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TITRE du manuscrit écrit sur vélin par Jarry. en 1658 (collection Dutuit),
Les premiers essais
(( Ce n'est ici qu' une médiocre co;:>ie d un excellent original )), écr;t La Fontaine en présentant au ledeur l' Eunuque, son premier ouvrage. U ne copie? non, mais une imitation très libre OÙ l'auteur a tâché d'adapter aux mæurs de son temps les situations scabreuses de la comédie de Térence. Quant au dialogue, La Fontaine y a sans scrupule ajouté des verdeurs de son cru. Ce quïl a surtout voulu faire passer dans ses vers, c'est la pureté d'expression, particulière à son modèle, II y a parfois réussi de la façon la plus agréable: Ie plus souvent, i\ a laissé voir reffort, Ie labeur que, plus tard, il saura si bien dissimuler sous un air dïnimitable éIégance, Adonis, dont il dédia Ie manuscrit au surintendant Fouquet quatre années après Ia publication de l'Eunuque, est dune veine plus riche, d'un art plus souple, Quand il Ie publiera ensuite dans un de ses recueils, ille rattachera au (( genre héroïque )), et de ce genre il dira : II C'est assurément Ie plus beau de tous, Ie pll!s fleuri, Ie plus susceptible d'ornements et de ces ligures nobles et hardies qui font une langue à part, une langue assez charmante pour mériter qu 0 l'appelle Ia langue des dieux. )) Sans doute Adonis est II fleuri )) à l'excès; Illes ligures nobles et hardies )) y sont quelquefois de fastidieuses périphrases; la langue y est chargée de préciosités obscures; cette imitation des Mélamorphoses d'Ovide ressemble trop sou vent à un II esclavage )), Mais jusqu'à André Chénier, on ne retrouvera pas un sentiment aussi vif et aussi profond de la poésie antique. Adonis renfermait de grandes beautés, mais elles n'étaient pas de ce1\es qui agréaient au surintendant Fouquet et aux beaux esprits de sa cour. Le II genre héroïque)) n'était pas en faveur dans ce cercle de précieux et de précieuses. La Fontaine a avoué ingénument quïl ne résistait pas au désir de p!aire. Pour suivre la mode, il lit donc des ballades, de II menus vers )) et même quelques odes. C'est l'époque de sa vie OÙ Voiture et Malherbe sont tourà tour ses maîtres. II composa même que!ques fragments d'un poème destiné à célébrer les merveilles de Vaux, Ie château magnilique que Ie surintendant faisait alors élever près de Melun. De ces morceaux, Ie pius charmant est une chanson que fredonne Cupidon tandis que les Crâces et les Nymphes dansent aux chansons sous un rayon de lune, dans II un pré tout bordé de saules )). Et déjà dans ces longs essais descriptifs apparaÎt Ie vrai La Fontaine, I'zmi de la campagne, des ruisseaux et des bois silenci ux,
Ce fut dans Ie même temps quïl composa la singulière et charmante comédie de C/ymène, badinage d'un poète qui mêle la pastorale à rélégie et Ie conte à la satire liUéraire, fantaisie d' un admirable virtuose qui varie un thème seIon tous les modes de la poésie. Fouquet ayant été jeté en prison, La Fontaine invoqua les Nymphes de Vaux et les invita à implorer avec lui la clémence de Louis XIV. Ce fut I'immortelle Élégie: ses grands alexandrins, nobles et touchants, ont tant ému la p03térité que celle-ci a peut-être un peu tro;> oublié les exquis badinages des jours heureux.
Les Contes
On doit à La Fontaine de citer la Préface du second recueil de ses Conies, OÙ i\ a lui-même répondu aux objections de ses censeurs : liOn m'en peut faire deux principales : rune, que ce livre est licencieux; ('autre, quïl n'épargne pas assez Ie beau sexe. Quant à la première, je dis hardiment que la nature du conte Ie voulait ainsi, étant une loi indispensable, selon Horace ou plutõt selon la raison et Ie sens commun, de se conformer aux choses dont on écrit. Or, qu'i\ m'ait été perm is d'écrire de celles-ci, comme tant d'autres l'ont fait, et avec succès, je ne crois pas qu'on Ie meUe en doute; et l'on ne me saurait condamner que l'on ne condamne aussi rArioste devant moi et les Anciens devantl'Arioste. On me dira que j'eusse mieux fait de supprimer quelques circonstances, ou tout au moins de les déguiser. II n 'y avait rien de plus facile, mais cela aurait affaibli Ie conte et lui aurait õté de sa grâce. Tant de circonspection n'est nécessaire que dans les ouvrages qui promettent beaucoup de retenue dès I'abord, ou par leur sujet ou pour la manière dont on les traite. Je confesse quïl faut garder en cela des bornes et que les plus étroites sont les meilleures : aussi faut-il m'avouer que trop de scrupule gâterait tout. Qui voudrait réduire Boccace à la même pudeur que Virgile ne ferait assurément rien qui vaille et pécherait contre les lois de la bienséance en prenant à tâche de les observer. Car, alin que l'on ne s'y trompe pas, en matière de vers et de prose, I'extrême pudeur et la bienséance sont deux choses bien différentes, Cicéron fait consister la dernière à dire ce quïl est à propos qu'on die eu égard au lieu, au temps et aux personnes qu 'on entretient. Ce principe une fois posé, ce n 'est pas une faute de jugement que d'entretenir les gens d'aujourd'hui de contes un peu libres. Je ne pèche pas non plus en cela contre la morale, Sïl y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les âmes, ce n'est nullement la gaieté de ces contes: elle passe légèrement : je craindrais plutôt une douce mélancolie OÙ les romans les plus chastes et les plus modestes sont très capables de nous plonger, et qui est une grande préparation pour l'amour. Quant à la seconde objection par laquelle on me reproche que ce livre fait tort aux femmes, on aurait raison si je parlais sérieusement : mais qui ne voit que ceci est jeu et par conséquent ne peut porter coup? II ne faut pas avoir peur que les mariages en soient à l'avenir moins fréquents et les maris plus fort sur leurs gardes... )) C'est une plaidoirie en règle, habilement ordonnée et d'une dialectique très cûptieuse. II est superflu de la discuter; aucun des arguments de La Fontaine ne prévaut contre la répugnance qu'éveille chez les honnêtes gens d'aujourd'hui la gravelure des Contes, répugnance OÙ il n'entre pas seulement de la pudeur blessée, mais aussi l'ennui de voir Ie conteur s'égayer de II bons tours)) et de plaisanteries qui nous paraissent médiocrement divertissantes. Ce qui glace notre sourire, ce n 'est pas toujours lïndécence des sous-entendus, Les bienséances morales ne sont point les seules qui aient changé depuis trois cents ans, et nous trouvons dépourvues de tout comique des farces qui ravissaient nos ancêtres.
