LE I\IOYEN AGE
parmi celles que no us possédons, la branche I I et la branche Va!
Quelle gaieté sans prétention! quelle naïveté sans fadeur! quelle malice sans fiel!
Feuilletons-Ies, com me on feuilletle un beau livre d'images hautes en couleur. - V oici Ie poulailler. les poules craintives.
et Chanteder Ie coq. qUI Moult 6erement lor vint devant, La plume el pié,le col tendant,
C' est une belle proie pour Renard qui. ne pouvant Ie happer par surprise. s'applique à Ie prendre par ruse. Chanteder chante-t-il aussi bien que Chantedin son père? Chanteclerse pique au jeu. chante en fermant un æil. chante en fermant les deux yeux : et Renard de lui sauter au co\. Les valets de ferme poursuivent Ie ravisseur en l'accablant d'injures. II N'entends-tu pas. lui dit Chantecler, qu'il emporte. quelle honte te disent ces vilains? Réponds-Ieur donc! n Renard suit Ie conseiI. ouvre la bouche, et Chantecler s'échappe, de façon que
Tiercelin descend : Renard bondit. mais n'arrive à saisir que q uatre de ses plumes.
Remarquons que to utes ces aventures finissent mal pour lui. Nous allons Ie voir prendre sa revanche dans ses démêlés avec Isengrin Ie Loup : mais jusqu'ici il a été gabé par Çhantecler, gabé par la 1Vl ésange, gabé par Tibert Ie Chat.
déçu par Tiercelin lui-même, En montrant la défaite de Renard quand il s'attaque aux plus faibles. et sa victoire quand il s'atlaque aux plus forts. Pierre de Saint-Cloud, l'auteur de ces poèmes.
a-t-il obéi à une préoccupation morale? Peut,être, Ce serait alor5 la seule de ce genre. car de moralité proprement dite, il n'a point souci : et c'est justement un des traits qui séparent Ie Roman de Renard de la fable, qui traÎne toujours après elle un enseignement forme\. Renard, un peu las de ses exploits et cherchant une caverne où dormir. entre dans Ie repaire de son ennemi Isengrin. Périlleuse affaire: Isengrin n'est pas là: mais Hersent la Louve et quatre louveteaux occupent Ie logis. Renard est mal à son aise et se fait tout petit. Heureusement dame Hersent a pour lui tendresse de cæur, etle lui prouve aussitôt. Renard passe de la crainte à l'impudence et profite de l'aubaine pour malmener les louveteaux et vider Ie garde-manger: après quoi il s'éclipse. Colère et jalousie dlsengrin. quand il rentre; dame Hersent. pour l'apaiser, jure qu'elle poursuivra Renard avec lui, jusqu'à ce qu'on aittiré du coquin une édatante vengeance, lis Ie rencontrent, en effet, quelques jours plus tard, et s 'élancent sur ses traces. Renard rentre dans son terrier: dame Hersent s'y précipite après lui, et s'y enfonce tête basse, Mais, engagée à mi-corps, étrange et ridicule aventure! elle ne peut ni s'avancer davantage. ni reculer: elle est prisonnière...... Nous arrêtons ici la facétieuse histoire, mais Pierre de Saint-Cloud ne craint pas de la pousser plus loin. forçant Ie rire par la verdeur et la bizarrer;e de ses inventions. Tels sontles épisodes de la deux;ème branche; la branche Va. qui semble bien être du même auteur. va nous en narrer la suite. Isengrin conte sa peine et porte sa plainte devant Noble Ie Lion. II est un peu ridicule, en vérité :
Y sengrin a son claim 6né Et Ie Lion Ie chef cliné, Si commence un peu a sozrire.
<< Avez-vous, fet-i!, plus que d're? )) Loup, même quand il se pose en victime, sait montrer les
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RENARD PRÊCHANT AUX POULES, (Dans sa capuce. une de ses victimes). - Accoudoir d'une stalle du chæur, à la Cathédrale d'Amiens.
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Renard qui tot Ie mont deçoit F u deceüz a ceste fois,
T ournons la page: voici une autre histoire, non moins vivement enluminée. non moins plaisante. Renard, qui a toujours faim, se metlrait volontiers la !\1ésange sous la dent. Noble Ie Lion, lui raconte-t-il. a établi Ie règne de la paix entre tous les animaux: qu'elle lui donne donc Ie baiser de paix ! La Mésange. (( sa commère n. se méfie d'un compère qui a fort mauvaise réputation. Elle veut bien I'embrasser. mais à condition qu'il ferme les yeux, Renard ferme les yeux: et dès que la I\lésange s'est approchée, illance son coup de dents, Mais elle avait eu soin de prendre, la rusée, Plein son poing de mousse et de foille...
De la mousse et des feuilles. voilà tout ce que Renard salslt, II s'enfuit tout penaud. tandis que la Mésange, du haut du chêne où elle s'est perchée. lance vers Ie ciel un chant joyeux. - Or, tandis que Renard se sauve. il rencontre Tibert Ie Chat : infatigable. Ie voici lancé dans une nouvelle aventure. Tibert Ie Chat est un voisin qu'il n'est pas prudent d'atlaquer de face, car il a des griffes; il est difficile aussi de Ie duper. T ous deux chevauchent côte à côte, fins matois qui se surveillent en se prodiguant des protestations d'amitié. Renard propose à Tibert une course sur un sentier où il sait que les paysans onttendu un piège. Mais l'autre devine la ruse; et quand Renard passe près du piège à son tour, ille pousse un peu: Renard est pris, - Ce n'est pas fini; quand il s'agit de Renard, l'histoire n'est jamais finie : elle va rebondir. Délivré non sans peine,. qui voit-il. sur un arbre perché. tenant dans son bec un homage? Tiercelin Ie Corbeau, Demander à Tiercel in sa plus belle chanson, et faire en sorte qu'il laisse tomber Ie homage n'est qu'un jeu :
mais Renard est un virtuose qu'un premier succès ne satisfait pas; c'est 1 iercelin lui-même qu'il veut prendre.
Com me l'odeur de ce homage tombé à ses pieds l'incornmode! II s'en plaint à Tiercelin. Tout écorché. fort mal en point. il n'a pas la force de l'éloigner lui-même : Ie bon Tiercelin voudrait-il I' aider?
<< Ha ! Tiercelin, car descendez Et de cest mal me delivrez I ))
IVlais un dents.
Et Lion, pour calmer ce vassal fort en co ère, prend l'avis d'un haut personnage récemment arrivé en sa cour : Ie chameau IVlusard, légat du Pape, Musard estime quïl faut d'abord condamner avec sévérité, puis pardonner avec la plus grande indulgence, Son langage. mélange hétéroclite de latin, dïtalien et de français, est tout à fait réjouissant; d'autant plus qu'il s'agit d'un portrait, ou mieux d'une caricature: Musard, Ie chameau jargonnant, rappelle un certain Pierre de Pavie. authentique légat du Pape, qui fit grand bruit en France entre 1174 et 1 J 78. Pas plus quïl n'aime à moraliser, pas plus qu'il n'est prude. PIerre de Saint-Cloud n'est révérencieux; un peu d'irrespect ne lui déplaÎt pas. et sa malice se renforce d'une pointe de satire,
RENARD, d'après Ie manuscrit 1031 de la Bibliothèque de I'Arsenal.