‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 53 sur 402 · II. - La décadence des chansons de geste · texte numérisé non relu

II. - La décadence des chansons de geste

Le dénombrement des æuVres du XIII siècle qui appartiennent aux anciennes (( gestes n du Roi, de [)oon de A1ayence et de Garin de A1onglane, a été fait ci-avant. Voir L. Gautier, les Ëpopées françaises, 2" éd., t. III.

Les poèmes d'Adenel Ie Roi, les Enfances Ogier, Berthe aus grans piés, Bovon de Commarchis, ont été publiés par Aug. Sche- Ier, à Bruxelles, en 1874.

Le roman de Cléomadès, du même Adenel, a été p::blié par A. Van Hasselt, 2 vol., Bruxelles, 1866. - Voir A. Bovy, Adenet Ie Roi et son æuvre, Bruxelles, 1898.

Huon de Bordeaux.

p. p F. Guessard ct Charles Grandmaison (collection des Anciens poètes de la France), 1860.

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LE ROMAN de Baudouin de Sebourg représente une forme profondément corrompue de la chanson de geste. Bien avant I'apparition de ce roman, Ie genre avait commencé à s'altérer: son immense succès lui-même Ie voulait ainsi. Oes parodies, com me Audigier ou leSiège de Neuville, sans Ie compromettre gravement, étaient pourtant des signes inquiétants. Mais surtout les conditions dans lesquelles les æuvres en vogue étaient exploitées par les écrivains professionnels avaient eu des conséquences très fâcheuses : elles expliquent qu'aient apparu ces remaniements innombrables et volumineux des antiques poèmes, produits d'entreprises concurrentesd'exploitation où les grandes légendes ont perdu leur force primitive: elles expliquent aussi Ie pullulement de ces II suites n, par I'apport desquelles, selon un procédé vite généralisé, les poèmes illustres sesont 10urJementamplihés. Contrefaçons et suites, c'étaient deux grandes plaies, A partir du xm e siècle Ie genre épique se survit à lui-même; il y a des chansons de geste parce qu'il y en avait eu; mais la grande Ramme spiritualiste, faite de lïdéal chevaleresque et de lïdéal chrétien mêlés, allait s'obscurcissant; et Ie poète n'était plus soutenu dans ses créations par I'âme unanime d'un peuple. O'autre part, à mesure que I'æuvre littéraire devenait marchandise de meilleur revient, les préoccupations de gain prenaient Ie pas sur les recherches d'art. Le public, qui payait, était un tyran impérieux : pour lui plaire, on Rattait ses goûts : on lui présenta des types conventionnels au lieu de caractères; on rechercha les II gros effets II de rire et de larmes, II se produisit pourtant quelques nouveautés. On a vu comment I'esprit populaire a donné à Baudoin de Sebourg son caractère à la fois réaliste et frondeur; les poèmes d'Adenet, au contraire, représentent une adaptation de I'épopée aux goûts du beau monde. Originaire du Brabant, Adenet, surnommé Ie Roi, avait reçu son instruction poétique grâce à la sollicitude de Henri II, qui fut due de 1248 à 1261, et qui, amateur de lettres, était lui-même auteur à ses heures. Après 1261, il resta Ie protégé de Jean et de Codefroi, hIs du duc Henri, puis passa au service de Cui, comte de Flandre, quïl accompagna à Naples et en Sicile. II était encore de la suite de ce prince en 1296: ce qui ne I'empêcha pas de faire des séjours à la cour de France, où iI trouva pour protectrice la reine Marie, de la Maison de Brabant, qui avait épousé Philippe en 1274, Le fait seul que I'on possède tant de renseignements biographiques sur Adenet est une nouveauté instructive, Si I'auteur prend soin de se découvrir, comme Ie fait celui-ci, c'est un signe que Ie public commence à se préoccuper de chercher I'artiste derrière I'æuvre, pour Ie juger. O'autre part, la condition d'Adenet est assez nouvelle. C'était un ménestrel, type amélioré de jongleur. Le ménestrel, ayant trouvé une situation stable dans une maison seigneuriale, a pour métier de plaire à celui qui se I'est attaché; il est de sa compagnie habituelle et vit parfois avec lui dans une intimité dont on peut se faire une idée précisément par Ie portrait qu'Adenet a tracé du ménestrel Pinçonnet dans Ie roman de Cléomadès, et qui pourrait bien être Ie sien. Au point de vue littéraire, il en résulte que I'æuvre reRète, non seulement Ie tempérament du poète, mais aussi, et très nellement, I'état d'esprit du milieu où il viI. Les chansons de geste d'Adenet représentent, dans I'évolution du genre, une étape qu' avait ordonnée Ie goût des cours, notamment celui de la cour de France, auxenvirons de 1275.

