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tour aux vieux fabliaux et aux fvlille et une nuits. On ne peut résister au charme de cette prose pure, limpide, transparente; ce n 'est pas en vain que La Fontaine a tant peiné. Et lorsque. çà et là, Ie poète se reprend à parler en vers, ces vers sont parmi les plus délicats qu'i1 ait jamais écrits, Pour diversilier son roman, iI a imaginé une mise en scène ingénieuse, Po yphile, Acante, Ariste et Gelaste ont fait Ie projet de se rendre à Versailles alin d'y voir les II nouveaux embellissements )). P.:>lyphile doit en proliter pour lire à ses amis les Amours de PS,1Jché et de Cupidon, qu'il vient de tErminer. Or Polyphile, c'est La Fontaine; Acante, Racine; Ariste, Boileau, Quant à Gelaste, on a hésité entre 1\I0lière et Chapelle, mais certaines circonstances du récit font penserque i\Iolière ne put êtredecette promenade; d'ailleursGelaste, c'est trait pour trait ce bohème de Chapelle, qui de ses saillies facétieuses et de sa verve grossière s'entendait si bien à divertir ses compagnons.
Les quatre poètes visitent Versailles, écoutent Polyphile lire son roman, d'abord dans la grotte de Thétis, puis sous les ombrages du parc; i\s se livrent chemin faisant à une controverse OÙ Acante et Ariste soutiennent la supériorité de la pitié et du tragique contre Gelaste, défenseur du rire et du comique; Ie soir venu, après avoir admiré les beautés du couchant, ils reprennent la route de Paris. Cest ainsi que la vieille fable milésienne se présente entre un dialogue platonicien et un tableau des chefs-d'æuvre de Le Nõtre. Sauf quelques vers heureux, la description du château et des jardins n 'est ni très brillante ni très lidèle. Mais quelle scène que cet entretien dE Racine, de Boileau et de La Fontaine dans un bosquet de Versailles! On voit les visages, on entend les voix, I'accent des propos. Précieux monument de I'amitié qui rapprocha trois grands poètes à I'aube de leur gloire, et les unit tendrement jusqu'à la mort!
Le Théâtre
Les registres de la Comédi -Française n'attribuent à La Fontaine qu'une seule comédie, Ie Rendez-vous, représentée Ie 6 mai 1683 : elle n'a jamais été imprimée. Mais des éditeurs ont publié sous Ie nom de La Fontaine quatre autres comédies, qui furent jouées sous Ie nom du comédien Champmeslé : Ragotin, Ie Floren tin , la Coupe enchantée, Je vous prens sans verd. Pour cette dernière, on ne peut songer à I'attribuer à La Fontaine: c'est un badinage très médiocre; une fable, iI est vrai, y est intercalée, mais elle est détestable, Ragotin reproduit un épisode du Roman comique; Ie Florentin est I'éter-
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nelle histoire du tuteur jaloux et mystilié, 1\ est probable que Champmeslé a découpé les scènes de Ragotin dans Ie roman de Scarron et inventé l'intrigue banale, et d'ailleurs assez invraisemblable, du Florentin. Mais, dans rune et I'autre de ces deux pièces, surtout dans la seconde, la verve et I'éclat des tirades, I'aisance de la période poétique, la force comique de la versilication font songer tantôt au Molière de r E:tourdi, tantõt au Regnard des Folies amoureuses : un vrai poète a passé par là. Quant à La Coupe enchantée, Ie sujet en est formé de deux contes de La Fontaine assez adroitement cousus; la charmante vivacité du dialogue prouve que La Fontaine ne s'est point contenté de fournir un scénario à Champmeslé.
les Fables
Des fables manuscrites avaient déjà circulé dans Ie public quand, en 1668, La Fontaine lit imprimer les six premiers livres et les dédia au Dauphin, Le volume était précédé d'une préface et d'une Vie d' E:sope Ie Phr gien, chef-d'æuvre de grâce et de malice.
Les fables des six premiers livres sont, à peu près toutes, tirées d' f.sope ou de Phèdre. Dix ans plus tard parut un second recueil contenant les cinq livrt>s suivants. La Fontaine Ie prés ntait ainsi au public: II J'ai jugé à propos de donner à la plupart de celles-ci un air et un tour un peu différent de celui que j'ai donné aux premières, tant à cause de la différence des sujets que pour remplir de plus de variété mon ouvrage. Les traits familiers que j'ai semés avec assez d'abondance dans les deux premières parties convenaient mieux aux inventions d'Esope qu'à ces dernières, OÙ j'en use plus sobrement pour ne pas tombEr en des répétitions; car Ie nombre de ces traits n'est pas inlini. 1\ a donc fallu que j'aie cherché d'autres enrichissements, et étendu davantage les circonstances de ces récits, qui d'ailleurs me semblaient Ie demander de la sorte : pour peu que Ie lecteur y prenne garde, il Ie reconnaÎtra lui-même; ainsi je ne tiens pas qu'il soit nécessaire d'en étaler ici les raisons, non plus que de dire OÙ j'ai puisé ces derniers sujets; seulement je dirai par reconnaissance que j'en dois la plus grande partie à Pilpay, sage Indien.., Enlin j'ai tâché de mettre en ces deux dernières parties tout:: la diversité dO!1t j'étais capable. )) Dans ces quelques (ignes La Fontaine a marqué tous les traits qUI caractérisent son nouveau recueil : les fables y sont plus diverses, plus longues, les sujets puisés à des sources plus variées, I'accent est parfois plus sérieux, plus grave. L'apo ogue, qui naguère restait souvent un peu grêle, un peu sec, prend une forme plus large et plus
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LA CROTTE DE THÉ.Tl3 - Gravure de Lepautre (B, N.. Cabinet des Estampes),
libre, Maintenant, maître du genre qu ïl a créé, Ie poète fait rentrer dans la fable tout ce que lui suggèrent ses mé itations, ses expériences et ses souvenus.