De toutes les raisons que donne La Fontaine pour innocenter ses Conies, íI en est une, cependant, quïl est juste de souligner, II avait raison de penser quïl pouvait, sans commettre une II faute de jugement )), entretenir les gens de son temps de (( contes un peu libres n. En effet ses récits les plus licencieux n'effarouchèrent d'abord ni ses contemporains, ni ses contemporaines. Chapelain lui-même félicitait l'auteur et lui écrivait qu'à sa place (( i\ se délasserait quelquefois de ses études graves entre les bras des muses gaillardes qui Ie traitaient si favorablement n. On connaÎt Ie goût de Mmc de Sévigné pour les Contes, et ce n'étaient pas les plus innocents dont elle recommandait la lecture à sa lille, L'opinion la plus signilicative est celle de Boileau. ]oconde venait de paraÎtre: un auteur obscur, nommé Bouillon, avait rimé la même nouvelle d'après I Arioste, Dans Ie public. les uns préféraient la version de Bouillon. les autres cell de La Fontaine. Boileau prit Ie parti de son ami et composa une dissertation où, avec beaucoup de linesse, il délinissait déjà les mérites originaux de la poésie de La Fontaine: II tout ce qu'i\ dit est simple et nature! )); il louait en lui une certaine (I naïveté de langage que peu de gens connaissent )); il retrouvait chez lui II Ie molle et Ie
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ADO'\JIS PLEt.:RÉ PAR \ É'liUS.
amaieu de François Chameau omant un manuscrit. aujour- de La Fontaine. Ce manuscrit. exécuté pour Fouquet, est de la nui consené au Petit Pala:.
;:tion Dutuit). de rAdonis I. . . . c...! C, I' ,oft", 0 luzraphe Jarrv; la reliure en est de Le Gascon.
facetum qu 'Horace attribue pas la moindre réserve sur Ie veleux de la nouvelle.
A vrai dire, tous les Contes ne méritent pas la réprobation dont les ont frappés les moralistes. Quelques-uns - ce sont peutêtre les meilleurs - comme Belphégor, la .\1 atrone d' Ephèse et surtout Ie F aucon, Ie plus tendre et Ie plus délicat des chefsd'æuvre de La Fontaine, pourraient être recueillis à la suite des Fables, lis su/lisent à faire connaÎtre Ie La Fontaine des Contes, son art inimitable, sa langue et sa versilication. Jamais conteur n'a conduit un récit avec autant d'adresse, de grâce et de bonhomie.
La Fontaine mêle Ie ton de la causerie à celui de la narration; tantôt illaisse ses personnages vivre et parler au naturel, tantôt se divertit de leurs gestes et de leurs propos en spectateur amusé, tour à tour narquois et pitoyable.
Sur la forme du conte, il a longtemps hésité. Lorsqu ïl publia ses premiers essais, i1 mit Ie lecteur dans la conlidence de son incertitude : II Les nouvelles dont ce livre fait part au public, et dont I'une est tirée de I'Arioste, I'autre de Boccace, quoique d'un style bien différent, sont toutefois d' une mème main. L'auteur a voulu éprouver lequel caractère est Ie plus propre pour rimer des contes. II a cru que, les vers irr guliers ayant un air qui tient beaucoup de la prose, cette manière pourrait sembler la plus naturelle, et par conséquent la meilleure. D'autre part aussi Ie vieux langage, pour les choses de cette nature, a des grâces que celui de notre siècle n 'a pas, n II abandonna bientôt Ie II vieux langage n: il renonça à imiter servilement Ie style de Marot, s'étant aperçu que I'artilice du pastiche rebutait Ie lecteur: mais, de la langue du XVI e siècle, il conserva nombre de tours et de mots, qu ïl faisait entrer dans sa propre langue pour la rendre plus riche et plus savoureuse. Quant aux II vers irréguliers n, i1 en usa rarement dans ses Contes : sur soixante-quatre contes, douze seulement sont écrits en vers libres, cinquante-d ux en vers de huit syllabes et de dix. II semble avoir réservé aux Fables cette merveilleuse versilication qui est la parure la plus belle et la plus neuve de sa poésie.