‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 11 sur 114 · Plusieurs attribuent Y Image du Monde à Gautier de Metz · texte numérisé non relu

Plusieurs attribuent Y Image du Monde à Gautier de Metz

OR TREIZIÈMi: SIÈCLE

genre par toutes sortes d'inventions ingénieuses, imitées en partie d'Ovide.

Tout n'est pas à mépriser dans ces efforts du moyen âge pour répandre par la poésie quelques notions des sciences ; on a remarqué que ce grand développement du genre didactique a coïncidé avec la prospérité croissante des universités. Ce genre mixte, qui veut allier la science et la poésie, a fleuri chez nous jusqu'à une époque récente. Aujourd'hui, il semble épuisé. A mesure que la science à la fois se complique et se précise, on s'attend de moins en moins a la voir s'exprimer en vers; le poème scientifique risque de nous paraître désormais, ou trop peu savant ou trop peu poétique.

La poésie satirique. — Le Roman de la Rose. — Le Rotnan du Renat'd.

Les Fabliaux. — Rutcbeuf.

5S. L'esprit chevaleresque avait inspiré à la fois de courtes chansons et ces longues épopées que le moyen âge appelle chansons de gestes. L'esprit satirique, aussi ancien en France que l'esprit chevaleresque, et peut-être plus indigène, a dicté les fabliaux^ et d'autres petites pièces d'un caractère gai et railleur; il a inspiré des poèmes étendus, dont les plus remarquables sont le Roman du Renard et le Roman de la Rose, ou, plus exactement, la seconde partie de cette œuvre célèbre.

Faut-il, en effet, rapporter le Roman de la Rose à la poésie didactique ou a a poésie satirique? Le moyen âge se souciait fort peu de ces divisions de genres, dont une autre époque abusa. Toutefois, quelle qu'ait été la pensée première de l'œuvre, le Roman de la Rose, tel qu'il s'offre à nous, est surtout une satire des mœurs du XIII* siècle.

Guillaume de Lorris, dont la vie est inconnue, écrivit,

LA POËSIE SATIiUQUe 09

Qlll

vers 1250, les quatre mille premiers vers du Roman de la Rose. Jean de MeungS cinquante années plus tard environ, reprit l'œuvre interrompue et l'acheva, en y ajoutant des développements étendus, étrangers au plan / primitif. Guillaume de Lorris avait voulu dépeindre seule- / ment les peines et les douceurs de l'amour : la liose, qui s'épanouit brillante et parfumée au milieu d'un beau jardin, était le symbole de la personne aimée. Son style est clair, élégant, correct. L'invention est un peu refroidie, selon notre goût moderne, par la multitude des personnages allégoriques : Uonte^ Jalousie, Déduit (plai* sir). Danger, Bel Accueil, Malebouche (Médisance), Faux Semblant (Hypocrisie)'. Il est vrai que l'auteur a su quelquefois donner la vie et une physionomie distincte à ces abstractions personnifiées. On admire ce portrait frappant de l'Envie :

Ele ne regardoit noient, Fors de travers en borgnoianl.

Ele a voit un mavés usage, Qu*ele ne pooit ou visage Regarder rien de plain en plain, Ains clooit un oel par desdain ; Qu'ele fondoit d'ire et ardoit, Quant aucuns qu'ele regardoit Estoit ou preus, ou biaus, ou gens, Ou amés, ou loés des gens.

Elle ne regardait rien, — Sinon de Uavers en fermant un œil. — Elle avait un mauvais usage, — C'est qu'elle ne pouvait au visage — Regarder rien face à face, — Mais fermait un œil par dédain ; — Car

i. Jean, surnommé Ciopinel, né à Meung-sur-Loire, vers 1260, mourut à Paris vers 1318. Outre la suite du Homan de la Rose, il écrivit quantité d'autres vers et des traductions d'auteurs anciens.

