‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 79 sur 402 · LE MOYE AGE · texte numérisé non relu

LE MOYE AGE

men tie, la sentine de non-repentir, et Ie reste à I'avenant; ajouter que les matelots de cette nef maudite sont les dercs, les prêtres et les moines, et que les amiraux sont les cardinaux et les papes, - voilà qui I'enchante.

II saisit toute occasion e moraliser : à propos d'un jeune lìls de Renard qui se montre déjà I'héritier de la ruse paternelle, il blâme la négligence que mettent les parents à élever leurs enfants, et montre Ie danger de les conlìer à de mauvaises nourrices, A propos des vceux de repentir qu 'exprime Renard lor<qu'il est assailli par la tempête, vceux qui sont oubliés lorsque Ie calme revient, il dénonce les bonnes résolutions que ne suit pas I'effet, A propos de la paix accordée par Noblon à Renard, iI explique que c'est ainsi que no us abdiquons, sans combat, devantles vices. l\1ais rien n'émeut tant sa bile que I'état des ordres religieux : contre eux, il multiplie les traits d'une satire qui ne risque jamais de s'épuiser. Par les mceurs qu'il dépeint, et par I'état d'esprit quïl révèle chez son auteur, Renard Ie Nouvel n'occupe pas une place moins importante dans I'histoire des idées sociales que Ie Couronnement de Renard, Renard Ie Contrefait

Cent cinquante ans se sont écoulés depuis les premiers poèmes; et voici, au début du XIV" siècle, Ie dernier avatar du héros qui va terminer une si glorieuse carrière.

II la termine étrangement: Renard Ie Contrefail n'accentue pas seulement les défauts que nous venons de constater : il transforme encore Ie caractère du personnage, jusqu'à Ie rendre inintelligible à force de surcharges et de contradictions.

Lïntention reste alligorique et satirique, et Ie dessein ne change pas: il s'agit toujours de flageller les vices de la société, et, dans la société corrompue, de flétrir tout spécialement clergé et noblesse. Pour arriver à ses fins, I'auteur se souvient, en premier lieu, de I'ancienne légende.

II adopte la division en branches: iI exhume en les modilìant à sa manière quelques-unes des données que les poètes antérieurs avaient inlassablement reprises. II use, en second lieu, des procédés allégoriques que lui ontlégués ses prédicesseurs immédiats, Jacquemart Gelée, par exemple; rien d'étonnant, puisque ces procédés font désormais partie du genre.

l\lais ce n'est pas tout; il fait de Renard une manière de philosophe, et même de sage: de sorte qu'on trouve en un seul caractère trois personnages juxtaposés tant bien que mal : Ie facétieux Renard des premiers contes: Ie Renard corrompu et allégorique des poèmes moralisés; et un Renard qui prend Ie parti du bien contre Ie mal.

C'est ainsi que, dans la branche IV, ce héros trop complexe fait à ses lìls un sermon que ne désavouerait pas Ie plus honnête auteur de II castoiement )) : en effet, if leur vante fa concorde, I'amour des bons conseillers, Ie goût des plaisirs vertueux, ia prudence à I'égard des femmes; et il les met en garde, d autre part, contre les vices d'orgueil, d'envie, de médisance, de gloutonnerie. II est vrai que Renard se donne pour Ie premier auteur des abus qui règnent dans Ie monde : mais en les décrivant - rapine des seigneurs, excès des charges qui pèsent sur Ie peuple, taille, dÎme, droit de formariage, droit de mainmorte et autres calamités - it parle moins en pécheur contrit qu'en juge occupé à faire Ie procès des fautes d'autrui. Renard devient ainsi un personnage étrange, de caractère mal délìni et même incohérent, une sorte de Pan à la fois malfaisant et vengeur.

Enlìn I'auteur, qui est prolixe, déverse dans Ie poème ;es connaissances, qui sont nombreuses sur tous sujets; voire même des compositions entières, qu'il tenait en réserve et quïl ne peut s'empêcher de produire ici, n'eussent-elles aucun rapport avec Ie récit. Renard ne se met-il pas, tout d'un coup, à retracer I'histoire du monde, depuis les origines jusqu'à la mort de Charles Ie Bel

L'ouvrage devient une Somme encyclopédique, OÙ, sous Ie couvert d'une lìction sans cesse oubliée, s'entassent des dissertations de omni re scibi/i et quibusdam aliis. Malgré la lourdeur qui résulte d'un tel abus et sous I'amas de I'érudition, on retrouve avec intérêt la personnalité tumuhueuse de I'auteur.

Ce derc de Troyes en Champagne, qui eut des malheurs dans la cléricature et se rabattit sur Ie commerce des épices, nous apparaÎt à travers son poème comme un esprit curieux, épris non seulement de savoir, mais de belles-lettres, attentif non seulement à I'histoire des anciens âges, mais à roures les manifestations de la vie de son temps, sensible à I'injustice et tourné vers Ie bien; idées et sentiments sont en fermentation continuelle dans son âme; it conquiert notre sympathie par son inquiétude même et sa mouvante curiosité. Seulement, Renard Ie Conlrefait est un monstre.

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LE COURONNEMENT DE LA VIERGE. - Ivoire français de la fin du XIII" siècle (Musée du Louvre).

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