II faut bien dire que ce goût, en raison même de sa hnesse, était en contradiction avec Ie principe de I'épopée, qui commande une exécution à larges traits. Adenet a écrit Cléomadès à la hn de sa carrière : c'est sa meilleure æuvre, parce que c'est Ull roman de pure fantaisie el qui ne prétend pas à autre chose : histoire amusante où un cheval de bois d'ébène, mû par un mécanisme, vole par les airs, et em porte les personnages qui Ie chevauchent vers de nom-

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CLÉOMADÈS. - En 1285, dans la chambre de la reine Marie de Brabant, femme de PhilipEe Ie Hardi, Adenet écoule Blanche, fille de saint Louis, veuve de Ferdinand de la Cerda. infant de Castille, raconter une légende qu'elle a rapportée d"Espagne : Adenet en lirera son roman de Cléomadès. II porte sa couronne de roi des ménestrels (Arsenal, ms. 3142).

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breusesaventures, Les trois autres æuvres d'Adenet sont les Enlances Ogier, remaniement de la première partie de la Chevalerie Of!ier de Raimbert,où Ie héros, amené en otage à la cour de Charlemagne, est sauvé de la mort par Mahaut, hlle du châtelain de Saint- Omer, puis se couvre de gloire en Italie au proSt de I'empereur; Berthe aux grands pieds, remaniement d'une plus ancienne chanson, qui raconte comment des traÎtres ont substitué auprès du roi Pépin, Ie soir de ses noces avec Berthe de Hongrie, une fausse Berthe, et comment Blanche-Reur, mère de la malheureuse princesse, découvre I'imposture; Bovon de Commarcis, enhn, qui est un remaniement d' une chanson du cycle de Garin de Monglane, Ie Siège de Barbastre, Dans ces entreprises de remaniement, Adenet a été guidé par Ie mépris quïl ressentait pour fa grossièreté de ses devanciers: iI les accusait d'avoir raclé d'une lame d'épée en guise d'archet, sur une coque de bouclier en guise de vielle, et d'avoir ainsi fait entendre des sons qui eussent été durs mÊme à I'oreille de barbares :

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ADENET afire au comte d'Artois son roman de Cliomadès (Arsenal. ms. 3142),

II vielerent taus doi d' une chanson Dont les vieles erent targe. au blason, Et branc d'acier' estoient Ii arçon", De tés vieles vielerent maint son, Grief a oïr a la gent Pharaon.

Pour les améliorer, il n'a pas changé les données essentielles de ses modèles: il a suivi pas à pas leurs narrations. Son apport personnel nÏntéresse que la forme. II consiste d'abord en des innovations métriques : la substitution de I'alexandrin au décasyllabe, celie de la rime à I'assonance, et I'agencement des laisses par groupes de deux, toutes deux portant à la rime la même voyelle tonique, mais la première étant bâtie sur des rimes masculines, la seconde sur des rimes féminines. II consiste surtout en une rédaction soignée, d' un style clair, aisé et harmonieux. II est certain que sa facture est de fort bonne qualité; mais c'est un pauvre corps que cache cet élégant vêtemenl. Pourtant, avec leurs oripeaux et leurs paillons, com me ces pâles romans sont loin de la robuste constitution des vieilles gestes! A I'occasion, quand I'auteur parle de choses qui sont pour lui des réalités et qu'il a vues, sa peinture s'anime; c'est ce qui est arrivé pour ses descriptions de Naples, de la Sicile, de Venise, quïl avait visitées; et on trouve que\que agrément à s'arrêter avec BlancheReur sur les hauteurs de Montmartre, d'où elle découvre Paris:

, boue/iers, . épées. .. archeis, . telles.

Vit la cit' de Paris, qui est et longue et lée," 'cité. "large, Mainte tour, mainte sale, et mainte cheminée; Vit de Montlehery la grant tour quarelée' ; 'crénelée. La riviere de Saine vit, qui mout est loée, Et d'une part et d'autre mainte vigne plantée ; Vit Pontoise et Poissyet Meulant en I estrée', 'sur la grand'route. Marli, Montmorenci et ConRans en la prée, Dampmartin en Goele, qui mout est bien fermée*. 'Jorti/iée.

Avec Ie roman de gienne s' évapore dans conte de fées. Le jeune Huon a tué Charlot, his de Charlemagne, qui d'ailleurs I'avait injustement allaqué. Pour Ie châtier, Charlemagne lui impose de se rendre auprès de I'émir de Babylone, d'entrer tout armé dans sa salle, de tuer Ie premier chevalier qu'iI y trouvera, de prendre devant tous un baiser à la hlle du païen, et de rapporter à la cour de France la barbe de I'émir et quatre de ses dents. II pari, et en cours dp. route il rencontre Ie nain Obéron, qui lui fait présent d'une coupe d'or et d' un cor dÏvoire : pour quiconque aura Ie cæur pur, la coupe s'emplira du meilleur vin; et chaque fois qu'il entendra retentir Ie cor, Ie petit roi de Féerie viendra au secours d'Huon. Riche de ce double don, Ie héros arrive à Babylone. Revêtu des armes quÏI a enlevées au chevalier Orgueilleux, il accomplit un à un les ordrcs étranges de Charlemagne: il réussit à pénétrer dans Ie palais de I'émir Gaudisse et fait vo!er la tête d'un des barons assis à sa

Huon de Bordeaux, la légende carolinles sphères de la fantaisie amusante et du

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