‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 70 sur 402 · LE I\IOYEN AGE · texte numérisé non relu

LE I\IOYEN AGE

it connaÎtrait la volupté, mais non l'amour, et se refuser aux longues épreuves serait chose indigne d'un (( fin amant n :

Bele. onques n'est amenrie* 1\1a peine. ne amenrir Ne la voudroie je mie, Car ne doit d'amors joïr Qui n.en vent les maus soffir Molt liement *.

." diminuÉe.

"'joyeusemenl.

La souffrance d'amour est donc chère à I'amant. Elle est de la joie déjà, l'exaltation d'un cæur avide de servir, l'enthousiasme d'une dévotion qui s'abîme et se perd en son objet:

Comment porroit CUers sent;r Si dous maus sanz estre en joie}

T elle est la doctrine en sa pureté, en sa finesse. Par certains côtés elle rappelle les sentiments de loyalisme et d'abnégation dont s'inspire la théorie du service féodal, et l'amant compare souvent son dévouement pour sa dame à celui de l'homme lige pour son seigneur. Mais surtout, elle reproduit et transpose la théorie chrétienne de l'amour que l'on doit à Dieu : pour Ie poète courtois, com me pour Ie chrétien, l'amour ne s'adresse qu'au bien; l'effet de l'amour est de conduire au bien par les rudes voies de la souffrance, joyeusement acceptée: Ie terme suprême, c'est la joie, seule fin de l'amour. II est trop certain que, chez beaucoup de trouvères, cette doctrine a été alourdie, faussée. Mais nous avons tort de ne pas réserver aux meilleurs d'entre eux la haute place qu'ils méritent parmi les créateurs d'idéal. On parle sans cesse, à propos des troubadours et des trouvères, de I( sentiments conventionnels n, d'l( exaltation factice n, de II phraséologie amoureuse n, de I( formules stéréotypées n; et, ne s'arrétant qu'aux aspects les plus simples, les plus immédiatement intelligibles de leur poésie, on dédaigne ce qu'elle a de grave, voire de solennel, pour n'en considérer que les grâces gentilles.

L'idée sur laquelle repose leur art, que I'amour est Ie principe de toute vérité et de toute vertu, est une idée subtile, belle de sa subti. lité même. Pour I'exprimer, les poètes ont multiplié les raffinements du vocabulaire, du style et du mètre. Déjà, les plus anciens troubadours tendaient vers ce qu 'après eux on appela Ie lrobar solil (subtil), - au coberl (secret), - ou oscur, - ou Ie lrobar clus (l'art fermé). lis ont eu Ie goût du rare: et c'est surtout par là qu'ils plurent jadis. S'i1s ont suscité en Italie Guido Guinizelli et les créateurs du (I doux style nouveau I) et la Vita nuova, c'est qu'ils offraient aux connaisseurs, non pas des chansonnettes gracieuses, mais leurs I( grands chants 1), souvent obscurs. lis furent, pour les Italiens du XII/e siècle, des I( auteurs difficiles I), aimés comme tels. Quel est Ie poète de la langue d'oc que Dante a préféré à tous les autres.:J Le plus compliqué, Arnaut Daniel. Et Pétrarque, après Dante, conserve sa tradition:

et tel était son souci de compter parmi les délicats qu'i1 fut profondément mortifié quand, une fois, la reine de France Aelis railla les provincialismes de son langage devant la comtesse Marie de Champagne, arbitre de courtoisie. Conon ne vise pas à une originalité qui eût été contraire à I'esprit du genre qu'il cultivait. Cependant, sa marque propre est une certaine vivacité, parfois même une ironie assez mordante, comme dans la chanson qu'il adresse à une dame trop longtemps dédaigneuse et devenuc provocante lorsque ses attraits déclinaient : Dame".. j'ai bien oï parler De votfe pris, mais ce n' est ore rnie.

Et de T roie rai jou oï conter K'e1e fu ja de mout grant signorie :

Or n'i puet on fors les places trover...

