‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 84 sur 402 · LE MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE

femmes, et sur ce chapitre nos auteurs sont intarissables. En voici un exemple (Ie Chevalier à la robe vermeille), Un bon vavasseur rentre chez lui à I'improviste. Dans sa cour, il trouve un cheval tout harnaché, un épervier, deux petitschiens à prendre les alouettes; dans la chambre de sa femme, une robe d'écarlate vermeille et des éperons dorés. II en fallait moins pour dénoncer la présence d' un galant. (( A qui tout ceci ? )) s'écrie-t-il. Et sa femme: (( A vous-même, sire)); et elle lui explique que ce sont des présents apportés Ie jour même par soh frère à son intention, Tout heureux de cette bonne surprise, Ie mari se couche et s'endort. Le lendemain, au réveit, it réclame sa robe vermeille, Sa femme feint de ne rien comprendre à sa demande :

Certes forment vous avilliez, Fet la dame, ce m'est avis, Bien doit estre vavassors viis Qui yeut e.stre m nesterez..., .

Le n apartIent nUe a voslle Ues D'avoir garniment, s'il n'est nués" :

çOapartient aces jogleors Et aces bons enchanteors Que il aient des chevaliers Les robes...., ))

... usage.

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II cherche: peine perdue. ({ Dame, dit-it à sa femme, ne vous souvient-il donc plus qu'hier matin à mon arrivée je trouvai ici un palefroi, un épervier, deux chiens à prendre les alouettes? et Ie tout, disiez-vous, était à moi; c'étaient des présents de votre frère. - Sire, réplique-t-elle, il y a bien deux mois et demi que mon frère n'est venu céans. II faut donc qu' un mauvais vent ait soufAé sur vous et que vous soyez Ie jouet des esprits mal ins. )) Le pauvre homme linit par en convenir; et sa femme I'aide à dresser l'itinéraire de tous les pèlerinages lointains qu'il devra faire pour obtenir la guérison de sa folie.

Même de ces données un peu grosses, I'art de nos auteurs a tiré de très heureux effets et, toujours sur Ie thème des ruses féminines, Ie fabliau d'Auberée peut être tenu pour un modèle de linesse, aussi bien par Ie subtil agencement des péripéties que par I'habiteté avec laquelle, dans cette histoire d'un mari bafoué sans I'avoir mérité, I'élément plaisant a été maintenu à la surface. Voici ce conte. Un jouvenceau de Compiègne désespère d'obtenir I'amour d'une jeune femme qu'il recherche depuis longtemps et que naguère I'opposit ion de son père I'a empêché d'épouser, Par pitié pour sa peine, mais non, à vrai dire, par pitié désintéressée, une vieille, qui a nom Auberée, vient à son aide. Un jour de marché, en l'absence du mari, elle rend visite à la dame et, tout en bavardant (un bavardage saisi sur Ie vif et que I'auteur rapporte avec inliniment d'esprit), elle glisse à la dérobée sous la courtepointe du lit Ie surcot de l'amoureux, où elle a pris soin de piquer une aiguillée de iiI. En rentrant chez lui, Ie mari découvre Ie surcot et ne doute pas de son déshonneur : sans explications il jette sa femme à la rue. La vieille l'y guettait; elle I'accueille chez elle, où la pauvre épouse maltraitée trouve son galant

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pour la consoler, Le lendemain, Ie plOblème est d'amener Ie man a de meilleurs sentiments. La vieille conduit sa protégée à I'abbaye de Saint-Corneil!e, la poste en attitude de suppliante devant l'image de la Vierge, puis va trouver Ie bourgeois et Ie couvre de reproches : ({ Je viens, lui dit-elle, de découvrir ta femme en prières au pied de I'aute\. N'est-ce pas pitié ?

f1 I deüst ele estre si seu Ie Feme qui si bele forme a?,..

