LE MOYEN AGE
Ventadour, Ie poète par excellence de I'amour, qui chante I'enthousiasme de I'esprit ravi, les douceurs et les tourments de la passion, I'harmonie ou Ie désaccord des saisons et des mouvements de l'âme, les découragements, les espoirs renaissants.
Or tous ces chansonniers du IVlidi sont antérieurs d'une ou de plusieurs générations à nos plus anciens chansonniers du nord de la France. Sans doute iI se peut que nous ayons perdu les æuvres de trouvères français qui auraient été les contemporains de Jaufré Rudel, de Bernard de Ventadour. C'est même une hypothèse probable, car I'auteur du Roman de Thèbes et Wace, qui écrivent vers 1160, emploient couramment des mots comme rotrouenge, sonet, serventois, lesquels semblent désigner des genres littéraires cultivés dès cette époque dans la France du Nord. Mais c'est de la Provence qu'est en tout cas venue l'initiation. La formule d'art et la doctrine sentimentale qui caractérisent la poésie Iyrique de cour étaient déjà lixées chez les troubadours lorsque se produisit un événement dont les conséquences devaient être importantes : ce fut, en 1137, Ie mariage du roi de France Louis VII avec Éléonore d'Aquitaine. Très cultivée, indulgente au plaisir jusqu'à passer pour légère, Éléonore était I'amie des poè:es : petite-Ii lie de Guillaume IX Ie Troubadour, elle avait de qui tenir. Elle fut la protectrice de Bernard de Ventadour et d'autres poètes, Reine de France, puis, par son mariage avec Henri II, duchesse de Normandie et reine d'Angleterre, elle persévéra dans ses goûts et les répandit autour d'elle. Ses lilies, Marie de Champagne et Aelis de Blois; ses petites-lilies, dont I'une épousa Guillaume V de Mâcon, I'autre Oton de Bourgogne, compteront parmi les plus actives inspiratrices de la poésie française, II se peut que d'obscurs hasards, voyages de jongleurs, relations entre gens du Nord et gens du Sud pendant la croisade de 1147, aient contribué pour leur part à propager les germes de la poésie provençale; mais aucun ne semble avoir eu d'importance comparable à l'action personnelle d'Éléonore. Troubadours et trouvères forment ainsi une même école, dont I'activité s'est prolongée, au Midi et au Nord, jusqu'à la lin du XIIIe siècle et au delà. Mais il convient de remarquer que, parmi les poètes du nord de la France, les plus anciens n'ont commencé à écrire qu'aux alentours de la troisième ou de la quatrième croisade, c'est-à-dire dans les dix ou vingt dernières années du XII C siècle : tels Huon d'Oisy, Conon de Béthune, Blondel de Nesle, Gace Brulé, Ie châtelain de Coucy, Gautier d'Épinal, Huon de Berzé, Gautier de Dargies, Guillaume de Ferrière, quelques autres encore, au total une vingtaine. Pour ne pas morceler arbitrairement I'exposé d'un mouvement de poésie continu, nous nous tenons, en ce chapitre préiiminaire, aux brèves indications qui précèdent. Plus tard, quand nous en viendrons au XIII C siède, ce sera Ie lieu d étudier plus au long I'école des chansonniers courtois.