II. - Le théâtre comique
Le Dit de I'Herberie, Ie Privilège aux Bretons, la Paix aux Anglais, p. p. Edmond Faral, I\limes français du XIII" siècle, 1910; Courtois d'Arras, p, p, E. Faral (Classiques français du moyen âge), 2- éd. 1922; Ie Garçon et I'Aveugle, p. p. Mario Roques (dans la même collection), 1912; Ie Jeu de Robin et de Marion, p, p. E. Langlois, 1895; Ie Jeu de la Feuillée, p. p. E. Langlois (Classiques français du moyen âge), 1911, Voir: L. Petit de Julleville, Répertoire du théâtre comique en France au moyen âge, 1886; Joseph Bédier, les Commencements du théâtre comique (Revue des Deux Mondes, 1890, t. XCIX); Maurice Wilmotte, f.tudes critiques sur la tradition littéraire en France, 1909; E. Faral, les Jongleurs en France au moyen âge, 1910; Gustave Cohen, la Scène de I'aveugle et de son valet dans Ie théâtre français du moyen âge (Romania, t. XLI, 1912, p, 346).
CE N'EST PAS SEULEMENT dans Ie Saint Nicolas de Jean Bodel que ce mélange se produit : c'est aussi dans beaucoup d'autres pièces, dans beaucoup de mystères, et des plus anciens, A la date de ces textes, la farce n' est pas encore née, ou, plus exactement, nous n'en possédons pas d'exemple; et parmi les farces que nous JX>ssédons d'une époque plus récente, plusieurs traitent les mêmes sujets que certaines des scènes plaisantes insérées dans les mystères. On en a parfois conc\u que la farce et la comédie s'étaient peu à peu dégagées, par une sorte de libération, du drame religieux, CeUe opinion paraÎt peu fondée. II est plus vraisemblable que l'esprit comique a agi du dehors sur Ie drame sérieux et que les scènes plaisantes se sont glissées dans les mystères parce qu'elles vivaient ailleurs déjà de leur vie propre. Sans doute la farce proprement dite est-elle un genre relativement tardif; mais Ie théâtre comique a dû Reurir dès une époque ancienne, sJX>ntanément éc\os, peut-être dédaigné des leurés, négligé par les copistes, non pas tellement toutefois qu'il n'ait laissé des traces et qu'on ne puisse en citer quelques productions remarquables.
L'instinct dramatique s'est manifesté dans notre liUérature médiévale sous des formes diverses. II a inspiré, on l'a vu, des danses, dont certaines chansons constituent en qudque sorte les livrets, Les jongleurs donnaient aussi des représentations chorégraphiques : danse des Épées, danse de \'Ours, danse d'Hérodiade, qu'à vrai dire on connaÎt assez mal, mais qui, JX>ur la danse d'Hérodiade au moins, comportaient la récitation d'un texte mi-narratif, mi-dialogué. Même la simple lecture des romans, faite à haute voix par des hommes du métier, comme c'était l'usage courant, comportait une certaine mise en scène: un bon récitant devait savoir varier ses tons, ses jeux de physionomie, ses gestes, selon les personnages et selon les circonstances, Cet art, sur lequel nous possédons des témoignages, trouvait particulièrement à s'exercer dans les nombreux poèmes (tels que les romans de Guillaume de Dole et de la Violette), où on introduisit des chansons en manière de divertissements: \'effet de ces intermèdes est sensible dans la petite pièce intitulée la Cour de Paradis, où un trouvère a imaginé de décrire la cour céleste tenue Ie jour de la T oussaint par les saints et les âmes des justes : chacun des principaux personnages chante sa chanson au moment où iI se présente à la fête. On fait un pas de plus vers Ie théâtre proprement