LE MOYEN AGE
quait au poète latin. C'est Ie détail de I'exécution qu'i1 faudrait rendre, tant sont savoureuses les menues peintures des attitudes et des gestes, et les trouvailles d'expression. Au moins est-il possible d'indiquer Ie mouvement général du récit. - Renard a mangé toutes les provisions qu'il tenait cachées en son terrier, Renard a faim : Ie voilà qui sort, avec précaution, pour chercher pitance. Passent des marchands de poisson, la charrette pleine de harengs, d'anguilles, de lamproies, Renard s'étend au milieu de la route, ferme les yeux, serre les dents, fait Ie mort. Un des marchands jette ce cadavre sur ses paniers : la peau de Renard Ie Roux vaut bien quatre sols, cinq peut-être : car elle est belle et Ie col en est tout blanc, Là-haut, Renard fait un festin de roi; et, comme iI songeau lendemain, iI s'entoure d'un triple collier d'anguilles, Après quoi il saute à bas de la charrette, et regagne sa demeure, Maupertuis. Isengrin, qui rôdait aux alentours, hume I'odeur de la friture, se lèche les babines et frappe humblement à la porte. Renard rit à part soi et se prépare à se divertir. Isengrin est-il moine? Si non, qUII passe outre; seuls les moines ont Ie droit d'accéder au festin :
a Nul, s'i1 n'est moines Oll hermites, N e puet ceans a voir ostel! >>
Le Loup donne aussitôt dans Ie panneau et se déclare tout prêt à se faire moine. Renard se charge, avec une complaisance extrême, de l'initier aux pratiques de I'ordre : quand Isengrin aura revêtu la robe, iI n'y aura pas de plus beau moine en toute la chrétienté.
II importe d'abord de Ie tonsurer : aussi Renard prend-il un grand pot d'eau bouillante, qu'il vide sur la tête du malheureux : lsengrin hurle de douleur, II faut ensuite que Ie nouveau tonsuré subisse une épreuve, C'est Ie plein de I'hiver, il gèle à pierre fendre; au bord de I'étang voisin, les vilains ont pratiqué un trou dans la glace, afin d'abreuver leurs bestiaux, Renard installe Isengrin au bord du trou, lui atta::he un seau à la queue, plonge Ie seau dans I'eau glacée, et recommande à sa victime de rester là jusqu'à ce que Ie seau soit rempli de poissons. Imagine-t-on vision plus comique que celie de ce grand loup planté au bord de I'étang, ferme à son poste malgré Ie froid qui Ie fait grelotter, depuis la nuit tombée jusqu'à I'aube? L'eau gèle, sa queue se scelle dans la glace, Quand point Ie jour, Renard appelle Isengrin : II Partons, dit-il, nous avons assez pris de poisson.... II E Y sengrin Ii escria :
(( Renart, fet-il, tmp i en a, T ant en ai pris ne sai que dire I " Et Renart commença a rire...
Un paysan arrive, voit ce singulier spectacle, appelle ses mâtins, brandit une épée... Heureusement pour Ie Loup, il ne laisse que sa queue dans I'aventure,
lei prent ceste branche /in, Mès encore i a d'lsengrin.
(( Encore i a d'lsengrin II, et surtout de Renard, dans la branche I, une des plus riches de tout Ie cycle pour ce qui concerne I'évocation des mæurs du temps, et de toute façon une des plus originales : ce fut aussi, semble-t-il, une des plus populaires, Elle a pour sujet Ie procès de Renard, Com me la fête de I'Ascension approche, Xoble Ie Lion a convoqué ses barons, qui viennent tous à son appel, sauf Renard. Ses ennemis, qui sont nombreux, et Ysengrin, toujours ulcéré par I'outrage fait à sa femme, profitent de son absence pour rappeler ses méfaits et demander justice, Mais Noble ne veut pas qu'un accusé soit I( forjugé II; toutce qu'i1 accordeau plaignant, c'est que dame Hersent sera autorisée à se justifier elle-même. Voilà qui ne fait pas I'affaire d'lsengrin; si cette épreuve tournait à la confusion de dame Hersent et mettait Ie comble à son propre déshonneur? II déclare qu'il se fera justice lui-même et s'attire une réplique sévère de Noble, qui entend avoir la paix dans son royaume, Renard serait hors de cause, si ce début ne servait de préparation à la plus bouffonne des péripéties. Tout à coup débouche un cortège funèbre : sur un char encourtiné gÎt Ie corps de Coupée la Geline, que Renard a tuée, comme iI avait tué cinq de ses frères et quatre de ses sæurs, Derrière
Ie char marchent Chantecler, et Dame Pinte, et la Noire, et la Blanche, et la Roussette. Chantecler se lamente; dame Pinte module une complainte funèbre, que les autres poules reprennent en chæur : et dans I'excès de leur deuil, toutes tombent pâmées. On leur jette de I'eau, elles reprennent leurs sens. et à grands cris demandent vengeance au roi. Noble achève de s'émouvoir, quand il aperçoit Chanteeler à genoux et les larmes aux yeux, Si ce touchant spectacle ne suffisait à Ie décider, il serait rappelé à son devoir par des avertissements du cieI. Sur la tombe de Dame Coupée, des miracles se produisent : c'est au point que Couard Ie Lièvre. s'en étant approché, est guéri de sa peur. Noble Ie Lion est pris d'une grande colère, et ordonne qu'on fasse venir Renard.
