LE ROMAN DE RENARD
C'était rannonce d'une nouvelle façon de comprendre Ie caractère du héros. Renard n'était, pour les premiers poètes qui ront chanté, qu'un joyeux fripon, dont la malice incorrigible rebondissait de farce en farce: tant de bonne humeur se dégageait de sa personne, il manifestait lui-même un tel plaisir de vivre, qu'à part lsengrin, et quelques-unes de ses victimes directes, personne ne lui gardait rancune de ses tours: il avait les lecteurs pour complices. Mais maintenant il se transforme, et c'est fini de rire, II cesse d'être un drôle qui amuse; on Ie prend au sérieux, voire au tragique : il est dangereux par ses mauv"is instincts, odieux par les multiples ressources de sa perfidie ; on Ie peint comme étant rami du mal. L'interprétation allégorique s'en mêlant, il devient Ie 1\1al en personne, et I'Hypocrisie. En lui s'incarnent tous les vices du siècle : rapacité des princes, esprit d'intrigue des gens de cour, simonie des clercs, luxure des prêtres et des moines, mauvaise foi des marchands. Pauvre Renard Ie Roux! Son succès même ra perdu, et on ra chargé des péchés du monde. Le poème de Rutebeuf intitulé Renard Ie Bestourné consacre cette interprétation : satire amère OÙ Renard symbolise les ordres mendiants, et, au grand dam du royaume, s'empare de resprit de Noble pour s'ériger en maître, Nous allons voir comment son nouveau caractère s'affirme dans un long poème, II Ie Couronnement Renart, qui par son engin Rois est coronés II.
Le couronnement de Renard
Dame Ermengart, (( orgueilleuse envers la povre gent II, pousse Renard son mari à prendre la couronne : Ie pouvoir ne doit-il pas appartenir aux plus habiles? Ambition étrange et nouvelle qui déjà suffirait à marquer la diftérence avec les vieux récits : autrdois, Renard dupait les rois, mais n'aspirait pas à les rem placer, Autrefois, Renard raillait prêtres et archiprêtres, mais n'aurait jamais eu l'idée de se faire tout à la fois frère Mineur et J acobin.
C'est pourtant Ie dessein qu'il exécute ici, afin de profiter de rascendant des moines sur resprit du roi. En eftel, it va se présenter à Noble Ie Lion comme étant Ie Prieur des Jacobins de Saint-Ferri, et annonce à ce crédule monarque quïl a vu dans Ie ciel des signes avant-coureurs de sa mort prochaine. Noble Ie Lion, que nous avons connu si plein de sens et de raison, est bien changé, lui aussi, car il prête foi sans hésiter aux discours du Prieur, s'alite et se croit déjà mort, II faut qu'it désigne son successeur, et ce sera Renard, Ie plus faux de tous ses barons, mais aussi Ie plus avisé : sagesse vaut courtoisie, beauté, hardiesse; sagesse vaut toute vertu. Après une dé!ibération ora euse des barons, Renard est proclamé roi : ce n'est pas sans de nombreuses simagrées quïl accepte la succession que lui ont value ses intrigues. I\lais quel roi ! Son premier acte est de chasser de sa com Ie Mouton et Ie Hérisson, qui avaient été ses plus chauds partisans: il n'observe même pas Ie devoir de fidélité. Comme il est traÎtre, il est cupide : il s'enrichit d'innombrables présents, qu'il a rair de refuser, mais qu'acceptent pour lui sa femme et son fils, Puis l'envie lui vient de voyager: Jérusalem, T olède, Paris, Rome, rAngleterre, rAlIemagne, lui font fête, parce que Ie
..ncl\r 1-- t,"n ",,1I.1I9 (1 tu\ll'5
fJ )
LE SIÈGE DE MAUPERTUIS. - Renard sonne victorieusement de la trompe lB. N" ms, franç, 1581).
Tol cil qui sont d"enging' et d"arl Sont trestuil' appelé Renarl.....
..... Cil Renart nous senelie Ceus qui sonl plein de felonie,
ruse.
"'tous.
LlTTÉR. FRANÇ. - I
'r htØ:
n\ n\ (f., if t\l r 1\'111 t\n"'.
qu q\l \l1\Ur-l r,)nh\\\ l"
RENARD VAINCU CRIE MERCI A NOBLE (B. N., ms. franç, 1581).
monde en tier admire en lui Ie pouvoir de la ruse; Ie Pape lui réserve un accueil particulièrement flatteur. Rentré chez lui à Maurepaire, il continue d'exercer son gouvernement détestable, libéral aux riches, dur aux pauvres, au milieu d'une cour où iI n'y a place que pour J'orgueil, la médisance, la fausseté. L'ouvrage, dans cette dernière partie, prend de la grandeur: Ie poète entonne un chant mélancolique, qui retentira plus d'une fois au cours des âges : c'est la complainte de J'argent, de J'argent qui peut tout au monde, même rendre blanches les abeilles et rouges les brebis :
Argent, qui bien te conistroit, T u fa is çou qu' aulres ne puel faire ; Argent, tu pues bien contrefaire Blanches és' et rouges brebis....