2. Vers le môme temps, Bel Voir, Bon Espoir, Beau Semblant, Beauté, Danger, figurent dans une chanson de Thibaut de Champagne la 31*>). Faux Semblant n'apparaît que dans la seconde partie du Boman de la Rose.

elle fondait de colèi^ et brillait, — Quand quelqu'un qu'elle regardait — Élail ou preux, ou beau, ou noble, — Ou aimé, ou loué des gens.

54, Jean de Meung, énidit, philosophe, moraliste (parfois fort immoral), en continuant le Roman de la Rosey en a voulu faire une sorte d'encyclopédie poétique et confuse, où il pût jeter pêle-mêle divers tableaux de la vie humaine et des passions qui l'agitent. Tantôt il peint les occupations qui partagent les hommes, et raille amèrement les travers de tous les métiers. Tantôt il cite à l'appui de ses théories ou de ses sophismes, de longs passages des poètes et des philosophes de l'antiquité, souvent traduits par lui avec énergie et précision. Ailleurs, il moralise sur la Fortune, ou bien il médit aigrement des femmes, qui sont perfides ; des ordres religieux, qu'il taxe d'hypocrisie ; des nobles, souvent méchants ; des vilains, souvent lâches. Plus loin, dans un long épisode, il expose ses idées sur la nature de Dieu, le système du monde, et le libre arbitre des humains. C'est toute une métaphysique et toute une cosmogonie, mise dans la bouche de « Dame Nature », sans oublier les rêveries des alchimistes et la recherche du « grand œuvre*». Il y a beaucoup de poésie dans son style, mais souvent de l'affectation et toujours de la prolixité. Citons quelques vers de la description qu'il fait de l'âge d'or, antérieur à l'invention des arts : les hommes, nourris de miel et de fruits, vivaient à l'abri des grottes ou des arbres :

Es roches et es tiges grosses Des chesnes crues se reboutoient, Quant la tempeste redouloient.

Et quant dormir par nuit voloient, En leu de coustes aportoient

i. On nommait ainsi la recherche de la « pierre philosopUale », c'est-à-dire du secret de changer les métaux vils en or.

En leur casiaus monciaus de gerbes,

De fueilles, de mousses ou d'orbes.

Et quant li airs ert apaisiez,

Et li tans douz et aaisiez,

Et li venz douz et delitable,

Si comme en printenps pardurable,

Que cil oisel chascun matin

S'estudient en leur latin

A l'aube du jour saluer

Qui tout leur fait leur cuers muer,

Zephirus et Flora sa famé.

Qui des fleurs est déesse et dame,.,.

Des floretes leur estendoient

Les coûtes pointes, qui rendoicnt

Tel resplendeur par ces herbages.

Par ces prez et par ces ramages,

Qu'il vous fust avis que la terre

Vousist emprendre estrif ou guerre

Au ciel d'estre miex estelee.

Tant ert par ses fleurs révélée.

Dans les roches et dans les gros troncs — Des chênes creux s'allaient tapir — Quand ils redoutaient la tempôte. — Et quand voulaient dormir la nuit, — En lieu de couvertures ils apportaient — Dans leurs cases des monceaux de gerbes, — De feuilles, de mousses ou d'herbes. — Et quand l'air était apaisé, — Et le temps doux et agréable, — Et le vent doux et gracieux, — Comme il arrive au printemps étemel, — Quand les oiseaux chaque matin — S'étudient en leur latin — A saluer l'aube du jour — Qui leur agite doucement le cœur, — Zéphire et Fioi'e sa femme, — Qui des fleurs est déesse et dame — Des fleurettes leur étendaient — Les tapis peints, qui faisaient — Une telle splendeur par ces herbages, — Par ces prés et par ces bois, — Qu'il vous eût semblé que la terre — Voulût entreprendre la lutte — Contre le ciel à qui serait mieux étoilée, — Tant elle était orgueilleuse de ses fleurs.

L*œuvre de JeandeMeung comprend dix-huit mille vers, tous de huit syllabes, à rimes plates; ce rythme est aussi celui de la première partie du poème.