T outes ses pièces sont d'un style vigoureux et plein, II était bel orateur : souvent, au cours de la quatrième croisade, il fut élu pour des ambassades difficiles où convenait un langage ferme; et ses chansons, animées d'un large mouvement, retiennent quelque chose de ces dons d'éloquence, Plus douce apparaÎt la physionomie de Guy, châtelain de Coucy de 1186 à 120 I. Ses vers, OÙ se déploie une dialectique ingénieuse, ont une grâce subtile et Aeurie :

Bien cuidat vivre sens amor Dès or en pais tot mon aé"'; Mais retrait' m'a a la fol or Mes cuers, dont l'avoie escapé :

Empris ai greignor folie' Que Ii fol enfes qui cr;e P"or la bele estoile avo;r Qu ';1 voit halt el ciel seoir.

Mais ce qui domine chez lui, c'est l'accent de la sincérité et l"élégance du sentiment. Son thème favori est celui d'un amour cruel et sans espoir, dont il ne veut pourtant pas se déprendre :

Je ne me sai ten;r ne conforter De vos, biaus euers, servir entierement ; Et quant je plus vos doi mere; crier, Lors vos trui. je cruel si durement Ke ja a moi ne ferés bel semblant, Ains les faites autrui f or moi ßrever* :

Mais quant vostre uei me vuelent regarder, T ant sui je hors de paine et de torment I Le charme particulier de ses chansons réside dans une certaine mélancolie, qui, malgré un ton noble et grave, ne laisse pas d'être émouvante. Les contemporains paraissent l'avoir ressenti; et c'est de ce poète qu'ils ont fait Ie héros du conte pathétique, selon lequel son cæur. rapporté de Terre sainte par un messager com me un suprême souvenir, aurait été servi à sa dame, en un horrible festin, par un mari jaloux.

Le caractère de Thibaud IV de Champagne, roi de Navarre de 1234 à 1253, est d'une complexité qui se prête mal à uneanalyse rapide. Grand voyageur, partageant ses loisirs entre Reims, Blois et Pampelune, friand de belles joutes, intriguant, guerroyant contre taus, menant outre-mer une croisade, protecteur libéral des lettrés et des artistes, fondant et dotant couvents et universités, on Ie voit sans ces e appliqué à quelque soin nouveau. La cinquantaine de chansons qu 'on a de lui ne renseignent guère sur sa personne. Si, comme Ie bruit en courut parmi ses contemporains, il aima Blanche de Castille, ce ne sont pas elles qui sauraient nous I'apprendre : lui aussi s'est tenu dans l'imprécision habituelle aux poètes courtois. Son originalité tient surtout à des qualités extérieures, souplesse, abondance, facilité; et aussi à une certaine hardiesse cavalière, sensible jusque dans ses plaintes amoureuses, II a eu, d'autre part, du goût pour cette variété de la chanson courtoise qu'on appelle Ie jeu parti, sorte de débat où Ie poète propose à un autre poète une alternative sur une question d'amour dont chacun d'eux défend, en strophes alternées, l'une des propositions : II Lequel la dame doit-elle prélérer: est-ce celui qui l'aime pour sa valeur et sa courtoisie, ou celui qui l'aime pour sa beauté? )) - I( Convient-il de déclarer directement son amour à sa dame, ou vaut-il mieux lui laisser Ie soin de Ie deviner ? n - Ce genre, où s'exprime la casuistique amoureuse, est éminemment propre à montrer Ie caractère raisonneur et spéculatif de l'esprit courtois, qui répudie la naïveté, la spontanéité du sentiment. Mais Ie jeu parti, conçu d'abord comme une discussion sérieuse, a vite tourné au jeu d'esprit : ceux de Thibaud se font remarquer par leur dialectique piquante, leur ironie, leur malice; et I'æuvre de ce

*j'aicruo ." toute ma vie.

." ramené.

. plus gran de JulIe.

CI. üil audûll L'UN DES MUSICIENS DE LA MAISON DES MÉNÉTRIERS, A REI MS.

Fra tutti il primo Arnaldo Daniello, Gran maestro d'amor...