Seulement, Renard ne veut pas venir : c'est une nouvelle péripétie. On lui dépêche Brun rOurs, et ille renvoie raillé et déçu. On lui dépêche Tibert Ie Chat, et ille renvoie fort mal en point et déconfit. C'est seulement Grimbert Ie B1aireau, parent et ami de Renard, porteur de lettres timbrées du sceau royal, qui réussit enfin à amener Ie rebelle.
Le rebell e pIa ide habilement sa cause. 1'v1ais c'est en vain: tant et tant d'accusateurs se lèvent contre lui, que Noble juge inutile de les entendre. Renard, traÎtre et larron, sera pendu. - A d'autres! II obtient bientôt la faveur d'aller mourir en Terre Sainte pour I'expiation de ses péchés; il part en pèlerin..... Mais à peine a-t-il pris un peu de large, qu'il éreinte Couard Ie Lièvre, tapi dans un buisson; et puis, lâchant croix et bourdon, illance contre I'auguste assemblée, et contre Ie roi lui-même, plaisanteries, insolences, injures. Ivres de fureur, tous s'élançent à sa poursuite: mais il réussit à regagner Maupertuis, son château fort. La carrière de Renard Ie Roux n'est pas finie.
Ce récit appartient, on Ie voit, à la meilleure tradition. II y règne une franche et robuste gaieté : rart de faire surgir tout d'un coup les visions les plus inattendues et les plus comiques, qui semble un des caractères même du genre, y est pou sé à un très haut degré; l'imagination qui a conçu I'ordonnance du cortège funèbre de dame Coupée est singulièrement brillante et fantaisiste, La composition est fort habile ; les épisodes s'enchaÎnent avec naturel; chaque fois que l'intérêt menace de languir, une péripétie nouvelle vient I'animer; et cependant, I'ensemble n'est pas surchargé : Ie savoir-faire ne va pas ici jusqu'à I'artifice, Mais Ie savoir-faire est évident : des détails utilisés déjà dans d'autres branches, com me les mésaventures de 1'0urs et du Chat, s'encastrent dans Ie récit avec une aisance parfaite. Ajoutons que la plaisanterie ne va jamais jusqu'à I'extravagance, qu'elle est souvent moins folie qu'elle n'en a I'air, et que les droits du bon sens sont sauvegardés jusqu'au bout.
UNE BRANCHE PARMI CELLES QUI SUIVENT D'une façon générale, toute la Roraison du roman qui appartient au Xlle siècle est d'excellente venue. Les branches se multiplient, et il est bien certain que toutes, dès lors, ne sont pas d'égale valeur: quelques-unes ont à nos yeux Ie défaut de reprendre des thèmes déjà exploités dans les précédents poèmes, ce qui diminue notre surprise et émou se notre plaisir. Mais la sève, loin d'être épuisée, est encore abondante et riche. Nous n'en voulons prendre comme exemple que la branche VIII, qu'un espace de quinze années environ sépare des toutes premières: c'est (( Ie pèlerinage Renard, si comme il alia à Rome II, Elle se recommande par des qualités très voisines de celIes que nous avons admirées dans les branches aÎnées, L'allure en est aussi simple, aussi facile. L'imagination s'y montre aussi prime-sautière, aussi saugrenue. La gai té n'y est ni moins pétillante, ni moins narquoise. La convention qui permet aux animaux de garder les traits essentiels de leur caractère, tout en faisant figure d'hommes, n 'est pas moins bien observée : et les effets qu'on en tire ne sont pas moins plaisants, Le portrait de Renard est aussi complexe, aussi riche : Ie compère demeure aussi fertile en ressources devant toutes les difficultés de la vie, aussi dépourvu de scrupules, aussi friand du bien d'autrui; il n'est pas moins facétieux, pas moins provoquant, pas moins hypocrite: hypocrite, iI I'est mêmc un peu davantage; au demeurant, Ie meilleur fils du monde.