Le succès du Roman, de Ja^Rose fut immense et duraWg; les hardiesses de langage et de" pensée que Jean de Heung y avait semées, ne contribuèrent pas moins à la

grande renommée de Touvrage que le talent réel des deux poètes et le mérite de leur style, toujours alerte et yif, même quand l'idée est obscure ou quand l'invention languit. Ils furent lus et goûtés en Italie, en Angleterre, où Chaucor traduisit près du tiers du roman. A la fin du XIV® siècle, Christine de Pisan attaqua vivement ce livre, où les femmes étaient calomniées; le chancelier de l'Université, Jean Gerson, en dénonça la morale relâchée. Ces illustres adversaires ne purent ébranler une renommée aussi établie. Les manuscrits du roman se multiplièrent jusqu'à devenir innombrables. Au xvi« siècle. Clément Marot en rajeunit le texte dans une édition nouvelle. C'est un des rares ouvrages du moyen âge qui n'ont jamais été complètement oubliés en France, même au temps où l'opinion enveloppait dans un commun dédain tout ce qui avait été écrit chez nous avant la Renaissance. Longtemps on regarda le Homan de la Rose comme la plus ancienne œuvre de quelque valeur, composée en langue française. C'était une erreur : on oubliait, ou plutôt on ignorait alors nos chansons de gestes, plus vieilles d'un siècle et demi.

55. Le vaste cycle satirique appelé Roman du Renard appartient au jc^ul-aiède, du moins quant à la meilleure partie de l'œuvre et la plus originale.

Les sources du poème sont inconnues. Il en existe des rédactions très différentes en latin, en flamand, en allemand, en français. Le texte flamand paraît plus ancien que le texte français, mais il est dérivé, croit-on, d'un autre texte français original, qui est perdu. La rédaction française conservée se compose d'un cycle primitif, écrit entre la fin du xii® siècle et la fin du xiii® siècle ; et de deux suites, intitulées Renard le nouveau et Renard le contrefait; en tout près de cent mille vers, dont un tiers

seulement appartient à l'œuvre primitive, très supérieure aux suites qu'elle a reçues.

Tout le poème est visiblement une longue satire de la société féodale. A travers une foule d'épisodes, le fond do l'action conserve son unité : c'est la lutte, sans fin renaissante, du goupil (latin vulpes) contre le loup. Le loup s'appelle henyrin. Le goupil s'appelle Renardy et le suc-i/ ces du poème a fait substituer en français le nom propre || du personnage à son nom générique. Le renard personnifie Ij la ruse, la malice, l'hypocrisie, en un mot l'esprit vicieux aux prises avec la force brutale et la bêtise, personnifiées dans le loup. Autour des deux animaux s'agite une foule variée, image de la société du temps : Noble (le lion), Bnni (l'ours), Bernard (l'âne), Belin (le mouton), Tibert (le cliat), Chanteclair (le coq). Couard (le lièvre). Toutes ces bétes se mêlent à la lutte, avec leurs passions propres, leurs vices, leurs travers, leurs faiblesses, aussi vivement marquées que dans les Fables de La Fontaine ; et partout les ruses du renard triomphent de toutes les haines, déjouent toutes les colères et renversent tous les obstacles; les vices et la méchanceté du personnage demeurent impunies.

La composition d'une telle œuvre, où tant de poètes ont ( mis la main, est absolument décousue; mais les détails de l'invention et du style sont pleins de vie et d'agrément. Comme on voit bien la sottise et la gourmandise du loup dans ce petit tableau qui nous le montre errant, affamé, la gueule ouverte, autour de la maison de Kenard, où cuisent de bons poissons dont il sent le parfum :

Endementiers que il cuisoient Les anguiles et rostissoieiit, Es vos mon seignor Yseiigrin Qui erré et des le matin Jusqu'à celé heure en mainte terre,

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Et onques n'i pot riens conquerre ; Ik» jeùuer osloil estons Que nioll a voit eu mal tens.

