LE MOYEN ACE
L'AMOUR ET LA HAINE, d'a{>rès la Somme Ie Roi (Musée Britannique, ms. Add, 2816. xm" siècle).
E:.galement simples, et curieux par les ren eignements qu'ils fournissent sur la vie de J'époque, d'autres écrits se présentent comme des recueils de préceptes, Plusieurs enseignent les règles de la courtoisie et des belles manières : ainsi Ie Ditié d' Urbain, Ie Roman des ai/es de courtoisie, composé par Raoul de Houdenc, et les diverses rédactiO:1S des Contenances de table, Parfois, com me ies Enseignements de Robert de Ho (ou, par anagramme du nom de l'auteur,les Enseignements Trebor), ils visent spécialement la jeunesse; parfois,comme Ie Chastiement des dames, composé par Robert de Blois, ils s'adressent particulièrement aux femmes, C'est à I'ampleur de véritables traités qu'aueignent certains ouvrages de plus haute portée morale, tels que la traduction de la Consolation de Philosophie de Boèce, faite au XII" siècle par Simon de Freine, ou les Quatre Temps de l'âge d'homme, æuvre de Philippe de Novare. Si auachants que soient ces écrits à beaucoup d'égards, ils Ie cèdent cependant en intérêt à tout un groupe de poèmes, dont les auteurs ont peint, pour en blâmer les vices, la société de leur temps, tantôt s'en prenant aux seules femmes, comme dans I' Evangile des femmes (XlI e !;:ècle),le Dit de Chastie Musart, Ie Dit des Comettes, Ie Blâme des femmes, tantêt-et ce sont là les æuvres les plus marquantes - brossant un tableau d'ensemble où figurent les différents (( états du monde II. A toutes ces productions, la satire donne une grande vivacité de couleur. Les auteurs qui nous ont laissé des I( états du monde II sont souvent venus à ce genre de poésie sur la fin d'une vie où la mondanité avait tenu une large place: c'était de leur part un acte d'abjuration de ce qu'ils avaient adoré; mais, tenant I'exercice même de leur critique pour une preuve suf!ìsante de contrition personnelle, ils aUaquent avec vivacité, par un effet assez plaisant de leur retour à résipiscence, ceux qui restent encore plongés dans leurs anciennes erreurs. Nous citerons trois des poèmes de ceUe sorte, dont les auteurs sont de trois conditions différentes: un évêque, un jongleur, un seigneur, Le plus ancien est Ie Livre des Manières, auribué d'ordinaire à E:.tienne de Fougères, qui fut évêque de Rennes de 1168 à 1178, A vrai dire, peut-être a-t-il composé son ouvrage en latin et Ie texte que nous lisons n'en est-il qu'une traduction faite par un autre que lui. II avait été chapclain de Henri II d"Angleterre et s'était auiré les
applaudissements de la cour royale pour les choses gaies qu'iI savait composer en vers latins rythmiques et en prose. Mais Ie Livre des Manières commence par un jugement des rois, où Ie roi d'Angleterre pouvait trouver comme les autres des leçons : certaines allusions même Ie visent spécialement. Après quoi vient Ie compte desclercs, des prélats, des chevaliers, des vilains, des marchands, des bourgeois et des femmes; et Ie ton de I'æuvre est partout d'un homme qui n'a plus d'indulgence pour Ie monde. Sïl avait donné d'abord dans la frivolité, E:.tienne a pris ici rãuitude d'un pasteur dont la parole refJète Ie pur esprit de I'Église : iI s'exprime en termes élevés sur la mission chrétienne de la Chevalerie; les pages quïl consacre aux paysans sont empreintes d' un sentiment de pitié auquel ses critiques ne font qu' une ombre légère, et la description du sort misérable de ces pauvres gens, dont la destinée est de (( laborer I), est un des rares textes de ceUe époque où ne s'étalent pas Ie mépris, la raillerie ou la haine. En revanche, il traite les marchands avec assez de dureté, et les détails nombreux qu'il montre de leurs procédés de commerce sont faits pour donner une idée peu avantageuse de leur bonne foi, Quant aux femmes, qui sont fort malmenées, il est surprenant que cet ecclésiastique, qui devait avoir par la confession une certaine expérience personnelle, ait tracé d'elles un portrait dont presque tous les éléments sont de convention, tout imprégné de la rhétorique artificielle propre à 'Ia liuérature antiféminine, et qui rappelle parfois Ie fabliau. La Bible Guiot, écrite entre les années 1205 et 1218, est, par I'esprit, forI différente du Livre des Manières. C"est I'æuvre d'un converti, mais d'un singulier converti. Ancien jongleur des cours seigneuriales,l'auteur, Cuiot de Provins, s'était retiré d'abord à I'abbaye cistercienne de Clairvaux, puis, au bout de quatre mois, chez les moines noirs, à Cluny. C'est sous Ie froc qu'il composa sa Bible, où, dans Ie défilé traditionnel des (( états II, il a fait une place particulière aux moines et aux gens de science, théologiens, légistes, médecins. Tout moine qu'iI fût devenu, iI n 'avait pas dépouillé Ie vieil homme, et les arguments dont il étaie ses critiques sont souvent étranges, S'iI trouve que la chevalerie se perd, ce n 'est pas pour des raisons très relevées: c'est parce que les seigneurs sont devenus chiches et n'aiment plus les fêtes comme autrefois. Si, passant aux ordres religieux, il aUaque vivement les moines blancs, c'est pour leur rapacité, et Ie grief est sérieux; mais il n'aime pas non plus les Chartreux, et ceUe fois, c'est parce que leur genre de vie est trop dur : raison inattendue de la part d' un moine, aussi bien que la raison de son goût pour les chanoines de Saint-Augustin : s'il lui plaisent. c'est quïlles voit bien vêtus, bien chaussés, bien nourris. Sïl maudit les médecins, eux, leurs onguents et leurs pilules, c'est parce qu'its condamnent les tables plantureuses, les bons chapons, les bonnes sauces et les vins c1airs, dont il se déclare friand. Aussi ceUe Bible d'un pécheur venu à repentance a-t-elle souvent I'air d'être encore une facétie de jongleur. La Bible qu'écrivit vers 1220 Hugues II de Berzé (Berzé-Ie- Châtel, près de Cluny) nous ramène à une conception plus sérieuse des choses. L'auteur, assez haut personnage, avait couru Ie monde et pris part, de 1201 à 1205, à la quatrième croisade : il avait mené à Constantinople une vie qu'it juge sévèrement. II revint de ses erreurs, et I'on pense quïl prit de nouveau la croix en 1220, ceUe fois dans un esprit plus austère, Son livre est I'acte de contrition d'un homme qui a beaucoup aimé Ie monde et I'amour. On y voit bien survivre un certain aUachement à ce (( siècle )) quïl condamne; mais Ie sentiment de la mort et de la caducité des biens humains y trouve une expression d' une évidente sincérité. Bien que I'ouvrage ait été infJ encé par la Bible Guiot, il en diffère profondément par sa gravité, comme il diffère aussi du Livre des Manières d'Étienne de Fougères par un souci du salut plus étroitement personnel.