LE MOYEN ACE
Elias, chef du lignage, s'était présenté en champion de la comtesse de Bouillon dans une nacelle traînée par un cygne, puis avait épousé la hlle de la comtesse : de ce mariage était née une hlle, nommée Ida, qui, devenue la femme du comte Eustache de Boulogne, avait donné naissance à lïllustre Codefroi. Le poème d' Elioxe rattache cette première légende à une autre, d'après laquelle Ie Chevalier au Cygne serait Ie seul de six frères, métamorphosés en cygnes, qui eût recouvré la forme humaine, Parmi les poèmes de pure fantaisie rattachés au Cycle de la Croisade, un autre se présente comme une continuation de la Chanson de /érusalem : c'est Ie roman de Baudouin de Sebourg, æuvre d'un écrivain négligé, mais plein de verve, qui n'a ni Ie sensépique ni Ie sens courtois, mais qui a de I'entrain, de I'esprit et une certaine truculence piUoresque. Ce poème ne contient absolument rien d'historique, si ce n'est Ie seul nom de Baudouin, qui fut en effet celui du troisième roi de Jérusalem. Le héros, his du roi de Nimègue, d'abord élevé par Ie seigneur de Sebourg, puis pris à son service par Ie comte de Flandre, qui Ie fait sénéchal, se met à courir les aventures à travers I'Europe, s'embarque pour 1'0rient OÙ I'attendent de nouveaux hasards, rentre en France, revoit Sebourg et Nimègue, part encore pour 1'0rient, puis rentre déhnitivement dans ses terres, OÙ il châtie rudement son ennemi Caufroi, qui Ie persécutait, lui et les siens, depuis son enfance. Le récit, d'une complexité extrême, se déroule à travers de multiples histoires entremêlées. II est fastidieux en toutes les parties OÙ s'étale la fantasmagorie d'un Orient conventionnel ; mais il devient très intéressant en toutes celles qui font connaître les mæurs de France et I'état de I'esprit public au temps OÙ il fut composé, c'est-à-dire au début du XIV e siècle, II intéresse aussi par un tour plaisant et burlesque, qui n'est évidemment pas du style de l'épopée, mais qui, en lui-même, a sa valeur littéraire. Le héros, Baudouin, est un personnage singulier: redouté pour ses II poings carrés II, père, dès I'âge de seize ans, de trente bâtards, et faisant I'épouvante des maris, il séduit la hlle du seigneur de Sebourg, son père nourricier, il enlève la sæur du comte de Flandre qui I'avait choisi pour son sénéchal, et si, plus tard, il hnit par épouser cette dernière, il prend fort aisément son parti des accidents qui la font tomber dans d'horribles prisons et la séparent de lui pendant quelque vingt années. C'est à la mesure de ce compère facétieux et goguenard que sont taillés les épisodes, parfois véritables fabliaux, dont les femmes et les prêtres font les frais : Baudouin, mis en prison à lïnstigation d'un prêtre d'Allemagne qui convoitait sa femme, rossant Ie maire et ses sergents, étripant quelques gaillards venus à la rescousse, puis faisant jeter tout nu à la rivière Ie galant qui - c'était I'hiver - en mourut; ou encore Ie même Baudouin, déguisé en moine et décidant Ie prêtre de Sebourg, par son regard terrible et par les jeux de sa musculature effroyable, à Ie déclarer moine authentique, en dépit de I'évidence et de son ignorance du latin.