T outes ces fables, parues en 1678- 1679, datent des années heureuses et fécondes quïl a passées chez Mmc de la Sablière avant la conversion de celle-ci. Les savants, les philosophes, les hommes d'esprit qui fréquentaient chez son arnie, éveillaient en lui, par leurs entretiens, des curiosités nouvelles, II a entendu Ie médecin Bernier, hôte de Mme de la Sablière, commenter II Pilpay, sage Indien )), lui qui avait vécu treize ans dans I'empire du Crand Mogol, et discuter Ie cartésianisme, lui qui avait écrit un Abrégé de la phi/osophie de Gassendi, C'est chez Mme de la Sablière que furent composées les fables I( orientales )) comme Ie Bassa et Ie Marchand,les Deux Amis, rHomme qui court après la fortune et /'homme qui r attend dans son lit, la Souris métamorphosée en fìlle, et les grandes fables philosophiques comme Un animal dans la lune, Démocrite et les Abdéritains, les Lapins, Ie Discours à M"" de la Sablière qui précède les Deux Rats, Ie Renard et /'æuf. EnlÌn, un an avant sa mort, La Fontaine a dédié au duc de Bourgogne Ie douzième livre, De temps en temps sa verve y languit: mais il s'y rencontre encore d'admirables fables : Ie Philosophe sqthe,- la Forêt et Ie Bûcheron; Ie Corbeau, la Gazelle, la T ortue et Ie Rat; et, la dernière qu'i\ ait écrite, Ie Juge arbitre. /' Hospitalier et Ie Solitaire.
La chronologie des Fables n'est pas inutile à qui veut suivre Ie développement du génie de La Fontaine. Cependant il ne faudrait pas s'y tenir d'une façon trop rigoureuse : il y a, dans les six premiers livres, des fables qu'on ne serait point surpris de trouver dans les six derniers, et I'inverse est aussi vrai, Malgré leur étonnante diversité, ces brèves poésies n 'offrent nulle disparate: toutes nous font vivre dans un même (I petit monde )), et en passant de I'une à I'autre, nous saluons des personnages de connaissance. Puis, sur chaque fable Ie poète a mis sa marque: pas une seule, même parmi les moins heureuses, où, au détour d'un vers, n'apparaisse Ie visage sourianl du bonhomme. C'est I'æuvre la plus harmonieuse et la plus variée qu' un poète ait jamais inventée.
La Fontaine fut dans ses fables un poète, et, si ce n'était une sorte de blasphème, on ajouterait qu ïl fut seulement un poète. On lui a reproché de n'avoir pas été un moraliste,ou d'avoir professé une morale équivoque, insuflÌsante. Sans aller jusqu'à Ie taxer d'immoralité, Jean-Jacques Rousseau a soutenu que les Fables sont un danger pour les enfants, et que ceux-ci, incapables d'en saisir la véritablesignilÌcation, ne manquent jamais de trouver une II leçon de la plus basse Aauerie )) dans Ie Corbeau et Ie Renard; une I( leçon dïnhumanité)) dans la Cigale et la Fourmi; une (I leçon d'indépendance )) ou de I( licence)) dans Ie Loup et Ie Chien. etc...; II au lieu de s'observer sur Ie défaut dont on les veut guérir ou préserver, iIs penchent à aimer Ie vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. )) Lamartine a été bien plus loin: II Ces histoires d'animaux, dit-iI, qui parIent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans amitié, sans pitié, plus méchants que nous, me soulevaient Ie cæur. Les Fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d'un vieillard que la philosophie aimante, généreusc, naïve et bonne d'un enfant: c'est du lÌel, ce n'est pas du lait pour les lèvres et les cæurs de cet âge. )) Si I'on prend à la leure la préface que La Fontaine mit en tête de ses Fables. on sera tenté de se dire, avec Rousseau et Lamartine, qu'il n'a pas aueint Ie but que lui-même proposait au fabuliste. II Platon..., dit-il, souhaite que les enfants sucent ces fables avec Ie lait; il recommande aux nourrices de les leur apprendre; car on ne saurait s'accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt que d'être réduits à corriger nos habitudes, iI faut travailler à les rendre bonnes pendant qu 'elles sont indifférentes au bien ou au maL. II ne faut pas m'alléguer que les pensées de I'enfance sont ellesmêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne sont telles qu'en apparence; car, dans Ie fond.