dit quand paraissent les monologues dramatiques et les mimes dialogués. Cétait un jeu de contrefaire, pour rire, certains types: on (( faisait Ie sot )), on (( faisait l'ivre )) ; plusieurs auteurs, dont Rutebeuf, se sont amusés, dans des Dits de !'herberie, à imiter Ie boniment des marchands de simples, leurs annonces mirihques, leur rhétorique charlatanesque, Un autre trouvère, dans la pièce des Deux Bourdeurs ribauds, a representé deux jongleurs burlesques qui se querellent, et dont chacun, à grand renfort d'injures, pretend faire prévaloir sa science sur celie de son rival. Un autre, dans Ie Privilège aux Bretons, met en scène des Bretons qui réclament devant Ie roi, au nom de droits immémoriaux, Ie privilège de fabriquer des balais et de curer les fosses. Un autre encore, dans la Paix aux Anglais, écrit une sorte de pichrocholade, où \'on voit, à la cour d'Angleterre, Ie roi et ses vassaux, (( fastrouillant )) et baragouinant, se promeUre une éc\atante revanche des victoires remJX>rtées par Philippe Auguste. Deux poèmes, plus amples, plus complexes que les précédents, doivent être considérés COffime de véritables comédies: l'un, Courtois d'ArTas, est de la hn du XII e sièc\e ou des premières années du XIII e; l'autre, Ie Garçon et l'Aveugle, peut être daté des environs de l'année 1270. La première de ces pièces est une adaptation (( par personnages )) du thème de l'Enfant prodigue : Courtois, las des lourds travaux dont on Ie charge, quiUe la ferme de son père; iI est bientôt délesté de sa bourse par deux galantes personnes qu'il rencontre à la taverne. Après quoi, il est trop heureux qu'un bourgeois lui conhe la garde d' un troupeau de JX>rcs; mais à ce nouveau métier, nourri d' un mauvais pain, il ne tarde pas à s'épuiser et iI hnit par rallier la maison paternelle. Fait curieux, Ie texte de ce poème contient quelques indications scéniques qui font partie intégrante de la rédaction rimée : si ces indications ont appartenu réellement à \'original, on peut être tenté de considérer que la pièce était jouée par un acteur unique, qui tenait tour à tour tous les rôles, comme c'était Ie cas, on Ie sait, pour d'autres ceuvres, par exemple JX>ur Ie conte de T TUbed et Antrongnart, rimé par Eustache Deschamps. Mais on remarque aussi que ces très rares et hès brèves insertions narratives ont uniquement pour objet d'indiquer un changement du lieu de l'action, et elles peuvent être auribuées à un régisseur, à un (( mcneur du jeu II, qui était sans doute en même temps \'un des acteurs, probablement celui qui tenait Ie rôle de Courtois: en ce dernier cas, on aurait affaire à une comédie régulière, Mais qu'on s'arrête à \'une ou à \'autre explication, \'ceuvre n'en conserve pas moins un caractère proprement dramatique, Le petit JX>ème du Garçon et de l'Aveugle a JX>ur sujet les
méchants tours joués à un aveugle, d'ailleurs peu sympathique, par Ie valet chargé de Ie conduire : rien ne Ie distingue d' une véritable pièce de théâtre. C'est .aux dernières pages d'un manuscrit unique qu'il nous a été conservé, épave d'une liuérature perdue, qui fm peut-être riche, Ainsi Ie XIIIC sièc\e olfre une production scénique à caractère plaisant, dont les ceuvres vont de \'espèce la plus simple à des espèces plus complexes et plus complètes. II en est deux auxquelles iI convient de faire une place à part, Ie leu de la Feuillée, Ie leu de Robin et de Marion.