. abeilles.
A la complainte de J'argent succède la complainte de la mort, non moins tragique que la première, Et I'æuvre se termine surcette pensée qui la résume : nul ne peut Au " our d'hui venir a maistrie Se i ne set de renardie.....
Ce Couronnement de Renard ne laisse pas de produire une impression profonde, et pour plusieurs raisons. D'abord iI est curieux de voir comment Ie poème se rattache à J'ancienne tradition, et comment il se dégage d'elle. Les noms des personnages restent en généralles mêmes : ils sont trop profondément lixés dans J'esprit du public pour qu'on puisse les changer. Quelques épisodes rappellentla manière des premiers conteurs, ou du moins s'eftorcent de IÏmiter : rAne, pour s'être laissé persuader qu'il devait faire entendre sa belle voix à I' église, est roué de coups; Ie vilain qui portait une andouille, pour s'être laissé persuader que les nids d'oiseaux cachaient des perl es , grimpe à I'arbre pour atteindre un nid, et se laisse voler son andouille: nous reconnaissons ici les bons tours habituels à Renard. Hâtons-nous de dire, d'ailleurs, que ces épisodes sont assez mal assujettis au corps du récit, et font J'eftet de postiches. Un cadre commode, quelques souvenirs amusants : voilà donc ce que fournit J'ancienne tradition; cela suflit pour accréditer J'æuvre auprès du public, Le poète bénélicie de la popularité attachée au nom et aux exploits de Renard : après quoi, il modilie totalemenl la nature profonde de son caractère, 1\ ne se laisse plus aJler aux jeux de lïmagination, II ne conte plus pour Ie plaisir de conter; il critique, il vitupère, Bien curieuses aussi sont les qualités littéraires qui se marquent ici, L'invention verbale est exlrêmement abondante ; elle rest même quelquefois trop, lorsqu'elle se complaÎt dans sa propre richesse. Le dénombrement des barons est un bel exemple de ce cas: J'auteur se divertit à accumuler une foule de noms bizarres, qu'il énumère suivant leur ordre alphabétique : exercice de virtuosité, qui est fatigant, et dont Ie résultat ne mérite pas tant de peine. Mais dans les bons endroits, cette même invenlion verbale permel des développements vigoureux. Reprenant dix fois, vingt fois Ie mot (( argent II, par exemple, dix, vingt variations, toules ingénieuses, multiplient Ie pouvoir de lïdée unique, laquelle prend la force d'une obsession. Le plus remarquable est Ie ton : la satire est conslante; systématique, âpre; eJle ne se traduit pas en explosions violenles, en récriminations à grand fracas : eJle se traduit, bien plutôt, par une colère sourde, qui ne se laisse pas désarmer et ne s'apaise point. II y a bien de la tristesse et bien de I' amertume dans ces vers légers. Le Couronnement de Renard, enlin, est un double document, II nous met sous les yeux une peinture poussée au noir, mais non pas inlidèle, de la sociélé contemporaine. II nous montre quelle haine croissait au cæur des hommes, dans ceXIIJl' siècle où s'éveillent toutes les puissances critiques, contre I' empire de la (( renardie )) ; avec quelle hardiesse - et d'ailleurs avec quelle liberté - on attaquait Ie mensonge et I'hypocrisie; avec quelle force s' exprimait Ie malaise social.
En nous gardant d'exagérer, et tout en sachant bien que la littérature a toujours considéré les vices du siècle comme matière à beaux développemenls, quitte à les accenluer un peu, reconnaissons que cet intérêt documentaire achève de donner son prix au Couronnement de Renard.
Renard Ie Nouvel
Un poète lillois, Jacquemart Gelée, reprit ces mêmes données, mais avec moins d'âprelé, avec plus d'ampleur: en accentuant la parodie; en prêlant aux personnages des caraclères allégoriques encore plus marqués: en cherchant à varier Ie récit par quelques procédés habiles, de sorte que son æuvre, Renard Ie Nouvel, ne manque pas de personnalité.
Lïntention moralisatrice est indiquée cette fois dès Ie début;
J'auteur annonce qu'il va montrer comment Ie monde est plein de fausseté et de mal art:
Li cuer sont mais' plain de renart.
* Jésormais.