Sans doute, une partie des troubadours et des trouvères a réagi contre les excès de cet hermétisme. II n'en reste pas moins qu'un principe de raffinement aristocratique et d'obscurité volontaire est endo s dans les æuvres des plus simples d'entre eux. Leur éminente dignité est précisément d'avoir compris, eux, ces I( primitifs II, que toute haute poésie doit être en quelque mesure un lrobar clus, un art fermé, I I. - LES POÈTES Par ces caractères communs, tous nos chansonniers se ressemblent, mais non sans qu'ils aient parfois nuancé la doctrine; et I'on distingue assez aisément les uns des autres un Conon de Béthune, un Guy de COIICY, un Thibaud de Champagne, un Adam de la Halle, un Colin Muset.

Conon de Béthune était un baron de haut lignage. Allié à la maison de Flandre, qui devait fournir les premiers empereurs latins de Constantinople, il fut lui-même porté, en 1219, à la régence de ['empire. Ce grand seigneur se mêla de poésie : Ie milieu où il passa sa jeunesse lui en avait donné Ie goûl. La cour de Flandre était accueillante aux trouvères; c'est Ie comte Henri qui fournit à Chrétien de Troyes Ie livre d'où celui-ci tira son Perceval; et c'est par ['un de ses parents, Huon III d'Oisy, châtelain de Cambrai, que Conon fut formé,à ['art de rimer. Ses chansons traitent les thème

habituels de la doctrine courtoise; elles célèbrent Ie culte de la Dame:

*je t)Ous trouoe.

,., peiner.

pnnce chansonnier, chez qui a dominé une fantaisie capricieuse, a la même déconcertante variété de ton que sa vie.

L'æuvre d'Adam de la Halle nous introduit dans un monde bien différent: quittant les cours seigneuriales. no us entrons avec lui dans la société bourgeoise d'Arras, L'organisation de la vie communale, du commerce, de la banque, avait apporté dans cette ville la richesse; elle y avait aussi rapproché et mêlé en une intimité familière les clercs et les marchands, les seigneurs et les bourgeois, En commémoration du mirace par lequel la Vierge avait remis à deux jongleurs, !tier et Norman, la Sainte Chandelle, qui guérissait du mal des Ardents, les bourgeois et les jongleurs avaient fondé une confrérie, OÙ les uns et les autres se rencontraient sur Ie pied d'égalité. Ce n'était pas qu'une concorde parfaite régnât dans la cité:

Jo , ,

Arras, Arras, vile de plait', procès.

Et de haïne, et dedestrait"!... . discorde.

Mais, dans Ie conAit des passions, des rivalités locales, les arts et les lettres trouvèrent un aliment substantieI. N ulle part peut-être la libéralité des riches, Ie mélange des conditions, et aussi certaines qualités de la race: bon sens, pétulance, jovialité, n'ont mieux favorisé la poésie. Le (I puy )) d'Arras, confrérie placée sous Ie patronage de Notre-Dame, fut un foyer d'activité littéraire si intense qu'il en alluma d'autres en de nombreuses villes du !'\ord, et la tradition s'en perpétua jusque dans les II chambres de rhétorique)) du XV C siècle, Architecture, décoration, musique, poésie, I'esprit artésien se mêla dt' tout. Dans ses productions littéraires règne un goût de I'observation qui ressuscitt' pour nous, en couleurs vibrantes, I'Arras du XIII" siècle, avec ses tavernes, ses marchés, ses jeux, ses querelles et un pullulement de personnages bigarrés, T ous les genres y sont représentés: fabliaux, comédies, chansons de geste, chansons d'amour; et un poète conte qu'un jour Dieu, tombé malade, ne trouva de meilleur remède que de venir prendre un peu de divertissement à Arras:

l."l. 6ir"iud\l(ì

L'uN DES MUSICIENS DE LA MAISON DES MÉNÉTRIERS, A REIMS.

Arras est escole de tous biens entendre.