Si Ie tieng a mult grant merveille De cest affaire qu 'ainsin'c veille De ce tendron qui hier fu née, Qui deüst la grant matinée Çaienz dorrnir soz sa cortine :

Et tu I'envoies as matines ! ))

Et elle Ie mène voir I'édiliant spectacle. Le bourgeois se laisse toucher et reprend sa femme chez lui. Cependant une inquiétude Ie tourmente : si sa femme est innocente, d'où venait donc Ie surcot? Com me it y pense, voici que dans la rue il rencontre Auberée en proie au désespoir : (( Trente sols! )) crie-t-elle, f1 T rente '01. ! la veraie Croix!

Or ne me chaut que ge plus vive I T rente sols! dolente, chaitive !

T rente sols! lasse, que fera; ?

T rente sols! et ou les prendrai ?

Trente sols! lasse, trente sol. I... ))

II interroge la vieille, et celle-ci de lui expliquer qu'un jeune hom me lui avait conlié un surcot à raccommoder, qu'elle y avait laissé son iii et son aiguille, qu'elle ne sait en quel endroit elle l'a égaré et qu'il va lui falloir Ie payer. Le bourgeois court chez lui : il trouve dans Ie surcot Ie iii et l'aiguille. T ous ses soupçons tombent, et il se fait plus joyeux que si on lui avait donné la Pouille entière! Et c'est encore une bien jolie trouvaille que Ie Lai d'Aristote, tel que I'a conté Henri d'Andeli : Aristote s'appliquant à détacher Alexandre d'une de ses belles sujettes indiennes; celle-ci décidant de s'en venger et partant en guerre avec ses armes de femme pour tourner la tête au philosophe : ses pieds nus sur Ie gazon, sa guimpe mal fermée, ses cheveux dénoués, sa robe adroitement troussée, ses chansons,les Aeurs qu'elle tresse, sa grâce tour à tour taquine et câline; linalement, Ie maître austère, vaincu, lui accordant cette fantaisie qu'il se mettra à quatre pattes, là, dans I'herbe du verger, et qu'il la portera sur son dos: puis, tandis que Ie sage, bridé et sellé comme un roussin, porte la belle sur ses reins, Alexandre paraissant à une fenêtre de la tour...

L'art du récit, Ie piquant des situations font pour une bonne part la force plaisante des fabliaux. Mais la gaieté qui y règne s'alimente aussi largement à une certaine humeur railteuse. Cette humeur s'exerce surtout aux dépens des personnages de la c1asse moyenne. On ne rencontre ici ni lOis, ni princes, ni papes, ni cardinaux, ni évêques. Les vilains, d'autre part, ne font que d'assez brèves apparitions, et, quand ils sont introduits, ce n'est pas toujours, comme en d'autres genres littéraires, pour tenir Ie mauvais rôle: non qu'ils soient peints en personnages sympathiques : on ne se prive pas de les faire laids, sales, cupides, soupçonneux, obtus; mais souvent aussi ces bons balourds savent mettre les rieurs de leur côté : tels Connebert, ou Ie Vitain (( au buffet )), ou Constant du Hamel. En revanche, les chevaliers et les bourgeois 10rment une galerie nombreuse, et its sont sensiblement plus maltraités que les vilains. Victimes du mariage, esclaves de femmes impérieuses, maris trompés, marchands vaniteux et farauds, its délilent SOilS un regard prompt à saisir leur faible. Plus qu'eux encore, c'est Ie clergé qui fournit aux conteurs leur cible favorite: non les c1ercs d'école, c'est-à-dire les étudiants, hardis compères et joyeux lurons, mêlés à des facéties diverses, et qui obtiennent ('indulgence amusée du public; mais les prêtres, et, à l'occasion, les moines. Parfois, prêtres et moines ne reçoivent qu' une simple nasarde, assénée au passage, ass::z bénigne; mais très souvent ils sont fort malmenés, On est très frappé des nombreuses mentions que les fabliaux font des (( prêtresses )), c'est-à-dire des femmes mariées avec des prêtres : it semble qu'il y ait eu là une situation réellement existante et, dans une certaine mesure, tolérée par l'autorité ecclésiastique. Nosconteursn'y insistentpasautrement,comme s'ils tenaient Ie fait pour ass::z naturel; mais ils se délectent à raconter les aventures des prêtres hors du presbytère. Elles sont nombreuses, ces aventures,

