‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 80 sur 402 · I. - Les contes pieux et moraux LES MIRACLES DE LA VIERGE · texte numérisé non relu

I. - Les contes pieux et moraux LES MIRACLES DE LA VIERGE

Les collections de miracles rédigés en latin ont été étudiées et analysées par A. Mussa/ia, Studien zu den mittelaherlichen Marienlegenden, dans les Sitzungsberichte der k. k. Akademie zu Wien, t. CXIl/, CXV, CX/X, CXX/Il, CXX/X, 1887-/898.

Le recueil d'Adgar a été publié par C. Neuhaus, Adgar's l\tIarien-L,egenden (Altfranzcesische Bibliothek, t. /X), /886; celui de Gautier de Coincy, par /'abbé Poquet, les l\liracles de la Sainte Vierge, par G. de c., /857; Ie Miracle du Tombeur de Notre-Dame, par V. Foerster (Romania, t. II, /873, p. 3/5) et par E. Lommatzsch, Berlin, /920, Voir Hilding Kjellman, la Deuxième Collection anglonormande des miracles de la Sainte Vierge et son original latin, aVec les miracles correspondants des mss. 375 et 8/8 de la Bibliothèque nationale (Paris et Upsal, 1922).

U N bon nombre de contes pieux ont pour sujet des miracles dus à I'intercession de la Vierge, Dès Ie XII' siècle et pendant Ie XIII', ces miracles, rédigés en latin, ont été réunis en des collections dont les éléments ont ensuite passé en langue vulgaire, Des recueils français se sont ainsi formés, au XIIII' siècle : tels ceux de Jean Le Marchant, d'Everard de Gateley, d'Adgar et de plusieurs anonymes. Le plus célèbre, et à bon droit, est celui de Gautier de Coincy. N é vers 1177, mort en 1236, Gautier a passé toute sa vie, à partir de son noviciat, dans les maisons bénédictines du Soissonnais, d'abord au couvent de Saint-l\tIédard-lès-Soissons, où il était entré en 1193, puis à Vic-sur-Aisne; il fut grand prieur de Saint-l\lédard. II a terminé vers 1220 ses l'vliracles de la Sainte Vierge, qui sont empruntés pour la plupart à fa compilation latine d'Hugues F arsil. II écrit avec soin, sachant, en clerc instruit, ce que c'est que lìnesse : iI pratique la rime riche et use abondamment de ces II couleurs de rhétorique )) dont on lui avait enseigné Ie prix. l\his ce ne sont pas ses habiletés de styliste qui font à nos yeux I'intérêt de son ceuvre : ce sont plutôt ses sentiments et Ie tour de son inspiration. La vie du cloÎtre avait développé en lui Ie dogmatisme et l'intransigeance. II Ie laisse surtout paraÎtre dans les commentaires ou.

pour em;>loyer son expression, dans les (( queues n qu'ilajoute à ses récits, et OÙ il se montre sévère à I"égard du siècle, à I"égard des petits comme des grands, poussant parfois la rigueur jusqu'à la dureté et, quand it s'agit des Juifs, la dureté jusqu'à la haine. Cest pourtant cet âpre censeur qui conte avec une piété pénétrée les indulgences de la Vierge pour I"humaine faiblesse. Un moine, d'esprit simple, servait la Vierge en grande dévotion et.

après bien des efforts, il avait réussi à composer pour elle une ceuvre selon ses moyens :

il avait mis bout à bout cinq psaumes dont les initiales avait pris coutume de

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LE JONGLEUR OE "OTRE-OAME. -- Ms. de J'Arsenal3516 (XIII" siècle).

étaient les cinq lettres du nom de f\,larie et dire cette psalmodie. Or, à sa mort, trouvees furent encloses En Sa bouche cinq fresches roses Cleres, vermeilles et foillues Corn se fussent lors droit coillues'.

'cueillies à finstant même.

- Un larron ne manquait jamais de se recommander à la Vierge avant de partir pour ses coupables expéditions; souvent aussi illui faisait offrande de ses larcins, et, pour I"amour d'elle, il se montrait charitable aux pauvres, II arriva qu'il fut pris, condamné et pendu. Mais pendant deux jours la Vierge, de ses belles mains, Ie soutint sur son gibet. et quand les bourreaux, revenus au lieu du supplice, voulurent accomplir par I"épée I"ceuvre que n'avait pas taite la corde, Ie fer refusa d'entrer. (( F uiez, leur cria Ie condamné : << F uiez, fuiez, ne vaut nient !

