‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 391 sur 402 · LE DIX-SEPTIEM E SIECLE · texte numérisé non relu

LE DIX-SEPTIEM E SIECLE

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LA FERME DE LA TUETERIE, près de Château-Thierry, Domaine ayant appartenu à La Fontaine.

pas beaucoup plus dïmportance que les dénouements dans les comédies de Molière.

L'ambition de La Fontaine est celle du poète comique: faire rire ou sourire l'humanité de ses pro;nes travers, de ses propres ridicules, lui présenter d'elle-même une image si ressemblante que chacun y reconnait son voisin, Pourquoi refuser aux enfants la joie d'assister à ceUe comédie? lis verront dans les Fables une peinture du monde lidèle, mais sans cruauté, sans amertume. A s'en divertir, ils acquerront du bon sens et l'habitude d'observer. lis ne goûteront peutêtre ni toute la vérité des caractères, ni tout Ie charme de la poésie: mais il faut avoir lu et appris les Fables à \'école pour en savourer, la vieillesse venue, les délices inépuisables, De ses fables, La Fontaine a lui-même donné la délinition la plus heureuse en disant qu'elles étaient une I( ample comédie à cent actes divers)) :

Hommes, dieux. animaux. tout y fait quelque rôle, Tout, car on y voit aussi des arbres, des Aeuves, des buissor.s, des montagnes :

C'est ainsi que ma Muse, aux bords d'une onde pure, T raduisait en langue des dieux Tout ce que disent sous les cieux T ant d'êtres empruntantla voix de la nature, La plupart des personnages ont cependant ligure d'animaux. N e seraient-ils donc que des hommes costumés en bêtes? :\Ion. Le fabuliste entend exprimer (( les propriétés des animaux et leurs divers caractères )), et illes exprime avec une rare exactitude; s'il Ie fait en poète et non en naturaliste, il n'en trouve pas moins des traits d'une criante vérité pour rendre la démarche, I'air. la physionomic des animaux quïl a observés dans sa basse-cour et dans la campagne champenoise; mais iI remarque tout de suite: (lies propriétés des animaux et leurs divers caractères, par conséquent les nôtres aussi. )) Ces êtr s singuliers ne sont done ni hommes ni bêtes; ils sont nés de l'imagination d'un poète; ils forment dans la création un règne à part: ce sont " les animaux de La Fontaine II.

Ces fables sont une comédie par la vivacité des dialogues, la soudaineté des péripéties, lïmprévu des dénouements, surtout par la variété et Ie relief des caractères, si bien que les critiques ont pu y découvrir (( un abrégé de la société du XVlI e siècle, de la société française, de la société humaine )) (Taine), - une comédie où sans cesse l'auteur vient se mêler à la foule de ses acteurs et d'une remarque, dune intonation, les juge, les plaint ou les raille. Le décor même où les scènes se succèdent, nous l'avons sous les yeux. Ce ne sont plus les descriptions de Voiture, froides comme des inventaires, Un (( mot mis en sa place)) suflit à évoquer soudain une forêt, une prairie, un ruisseau, un ciel, un horizon. On a cent fois répété que, parmi les auteurs de son temps, La Fontaine fut Ie seul (avec ;vIme de Sévigné) à sentir Ie char me d' un paysage: il serait plus juste de dire qu ïl fut Ie seul à faire passer dans ses écrits un sentiment vieux comme I'humanité, mais qu'une sorte de convention a presque banni de notre liUérature classique. La F ontaine fut un merveilleux paysagiste, nulle part plus merveilleux que dans les Fables, Sur ce point comme surles autres, citer est superAu. CeUe peinture des hommes et des bêtes, des mæurs et des carac-

tères, des champs et des bois, il a réussi à la faire tenir dans Ie cadre étroit qu'il avait choisi, grâce aux ressources de la langue la plus Aexible, la plus diverse, - une langue à la fois très vieille et très neuve, où un art délicat et subtil se cache sous des airs de feinte négligence et où se mêlent avec un naturel exquis de vieilles locutions de terroir, des façons de parler héritées de Marot ou de Rabelais, des mots sortis tout frais de la fantaisie du poète, Quelque riche et souple qu'elle fût, ceUe langue eût-elle sufli à réaliser Ie miracle, si La Fontaine n'avait été un prodigieux inventeur de rythmes. s'il n'eût découvert une forme poétique nouvelle, Ie vers libre, un vers libre qui, à la différence de celui de IVlolière dans Amphitr on, mélange toutes les mesures ?

I( Cette fusion intime de tous les rythmes, dit Théodore de Banville, où Ie vêtement de la pensée change avec la pensée elle-même, et qu'harmonise la force inouïe du mouvement, c'est Ie dernier mot de I'art Ie plus savant et Ie plus compliqué, et la seule vue de diflicuhés pareilles donne Ie vertige, D'ailleurs, comme La Fontaine avait créé son instrument, il I'a emporté avec lui : tous ceux de ses prétendus successeurs qui ont cru se servir du vers libre nous ont donné un chaos risible et puéril; non seulement ils en ignoraient I'esprit, I'allure, Ie mouvement harmonieux et rapide, mais ils n'en ont même pas compris Ie mécanisme. )) Le vers libre est la suprême trouvaille de La Fontaine: par la mystérieuse vertu de ses rythmes inliniment variés, il anime les scènes et nuance les tableaux; c'est lui qui ravit les imaginations, même enfantines; c'est lui qui lixe les fables dans la mémoire des hommes. C'est grâce à lui qu'un (( bel esprit II, conteur malicieux et libertin, est un jour devenu Ie plus poète des poètes de France.

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