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LES TROIS DAMES DE PARIS. - Fabliau de Watriquet. Elles festoient à la taverne. Dame Maroie chante f1 ce chant nouvel)) : f1 Commere, menons bon revel: - Te/s vi/ains L'escot paiera - Qui ja Ie vin n'ensaiera. )) (Arsenal, ms, 3525),

LE LAI D'ARISTOTE ou Ie Philosophe selIé et bridé, - Médaillon du portail de la Cathédra!e de Lyon,

et tournent toujours à la confusion du peu édiliant personnage, Ces récits ont été visiblement des morceaux friands pour les narrateurs et leur public: ici, Ie galant, traqué par des valets de ferme, acculé dans un coin d'étable et réduit à se défendre, comme une bête, à coups de dents; là, cet autre, qui fuit éperdu, avec une meute de chiens à ses trousses; cet autre enfermé dans un lardier; cet autre étouffé dans un four; cet autre plongédans une cuve à teinture; cet autre assommé à coups de gourdin.

Au reste, il ne faudrait pas croire que des tableaux de ce genre répondent à une intention satirique bien profonde.

Si la satire suppose la foi en un certain idéal, la condamnation de certains abus et Ie désir de les réformer, on ne peut pas dire qu'iI y ait dans les fabliaux de véritable satire, lis n'appartiennent pas à la littérature de combat; ils ne défendent pas une cause; ils n'attaquent pas. Que ce vilain, qui veut entrer en paradis et soutient ses prétentions contre les saints du lieu, rive à chacun d'eux son clou, disant à saint Pierre: II Je n'ai pourtant jamais renié Dieu, comme vous fÎtes par trois fois )), et à saint Thomas: I( Je n'ai pourtant pas, comme toi, demandé à toucher les plaies du Seigneur)), et à saint Paul; (( Je n'ai pourtantpas,comme toi, lapidé saint Ë.tienne)) : ce n'est que boutade (Ie Vilain qui con quit Ie paradis par plait). Le trait n'a pas plus de portée que l'irrévérence du jongleur qui, ayant perdu au jeu les âmes d'enfer, accuse saint Pierre, contre qui il joue, d'avoir triché et lui tire sa belle barbe (Saint Pierre et Ie Jongleur). Les auteurs de fabliaux visent tout bonnement à am user et ne cherchent pas plus loin. Or ils savaient que les effets comiques s'obtiennent très communément par Ie jeu des contrastes, V oici quelques histoires où des vilains se taillent un joli succès sur des chevaliers ou des bourgeois: est-ce une revanche, tendancieusement imaginée, des faibles sur les forts? Non; mais seulement Ie spectacle plaisant d'une partie diflicile gagnée par des gens traditionnellement tenus pour des lourdauds, De la plaisanterie, de la bonne et de la mauvaise, et rien de plus, voilà l'esprit des fabliaux. On s'en rend bien compte à voir Ie rôle qu'ils donnent aux femmes. II ne viendrait à la pensée de personne qu'ils aient viséà les corriger, ni à corriger d'ellesles hommes, N'empêche qu'ils les malmènent fort: elles trompent la surveillance la plus rigoureuse, elles font accroire à leurs maris les bourdes les plus invraisemblables; et, sur la preuve irréfutable de leur faute, elles se tirent d'affaire avec une géniale présence d'esprit. Elles sont afAigées de tous les vices, dissimulées, ingrates, cupides, jalouses, obstinées, curieuses du mal, insatiables de plaisir, toutes, et jeunes et vieilles, et très particulièrement (( les dames de Paris)) : et c'est pourquoi it n'y a que de les battre, impitoyablement, sans espoir d'ailleurs de les amender. Pour leur part, les conteurs ne prétendent pas à ce résultat. A quels sentiments cèdent-ils donc? Au simple désir de faire rire. La littérature cléricale a traité surabondamment cette matière : la perversité des femmes est une sorte de quintaine, où s'escrimaient les virtuoses comme les novices du style. A ce jeu les auteurs de fabliaux sont venus comme les autres, avec une jovialité qui ôtait encore de sa signilication profonde au lieu commun.