Bien sachiez tuit a escient Que ma dame sainte Marie En seCOJS rnOest et en aie. e J) . assistance.

On Ie dépendit en grande joie et il se retira dans un monastère,- Ainsi s'exprime, dans les quelque quatre-vingts contes de Gautier de Coincy, I"idée des grâces attachées au culte de la Vierge, qui prom::t aux humbles, fussent-its très coupables, la miséricorde divine et la gloire des faveurs célestes, Indépendamment des collections comme celie de Gautier, il existe un grand nombre de récits isolés qui racontent aussi des miracles. Le plus connu de cette série, et Ie plus beau, est Ie T ombeur de Notre-Dame.

Un pauvre jongleur, las de courir Ie monde, entre au couvent de Clairvaux. Mais. profondément ignorant, il éprouve dans sa nouvelle profession Ie plus grand embarras et bientôt la plus grande tristesse. T andis que tous, autour de lui, s' emploient activement aux travaux de leur état, it reste seul à ne rien faire : car pourrait-il seulement, comme les petits clercs, chanter des psaumes? II ne sait même pas réciter une prière.

Désespéré de n'être bon à rien, il se rend un jour dans une crypte écartée pour confier à Notre-Dame, qui y avait un autel, la grande peine de son cceur. I1lui dit la honte qui Ie dévore et, tandis quïlse reproche avec véhémence son inutilité, une idée I"illumine : pour honorer la mère de Dieu, it fera Ie métier qu'il sait faire : . 10 ferai ce que j'ai apr;s, Si servirai de mon mestier La mere Dieu en son mostier :

Li autre servent de canter Et jo servirai de turner'. ]) . !aire des cabrioles. Humble, craintif, Ie voilà qui prie la Vierge d'agréer son service: (( Douce Joïne, douce dame, N e despisiés' ce que jo sa; !... ]) . ne dédaignez pas Et iI se met à faire ses sauts les plus merveilleux (( Hé! fait iI, trés douce roine, Par vo pitié, par vo francise, N e despisiés pas mon servise! "

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Et il s'anime, multiplie ses tours, danse, marche sur les mains:

. Dame, faIt iI, je vous aore' Del cuer, del cors, des piés, des mains...

Por Deu, ne me voillés despire ! ])

. adore.

Et il reprend ses exercices avec une telle passion, iI se dépense avec une telle fougue, qu'il tombe épuisé au pied de I"aute!. Les jours suivants, il recommence, Un moine découvre son manège el Ie dénonce à I"abbé. L'abbé, avant de croire au scanda1e, veul Ie voir de ses yeux et il se rend à la crypte. guidé par Ie moine. Au moment OÙ ils arrivent. Ie jongleur est au plus fort de ses démonstrations et il ne tarde pas à tomber sur Ie sol, à bout de souffle. ]\]ais alors un grand prodige éclate aux regards de I"abbé et de son compagnon : la voûte de la chapelle s'ouvre et ils en voient descendre la Vierge, enveloppée de lumière, au milieu d'un cortège d'anges. Elle approche et doucement, avec Ie plus tendre soin, elle évente d'une (( touaille n blanche et fine Ie jongleur étendu à terre, (e son ménestrel n, pour rafraîchir son visage et s::s membres brûlants, Le conte du T ombeur de Notre-Dame en rappelle plusieurs autres, qui forment comme un petit cycle, et OÙ I"on voit la Vierge accorder à des jongleurs des marques miraculeu es de sa bienveillance. C'est la légende de la Sainte Char.delle d'Arras, selon laquelle la Vierge vinl offrir aux jongleurs Itier el I\ormand un cierge allumé au feu céleste et qui devait guérir Ie (( mal des Ardents n; c'est la légende du cierge placé sur I"autel de Notre-Dame de Roc-Amadour, et qui, par deux fois, vint se poser sur la vielle du jongleur Pierre de Siglar, tandis qu'il jouait: c'est enfin la légende du Saint-Vou-de-Lucques : dans I"église majeure de cette ,ille. Ie Sauveur en croix donna au jongleur Genès, qui viellait devant lui, un de ses souliers enrichis de pierreries pour Ie payer de son service,

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