Dans Ie leu de la Feuillée la scène est à Arras, à la fête de la Pentecôte, au temps où les chanoines de l'église cathédrale venaient eXJX>ser la grande châsse de Notre-Dame sur la place du Petit- Marché, Presque dépourvue d'intrigue, l'ceuvre ne se comJX>se guère que d'une série de tableaux où \'on voit défiler Adam Ie Bossu, sur Ie point de partir aux écoles de Paris et qui exerce sa verve aux dépens de sa femme, déjà touchée par l'âge; - son père, maître Henri, chez qui Ie médecin diagnostique un mal fréquentà Arras, \'avarice; - une dame Douche, qui a de bonnes raisons pour voir sa taille s'élargir; - un moine, colporteur de reliques propres à guérir la folie et dont \'escarcelle s'emplit à vue d'ceil; - des fées aussi, qui viennent distribuer leurs dons et présentent la roue de Fortune par laquelle les uns sont élevés, les autres précipités; - des buveurs à la taverne, qui s'entendent pour dépouiIler Ie moine de sa bourse et l'obligent par surcroÎt à en gager ses reliques. D'un bout à \'autre, la pièce est une satire, qui crible de ses traits non seulement les personnages en scène, mais encore tous ceux que la conversation amène sur Ie tapis: des personnages bien vivants, pris dans la société d'Arras, des bourgeois connus et leurs femmes, Si vite que vieillissent les productions de ce genre, faites d' (( actualités II, ceUe sorte de (( revue )) conserve encore à nos yeux sa fraÎcheur. Nous avons sur la vie d'Arras à ceUe époque, sur les choses et sur les gens, une information suffisante pour apprécier la fantaisie sémillante et la verve spirituelle de \'ceuvre. Cependant iI est assez difficile de comprendre l'état d'esprit d'où elle procède. Les manuscrits l'auribuent à Adam Ie Bossu (Adam de la Halle), qui pourtant y fait hgure de mari peu courtois et de hIs peu respectueux ; on y voit aussi cinglé durement un certain Jacquemon Pouchin, qui paraÎt avoir été un des meilleurs am is d'Adam. On s'étonne de l'aUitude prise ainsi par Ie poète : c'est JX>urquoi on a pu supJX>ser que la pièce avait été écrite non par Adam, mais par quelqu'un de ses ennemis. La supposition est fragile: die a contre elle Ie style du JX>ème, qui est bien celui des autres ceuvres d'Adam, et aussi l'attribution des manuscrits, qu'on ne saurait écarter sans des raisons décisives. II faut laisser Ie leu de la Feuillée à Adam Ie Bossu et s'accommoder com me on peut de l'étonnement que cause, par certains côtés, ceUe ceuvre qui pousse l'originalité jusqu'à la bizarrerit', Une poésie non moins originale, non moins spirituelle, mais où la grâce a plus de part, règne dans Ie leu de Robin et de Marion. Adam de la Halle Ie comJX>sa vers 1285, sans doute en Italie, où iI avait accompagné Ie comte d'Artois, envoyé à Naples au secours de Charles d'Anjou. La première représentation eut lieu à Arras quelques années plus tard, après la mort de l'auteur. On lui donna alors une sorte de prologue, Ie leu du Pèlerin, où un pèlerin, revenant du royaume des Deux-Siciles, donne des explications sur l'origine de la pièce et invite Ie public à l'écouter avec bienveillance, Pris à partie par des ribauds, ce personnage vide la scène et Ie (( jeu )) commence, Sur Ie pre, Marion, \'amie de Robin, garde ses moutons et chante; passe un chevalier, son faucon sur Ie poing, et qui chante aussi, II voit la bergère, lui conte ßeureUe; mais, n'ayant rien pu contre lïngénuité malicieuse et ironique de la belle, iI s'éloigne. Survient Robin, à qui Marion rapJX>rte ce qui vient de se passer et qui se met à fanfaronner, lançant son déh au galant, qui n'est plus là : eton mange, on chante, on danse. A demi rassuré, Robin, par crainte d'un retour offensif de son puissant rival, juge opJX>rtun de s'assurer du renfort et iI va chercher d'autres pastoureaux, En son absence, Ie chevalier est revenu auprès de Marion. Robin revient aussi, tenant Ie faucon qui s'était échappé et qu'il a raurapé sur une haie: Ie mom nt est venu de châtier Ie chevalier, comme iI se l'était héroïquement promis; mais iI n'y songe guère : au contraire c'est Ie chevalier qui commence par lui asséner un horion, sous prétexte qu'il traite sans égard Ie noble oiseau, puis qui enlève Marion. Heureusement pour Ie galant déconht, Marion a su se défendre toute seule: dIe revient. T ous les compagnons de Robin s'assemblent et \'on mène grande fête; \'alerte causée par un loup qui tombe dans Ie troupeau, un chamaillis dont la coquetterie d'une autre pastoure, PerreUe, est \'occasion, ne troublent qu'un instant les bavardages joyeux et les chansons; et Robin épouse Marion. CeUe (( bergerie )), æuvre d'un JX>ète et d'un musicien, est, comme on l'a dit, Ie premier en date de nos opéras-comiques, Elle est due à la même inspiration que les pastourelles Iyriques : on y