de penser qu'aucun de ces grands édi/ìces métaphysiques ne résiste au temps. Alors il sïnterroge sur la solidité de la pierre et du marbre que la postérité tentera d'en extraire. Cette remarque de M. Bergson peut Ie rassurer: II I I y a, chez l\1alebranche, toute une psychologie et toute une morale qui conservent leur valeur, même si on ne se rallie pas à sa métaphysique. Là est une des marques de la philosophie française : si elle consent parfois à devenir systématique, elle ne fait pas de sacri/ìce à I'esprit de système; elle ne déforme pas à tel point les éléments de la réalité qu'on ne puisse utiliser les matériaux de la construction en dehors de la construct:on même. Les morceaux en sont bons. ,
LA FO:'\iTAI;\;E - 311
<< I. d.- l'J,lt I"lIf"'l'
CHATEAU-THIE.RRY. - La première maison, à droite dans :es arbres, est cel!e de La F onta,ne.