Car ces trouvères d'aspect popu!aire sont fréquemment des clercs, c'est-à-dire qu'ils ont été formés aux écoles : ainsi Rutebeuf et Henri d'Andeli, l'auteur de Richeut, celui d'Auberée, celui des Trois Aveugles de Compiègne, et d'autres. Aussi bien ne faut-il pas

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se faire dïllusion sur Ie caractère prétendûment populaire des fabliaux. Parce que les personnages en sont pris dans les milieux moyens ou inférieurs, parceque les histoires en sont grasses ou fortes en piment, parce que la plaisanterie y parcourt toute la gamme de la hardiesse, risquée, osée, effrontée, éhontée; parce que la forme en est quelquefois négligée jusqu'au débraillé, on est tenté deconsidérer que ces poèmes sortent du peuple. Pourtant, ni la qualité des auteurs, ni celie des publics n' autorisent ce jugement. On vient de lïndiquer pour les auteurs; quant au public, on ne voit pas que la menue gent, ni les bourgeois aient eu pour ce genre une prédilection plus marquée que pour les chansons de geste. Dans les cercles élevés florissait une littérature, romanesque ou Iyrique, dont I'esprit était, à plusieurs égards, aux antipodes de celui des fabliaux; mais iI n'est pas dit que les auditeurs des Chrétien de Troyes ou des Thibaud de Champagne, même les femmes, n'aient pas prêté une oreiIIe complaisante à des contes très crus. Des témoignages variés montrent Ie contraire: si des seigneurs ou des hommes du monde, un Robert II de Guines ou un Philippe de Beaumanoir, n'ont pas dédaigné de s'exercer eux-mêmes à composer des fabliaux, iI n'est pas étonnant que des Jouglet, des Pinçonnet, des Watriquet de Couvin, ces types de parfaits ménestrels, aient tenu des contes fort salés à la disposition de leurs maîtres pour les distraire, pour les II jeter hors de pensée )); it n'est pas étonnant que les fabliaux les plus grossiers voisinent dans les recueils manuscrits avec les plus pures productions de la littérature courtoise ou morale. Qu'est-ce à dire, sinon que les fabliaux ne sont ni la créatJon ni la propriété d'une classe sociale particulière, mais représe.ntent plutôt une tendance d'esprit qui a été celie d' une époque entière, Le goût de la grosse plaisanterie semble bien avoir cohabité dans les mêmes esprits avec des goûts plus subtils et plus raflinés. C'est pourquoi I'on commet une erreur historique en disant que les fabliaux appartiennent à la littérature bourgeoise: il est prudent de dire seulement qu'ils appartiennent à la littérature réaliste. L'ensemble de ces poèmes constitue un document curieux sur les mceurs de I'époque. A condition de laisser tomber quelques pénibles grossièretés. où iI est permis de ne pas se plaire sans être taxé de pmderie ou d'excessive délicatesse, on y trouve une robuste gaietè, somme toute saine, libre sans licence, exempte de ce libertinage OÙ la nou. velie française, dans la suite, mêlera parfois I'art et I'hypocrisie, exempte de cette perversité d'une autre espèce qui flattera, dans la nouvelle italienne, Ie goût de I'horrible et la curiosité du sang versé.

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