‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 75 sur 402 · LE MOYEN .AGE · texte numérisé non relu

LE MOYEN .AGE

COMBAT DE RENARD ET D'ISENGRIN (B..N., ms. franç. ]581, XIII" siècle'

III, - Rutebeuf

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; Les æuvres de' Rutebeuf ont été publiées par Achille J.binal, /839 et /874, et par Ado/f Kressner, W o/fenbüttel, /885. - Voir: Léon Clédat, Rutebeuf, 2 édition, /898.

N"ous PARLERONS à la /in de ce chapitre d'un poète qu iI convient de placer panTIi les Iyriques, mais dont les poèmes n'étaient pas destinés au chant. Rutebeuf est un Iyrique, maisau sens où \'illon fut un Iyrique, au sens moderne du mot. .

Sa vie fut celie d'un jongleur, II eut à lutter contre la fortune, qUI ne lui ménageait pas les épreuves : un reil quïl perd, son cheval qui se casse une jambe, la nourrice de son petit enfant qui veut être payée, son propriétaire aussi, et aussi tous ses créanciers, Ie froid de I'hiver, la faim :

<< Granz rois, s'il avient qu'a vos faille - A toz ai je failli sanz faille! - Vivre me faut et est failliz.

Nuls ne me tent, nuls ne me bailie':

je touz' de froit, de faim baaille.

Dont je sui morz et malbailliz', je sui sanz cotes et sanz liz :

N'a si povre jusqu'a Senlis, Sire, si ne sai que! part aille.

Mes costez connoit Ie pailliz Et liz de paille n'est pas liz.

Et en mon lit n'a fors de paille.

Sire, je vos faz a savoir, je n'ai de quoi du pain aVOIf...

II est d'ailleurs insouciant, et, dès que tourne la roue de Fortune, il s adonne à la bonne chère et au jeu.

Parce qu'illui fallait vivre et que Ie rire est un appât, Rutebeuf a fait rire:

iI a composé des fabliaux, et des plus crus, Parce que la pitié appelle aussi la générosité, iI a tâché d'apitoyer ses auditeurs en étalant complaisamment ses déboires et ses misères, Et certes, si sa plainte paraÎt manquer un peu de dignité, elle est pourtant touchante.

Mais plus émouvant est Ie spectacle de cet humble jongleur qui s'attaque, pour s'y illustrer, à de grands sujets :

la majeure partie de son reuvre est sortie de cet effort, et la plus belle. II a écrit une Vie de sainte Elisabeth pour la reine Isabelle de Navarre, Surtout - et c'est par là que son activité littéraire est la plus curieuse - iI a joué un rôle important comme interprète d' une partie de I'opinion au sujet des plus grands événements de son temps : Ie développement des ordres religieux, les querelles de I'Université, les projets de croisades, I'expédition de Sicile. Depuis que Ie poème d'un jongleur, si chétif qu'il fût, s'était révélé capable d'édi/ier ou de ruiner des réputations, d'exciter les

, donne.

'je lou,se, 'malloli,

it .

enthousiasmes au de renforcer les résistances, les lOis, les princes, les chefs de partis en recherchèrent Ie concours. Rutebeuf offrait son talent: on I' utilisa: il obtint la protection intéressée du comte de Poi tiers et probablement celIe de saint Louis lui-même, Cest ainsi qu'il devint pamphlétaire, (( propagandiste II, une manière de journaliste : journaliste à gages, il est vrai, mais qui ne sent pas Ie mercenaire, et il faut bien que ses convictions personnelles aient heureusement rencontré ses intérêts pour atteindre, comme iI I'a fait, à I'éloquence et aux accents les plus purs. II a défendu avec passion, presque avec violence, contre Ie pape, contre Ie roi, maître Guillaume de Saint-Amour, simple docteur, qui résistait à I'envahissement de I' U niversité par des maîtres appartenant aux ordres. II a prêché la croisade, multipliant ses exhortations, tançant les seigneurs, les bourgeois, les moines, les prélats, tous ceux que I'indifférence et la mollesse retenaient à leur foyer au empêchaient de consentir les sacrifices d'argent nécessaires. Et quand, ordonnant de brûler les Pericula novissimi temporis de Guillaume de Saint-Amour, Ie pape Alexandre IV enveloppait dans la même sentence certains libelles en langue vulgaire dirigés contre les moines, ainsi que certaines chansons condamnables, Rutebeuf eut peut-être I'honneur d'être visé, II est arrivé à ce jongleur de s'amuser; iI a pu adopter parfois une manière frivole: il a pu abuser de I'esprit de mots: iI a su aussi s'intéresser aux idées, aux grands débats; et sa complainte, qui courait à travers la foule, travaillait I'opinion publique assez profondément pour que, dans son humble condition, il ait compté des am is et, trait non moins Aatteur, des ennemis, parmi les premiers personnages de son temps.

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