Quant on ve t d' Arras Ie plu caitif pre.ndre, En autre pais se puet por boon vendre , On voit les honors d' Arras si estendre, J e vi r autre jor Ie ciella sus fendre :

Deus voloit d'Arras les motès aprendre L..

.vendre un bon prix.

.là-haut,

Dans cette cité tumultueuse, les chansonniers ont abondé : Jean Bodel, Baude Fastoul, Jacques Bretel, Jean de Neuville, Pierre de Corbie, Audefroi, Pierre !\Ioniot, Gilles et Guillaume Ie Vinier, Adam de Givenchy, Gillebert de BerneviIIe, Perrin d'Angicourt, Jean de Renti, Cardon de Croisilles, Simon d'Autie, Oede de la Corroierie, Jean Madot, une foule de trouvères, auxquels revient presque la moitié des chansons qui nous sont parvenues. Entre eux tous se distingue Adam de la Halle, dit Ie Bossu, qui vécut de 1135 à 1185 environ, Eon poète; bon musicien, Adam alliait la virtuosité à la verve et à la fantaisie. Dans ses jeux partis, l'inspiration et Ie style affectent parbis des allures familières, presque vulgaires: Ie genre tolérait la plaisanterie et n'interdisait pas une certaine liberté de propos. Mais même dans ses chansons, on note Ie prosaïsme de quelques traits - ici, un mouvement d'humeur contre les femmes en général, là Ie dépit de rencontrer une résistance obstinée au lieu de la rapide victoire espérée-; et I'on descend ainsi des sommets de la pure doctrine courtoise vers des sentiments plus réalistes. De même ses motets et ses rondeaux, quoique parés de grâce, laissent paraÎtre une nature sensuelle, T oute la vie, toute I'æuvre d'Adam donnent l'impression d' un tempérament riche et fougueux. Nous parlerons ailleurs de son théâtre: mais iI faut ici, outre ses pièces destinées au chant, citer son Congé, poème de circonstance, qu'il composa en quittant Arras et OÙ il adresse ses adieux aux habitants de la ville. Ses compatriotes Jean Bodel, en 1202, Baude Fastoul, en 1265,

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écrivirent aussi chacun un Congé lorsquïls durent se retrancher du monde et entrer dans une lépros rie. Adam, lui, s'en allait d'Arras pour des raisons moins douloureuses : son Congé est une fantaisie amusante, où abo!1dent les traits satiriques, un croquis jeté de verve, où s'anime tout un groupe de figures, à peine entrevues. mais pochées avec un relief saisissant, Si la personnalité d'Adam est assez forte, il n'en est pas de même des autres poètes artésiens. Non seulement les chansonniers courtois d'Arras se ressemblent entre eux, mais ils ressemblent à d'autres chansonniers courtois: i1s forment un groupe, ils ne forment pas une école.

Le haut baron Conon de Béthune et Ie bourgeois Jacques Bretel, Ie châtelain de Coucy et Ie clerc Pierre de Corbie, Ie comte Thibaud de Champagne et Ie haut dignitaire ecclésiastique Richard de Fournival, tous, de toutes époques et de toutes provinces, ont observé la tradition une et immuable du genre.

L'n poète, Colin Muset, se distingue entre tous par I'aspect très personnel de son talent. C'était un jongleur, d'origine lorraine. II professe les goûts d'un épicurien, enfoncé dans la matière avec une voluptueuse satisfaction, Bon feu contre Ie froid d'hiver, morceaux friands. vin frais, voilà son rêve, Entre I'amour et la bonne chère son choix est fait; et voici comme iI résume sa doctrine de vie à Jacques d'Amiens. son ami, qui ne pouvait s'arracher au tourment d'aimer Jakes d'Amiens, et j'errant m'en relor 'aussitôt je m'en retourne. As chapons en jance aillie' 'sauce à tail.

Et as gastiaus ki sont blanc come ßor Et au trés bon vin sor lie.

As bons morsels ai donée m'amor Et as grans feus parmi ceste froidor :

F aites ensi, si menrés bone vie.

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Cl. Giraudon.

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