Puis Ie récit commence; il commence même fort agréablement par quelques vers où s'exprime un joli sentiment de la nature: En may c'arbre et pré sunt Rori Et vert de fuelles, que joli Fait es selves et es foriès, Que cil oisiel cantent adiès', . toujours.
C'amoureus cuers fait n:::mviaus sons, Messire Nobles Ii Lyons Tint cort par granl sollempnité Au jour de sa nativilé.
Le roi tient cour plénière, au milieu de toute la gent animale ; il prend la parole, et propose qu'on arme chevaliersonlils, qui s'appelle Orgueil. L'allégorie commence avec la description de J'armure et continuera d'un bout à ['autre du poème : la colle de mailles, par exemple, est doublée (( de desdaing, de despit )) : Premiers' Ii viesli rauqueton . J' aborJ, Ki estoit, en lin de colon, De desdaing, de despit farsis; Li auquetons fut moult jolis.
Au jeune chevalier, Renard chausse J'éperon droit, lsengrin J'éperon gauche. Après la messe, célébrée par J'archiprêtre Timer, on joute, Orgueil, vaincu par Ie lils d'lsengrin et courroucé de sa défaite, prend conseil de Renard, et organise un tournoi OÙ Renard luimême blesse grièvement lsengrin en lui enfonçant son poignard Parmi Ii cors jusques au mance,
et tue Primaut, lils d'lsengrin : Renart en trahison r ocist Si soutilment que nus ki vive Ne sen prist garde.
Le coup fait, il s'enfuit dans son château de Maupertuis, où Noble J'assiège. Renard a I'avantage : iI mène Orgueil en sa maison : Renart Orguel en sa maison Maine, ki ert de traïson, De haïne et d'envie ouvrée,
et iIIe fait couronner par ses dames : Accide, Ire, Envie, Luxure et Gloutonnie. II se déguise en frère Mineur, pénètre dans Ie camp du roi, délivre son lils Rousiau qui avait été fait prisonnier, et avec lui cent de ses compagnons. On donne vainement I'assaut à Maupertuis : Renard résiste, Renard est vainqueur, I\:lais il estime avantageux pour Iui de se rendre spontanément au roi; et ron voit ainsi, à la lin du premier livre, (( comme Renart vint à merci du roi Noblon et se mist à genoulx, et Ii Rois descendi dou cheval, et J'enleva et puis Ie baisa n. De grandes fêtes célèbrent la réconciliation. Le second livre commence, ainsi que Ie premier, par un prologue OÙ I'auteur manifeste son dessein de moraliser - avertissement superflu.... Noble Ie Roi, en train de chasser dans la campagne où éclate Ie renouveau d'avril, songe à J'amour quÏI éprouve pour Harouge, femme du Léopard, et chante son amoureuse peine, II rencontre Renard, qui fléchit Ie genou devant lui; et toujours reconnaissant de son attitude dans leur précédente guerre, ille nomme sénéchal de sa maison. Le nouveau sénéchal prolile aussitôt de I'aubaine pour jouer un tour pendable à son bienfaiteur: il s'empare de Harouge, la favorite; d'où scandale, colère du roi, brouille et õlouvel assaut de lV1aupertuis. II faut bien varier Ie récit : Ie poète transporte brusquement sur la mer Ie récit de ces peu vraisemblables aventures. Ce qui ne change pas, c'est Ie goût de I'allégorie, de plus en plus marqué. Renard s'embarque avec les siens sur une nef armée de vices et de péchés: Noble Ie Roipoursuit Renard sur une nef équipée à I'arsenal des vertus :
Li fons' est de boine pensée, Et "est de line amour bordée, Et clauwée' de courtoisie, De raison ensement poiie t.
Li mas en est tous de pitié, Et Ii sigles' d'umelité..,....,
. la cale.
. clouée.
. calfatée.
. la voile.
Renard Ie rebelle ne se contente pas d'envoyer à son seigneur une leure de déli ; il envoie aussi trois déclarations d' amour: I' une à Orgueilleuse, femme du Lion; rautre, à Hersent la Louve; la troisième, à Harouge la Léoparde, Les trois dames s'entendent entre elles, tirent au sort, et font savoir à Renard, qui a ancré son navire à Passe Orgueil, que c'est Hersent qui lui est échue. Elles sont de bonne foi ; mais Renard, qui ne pensait point qu'elles se montreraient ses leUres, et qui comptait que chacune garderait son secret, s'imagine qu'elles se sont mises d'accord pour se moquer de Iui, et jure de se
venger. II se déguise en physicien et vient à la cour, offrant à qui veut s'en servir un aimant dont la propriété est de découvrir les femmes inlidèles. C'est ainsi que les trois maris trompés apprennent leur infortune.