Renard, haïpar autant d'hommes qu'il y a de fêtes dans I'année, et par non moins de bêtes, trouve lourd ce fardeau de haines et veut I'alléger par Ie repentir. II se met en quête d'un ermite, bat sa coulpe, et commence la confession de ses péchés : confession si longue, si chargée, et d'ailleurs si complaisante, que Ie bon ermite en est tout scandalisé. Seul, Ie Pape peut donner I'absolution à un tel pécheur. Docilement, Renard part pour Rome.
Cesingulier pèlerin ne suit pas les grandes routes, mais les sentiers: il rencontre bientôt Belin Ie Bélier, qui se repose tristement au milieu de ses brebis. Tristement, car son maître se propose de Ie tuer, et de transformer sa peau en houseaux pour un voyageur qui doit aller à Rome. A Rome! Voilà un compagnon tout trouvé : il vaut mieux que Belin se rende à Rome avec Renard, que de s'y rendre sous forme de houseau. A peine se sont-ils mis en chemin, qu'ils aperçoivent Bernard I'Archiprêtre, en train de paÎtre les chardons d' un fossé : autre compagnon que tente I'aventure. T e1s sont les personnages : Belin et Bernard, condamnés d'ordinaire aux seconds rôles, passent ici au premier plan; Renard est identique à lui-même, mais son habit de pèlerin lui donne un air de nouveauté, Maintenant, que vont devenir nos trois drôles ? Par quelles inventions Ie poète va-t-il nous égayer ?
Le soir tombe, il faut chercher un logis : Belin a peur des loups, Bernard n'aime pas dormir à la belle étoile. Renard passerait vol ontiers la nuit dehors: mais, bon enfant, iI cède à la prière de ses compagnons, et leur découvre un gÎte. C'est justement Ie logis de Primaut, frère d'lsengrin, et de dame Hersent, qui I'ont laissé vide. Les trois pèlerins font main basse sur les provisions, s'empiffrent, s'enivrent, et chantent : Belin
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RE',ARD APITOYANT TIERCELIN (8. N., ms. français 1580, XIII" siècle).
a commencié a chanter.
E\ r Archeprestre a organer, Et dan Renart chante en fausset
A ce bruit, Primaut et Hersent accourent vers leur tanière: et Renard organise aussitôt la défense. Dès que Primaut paraÎtra sur Ie seuil, Bernard I Archiprêtre poussera la porte de toutes ses forces, de façon que I'adversaire ait Ie cou pris dans I'huis entre-bâillé : Belin Ie Bélier n'aura plus qu'à I'assaillir :
Onques encore a nulle porte N e veïstes si fier assaut Comme Belin fait a Primaut.
T ant a lem et tant hurté Que Ie loup a escervelé.
C'est fort bien fait; mais dame Hersent est allée chercher du secours; et sur la piste de nos trois fuyards, cent loups se lancent à la poursuite. La peur donne des ailes aux trois compères; pourtant ils perdent leur avance, et Renard conseille à ses compagnons de monter sur un arbre : on imagine Belin Ie Bélier et Bernard I'Ane dans cette ridicule posture. Au pied de I'arbre, les loups perdent la trace et se couchent pour la nuit. La situation est critique. Bernard et Belin s'empêtrent si bien dans les branches, qu'ils s'écroulent sur Ie sol. Or, en tombant, I'un écrase quatre loups et I'autre deux: I'épouvante est jetée dans Ie camp ennemi: les loups s'enfuient et Renard de crier :
. La hart! La hart!
Tien-Ie, Belin! pren-Ie, Bernard I Tien-Ies, Bernard rarcheprovoire I " Seulement, Bernard et Belin ne veulent plus entendre parler du voyage à Rome. Et Renard prend son parti en philosophe. Après