‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 39 sur 402 · TROUBADOURS · texte numérisé non relu

TROUBADOURS

Jaufré Rudel fut de haut lignage, prince de Blaye, el senamoura de la comtesse de Tripoli, sans I'avoir jamais vue, pour Ie grand bien qu'il ouït dire d'elle aux pèlerins qui venaient d' Antioche, el il 6t sur elle mainte poésie, dont les mélodies sont belles, mais les mots pauvres. Et, voulant la voir, il se croisa et sembarqua et la maladie Ie prit sur la nef, et il fut déposé en une auberge à Tripoli, comme mort. On Ie 6t savoir à la comtesse, et elle vinl à son lit, et Ie pril enlre ses bras, EI il connut qu' elle étail la comlesse, et recou vra Ie voir, r ouïr et Ie sentir : et iI loua Dieu d'avoir soutenu sa vie jusque-Ià. Et ainsi il mourut enlre ses bras; et

Ile Ie 6t ensevelir à grand honneur en la maison des T empliers. Et puis, Ie même JOur, elle se rendil nonne, pour la douleur qu'elle eut de sa mort,

L'inventeur de cette fiction n 'en savait guère plus sur Jaufré Rudel que les critiques d'aujourd'hui. II savait seulement que ce

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seigneur avait pris la croix en 1146, et il voyait revenir dans ses poésies des vers tels que ceux-ci :

Amors de terra lonhdana, Per vos totz 10 cors mi doL..

" Amour de lerre lointaine, c'est par vous que souflre loul mon cæur... >>

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et, dans la pièce ci-dessus transcrite, iI était frappé par robstination que mettait Ie poète à insister sur ses lointaines amours, Sur quoi il a construit la belle histoire: elle ne représente (comme il arrive si sou vent dans les biographies des troubadours) rien q u . un commentaire de cette pièce, rien quO un effort pour interpréter I'obscur, La chanson de I'amor de lonh a provoqué la biographie légendaire et pourtant elle ne I'autorise pas. II y a d'autres manières de lire ces vers et Ie vieux biographe Ie savait bien. 1\ nous proposait son explication sans y croire lui-même.

II nous enseignait, avant l'v1 usset, que (( dans tout vers remarquable d'un vrai poète, il y a deux ou trois fois plus qu'il n'est dit )). La pièce de Jaufré Rudel est belle, parce qu'elle appelle un commentaire et que pourtant nul commentaire n 'en saurait épuiser Ie sens.

Comme Ie Châtelain de Coucy, Jaufré Rudel. prince de Blaye, nous introduit dans un monde à part, OÙ seuls les initiés ont accès.

:\lais la chanson du prince de Blaye est antérieure d' une cinquantaine d'années àcelle du Châtelain, et c'est un fait certain que les troubadours furent les devanciers des trouvères. L' Aquitaine et la Gascogne avaient connu dès Ie XI" siècle une gralld prospérité matérielle. Oerrière les murs des châteaux du Midi, dont les imposants vestiges se dressent encore à nos yeux, s'était organisée une opulente vie de cour.

L'art y trouva son compte, et la poésie ne resta pas Ie privilège des seuls poètes de métier. Le plus ancien des troubadours, à notre connaissance, est Guillaume, septième comte de Poitiers, neuvième duc d'Aquitaine, qui, à quinze ans, était plus riche en terres que Ie roi de France, II vécut de 1071 à 1127. C'était un gai compagnon, bon bourdeur. railleur et sarcastique. Vraies ou fausses, ses facéties défrayaient la chronique. Des onze pièces de son æuvre poétique qui nous sont parvenues, plusieurs procèdent d'un esprit à la fois burlesque et gaillard, :\lais il est très remarquable qu'en certaines autres Ie sentiment ne laisse pas de se hausser à un idéalisme, qui suppose déjà élaborée toute une théorie de ('amour, tout un ensemble de thèmes : la timidité de I'amant devant sa dame, la crainte de ses rigueurs, la sou mission à sa volonté, la vertu anoblissante' de l'amour loyal. Quelle qu'ait pu être la part de l'invention individuelle chez Guillaume IX, il est certain que les idées exprimées dans ses chansons se rattachent à une tradition déjà constituée et que son génie assez positif n'aurait pas suffi à créer: aussi bien les retrouve-t-on chez d'autres poètes qui furent sensiblement ses contemporains, comme Cercamon et 1\1arcabrun. Dès leur temps a donc P.euri celie poésie courtoise qui devait connaÎtre son plus riche épanouissement une cinquantaine d'années plus tard, à partir de 1140 ou de 1150, avec les Raimbaut d'Orange, les Peire d'Auvergne, Ie-> Jaufré Rudel. les Arnaut Daniel. les Peire Vidal. les Giraut de Bornelh. et avec Ie plus célèbre d'eux tous, Bernard de

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Perdigon (B. N.. ms. ft. 8S4).

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Jacme, roi d'Aragon (B, N., ms. fr, 12473).

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