Ne nous montrons pas trop difliciles pour ce qui est de la cohérence; prenons comme ils viennent ces épisodes si bizarrement cousus au récit: et avec Ie poète, revenons à la lutte entre Renard et Ie roi. Les deux nefs se rejoignent; un combat sanglant a lieu, qui n'e t interrompu que par la tempète. L'armée du roi se lance à I'assaut de Passe Orgueil. OÙ Renard s'est réfugié. Au moment OÙ la situation devient critique, il trouve moyen d'utiliser les bons office<; de Leonel, un des lils du roi, et son prisonnier : iI sollicite et obtient la paix. Renard et Ie Roi s'entre-baisent, et c'est Dame Ghille - la Tromperie - qui organise les réjouissances qui marquent la paix. Timer I'Ane, qui avait excommunié Renard, I'absout. On rentre à l\1aupertuis: de grandes fêtes y ont lieu, OÙ Renard, récompensant ses gens, investit Ie pape, les cardinaux, les évêques, les prêtres, les clercs et les moines des liefs de Convoitise et d'Avarice. Les Jacobins et les frères I\lineurs, qui ne peuvent obtenir que Renard entre dans leurs ordres, y reçoivent du moins Renardiel son lils. Au" T empliers et aux Hospitaliers, qui se disputent Ie privilège de Ie posséder parmi eux, iI répond qu'iI portera un costume mi-parti, par lequf'1 iI se rattachera à I'un et à I'autre des deux ordres, Enlin la déesse Fortune I'installe à tout jamais au sommet de sa roue, avec Orgueil, F ausseté et Ie cortège des vices, tandis que les vert us gisent au bas.
C'est sur cette ligure que se termine Ie poème. L'auteur, comme il a eu soin de Ie signer:
Ce nos dit Jakemars Gelée,
a eu soin de Ie dater, en linissant, VOICI:
La ligure est lin de no livre, Veoir Ie poez a delivre, Plus n'en ferai chi mention, En ran del Incarnation l\1il et deus cens et quatre vins Et huit fut chi faite Ii lins De ceste branche, en une ville Que on apiele en Flandres Lille, Et parfaite' au jour saint Denis, A Ie mere au roi Jhesus Cris Prions qu 'ele nous doins!' si vine Que de Renart soyons deline, E:t aussi de tous autres visces, Si c'o Dieu' soions es del ices Avec la Sainte Trinité Lasus ens en se maïsté I Ce nos doinst Ii Fius et Ii Peres Et Ii Sa ins Espirs nos Sauveres, Ki vit et rel!ne et regnera Per in/inita secula I
de la façon que
. achevée
* accorde.
.. avec Ð,eu.
Amen.
"",rte tim..
nï
U À COl1 .'l }', k ." fb 1t'k .n' I11hnrn1.\\f cnG1Càr Ola- .... "i- ",\,t"C .1 \ ""U'-.$.
e11Drr Q.nt2u:u:1 "I>tl'tUr .
'U \o! 111 a>1f'tJ,'uC'l.'tf ennl\\-c-nc,\;lðtn1\ )Jlur
"\nr.it\ n"r nCHì Iû.t'\:
I t.l'W ...-.M Af\ 1"te111WC- ;''':
t' \ì ",'nf túu
" .^ I m\1nr (ì.
r e1 h.."cr- m:\ nU' I
.'Iut\ 'VBC .'\nt'td " f
" nl l"l ldò:.run,, /1.,. 5 1 CU UI. f.>l.mrd
fm' t 4'W' t:)lnãcl.....,ln n"" / .; ',"t ''''-'-'1:'tC!i: re n'l1ñc t , n &fI.nr 1\<)1ttu l'j'r-- 1 Qfuo
\'n fC1HðUèu .C4)U.l
,"'l 'tunu I :; l!:,lø,"::'tnn.1ttìl\f'1-11 r tuf n r.\\ C-hl 111 flOt7 J r 1\ f'.ii(".úpu'fn f f.\1Wql
"ot" t )t\CõU't1t1tlCt} 0;1' f '""....."1 1 '\'Ø" ,
t=' ld'ft ..d' .,.7-.a'" i- '1"-..
n\:"mg. ;. &-, b d't1.tc
117...1,...1 '" .- ,, - -"""'-1 ,... rC'l1A'.",'u' __ .,. ,JII rD1.\J...1.....f..('..C,"I,AI''r
f. r e,,,,,f'&1bt..n' \ 'H- I" ,,"-.:on..'- "\. .
j ,Ii ':.
L '1,.1j .- -,r, ìì "i( k " 7?}, " t , ' ( .
h Pl ' . -===::= t ;. t, ....
i:' ,,OG.... ' .J 1''' '\( , !} :r :'-:.
:; L'iJ1 ..r,L,' .-