Lors s'en torna en un essarl Droit devant le chastel Renart Et vit la cuisine fumer Ou il ot fait feu alumer, Ou les anguiles rostissoient Que si fil es hastes tournoient.

Ysengrins en sent la fumée Qu'il n'avoit raie acostumée.

Adonc commença a fronchier Et ses guernons a delcchier.

Yolenliers les alast servir Se li volissent l'uis ovrir.

11 se trait vers une fenestre Pour esgarder que ce puet estre ; Il se commence a porpenser Conment porra laienz entrer Ou par proiiere ou par menace ; Mais il ne set lequel il face, Car Renarz est de tel manière Qu'il ne fera riens par proiiere.

Acroupiz s'est sor une couche, De baaillier li delt la bouche ; Court et recourt, garde et regarde, Mais tant ne se set doner garde Que dedenz puisse le pié mètre...

Cependant qu'ils (Renard et ses fils) cuisaient — Les anguilles, et les rôtissaient, — Voici monseigneur Ysengrin — Qui a erré dès le malin — Jusqu'à cette heure en mainte terre, — Et jamais n'y put rien conquérir. — De jeûner était épuisé, — Car il avait eu fort mauvais temps. — Alors s'en alla vers un essart — Droit devant le château de Renard — Et vit la cuisine fumer — Où Renard fit allumer le feu, — Où les anguilles rôtissaient — Que ses fils retournaient dans les broches. — Ysengrin en sent la fumée — Qu'il n'avait pas accoutumée. — Alors donc commença à froncer les sourcils — Et à lécher ses moustaches. — Volontiers les irait servir — S'ils lui voulaient la porte ouvrir. — Il se porte vers une fenêtre — Pour regarder ce (fue ce peut être ; — II commence à réfléchir en lui-même — Comment il pourra entrer là dedans — Ou par prière ou par menace. — Mais il ne sait lequel faire, — Car Renard est de telle manière —

Qu'il ne fera rien par prière. — Le Loup s'est accix>upi sur le soi, — La bouche lui fait mal à force de bâiller ; — Il court et raccourt, observe et regai*de, — Mais ne peut trouver le moyen — De mettre le pied là dedans.

Ainsi tous les contrastes se rencontrent dans l'œuvre littéraire du moyen âge. L'époque où florissait la chanson de gestes, cette apothéose des preux et de l'aristocratie féodale, a vu naître en même temps le Roman du Renard, la plus insolente parodie de l'épopée chevaleresque et des vertus guerrières.

M, Le nom de ^ible fut usurpé au moyen âge par plu- f sieurs poètes qui donnèrent ce titre à dos ouvrages d'où f l'inspiration de l'Écriture sainte est totalement absente. La Bible Giiyot, composée au commencement du xiir siècle par Guyot de Provins, moine à Clairvaux, puis à Cluny, n est qu' une^ longue et amère satire, où l'auteur n*épargne aucune profession ef anàque"sui1out la sienne. Les deux premiers vers du poème en indiquent l'accent irrité, qui se soutient jusqu'au bout (pendant près de trois mille vers) :

Dou siècle puant et orrible M'estuet* commencier une bible.

Une autre Biblej plus récente de quelques années, par le châtelain Hugues de Berzy, est moins satirique et plus morale, plus didactique.

ftV. Le xni® siècle a vu fleurir les fabliaux, qu'on appellerait mieux fableaux (petites fables)*. Le moyen Age désignait ainsi de courts récits, d'un caractère plaisant et

i. Me convient.

2. Fabliau est la forme propre au dialecte picard, qui dit aussi: le hiau temps ^ etc.

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satirique. La société du temps y est vivement dépeinte, mais dans une sorte de caricature, où l'auteur se plaît à tourner en dérision ce que la chanson de gestes avait célébré avec le plus d'enthousiasme. L'esprit des fabliaux est l'esprit gaulois, puisqu'on est convenu de désigner j)ar ce nom une verve narquoise et goguenarde, qui .semble avoir été très étrangère à l'humeur des anciens Celtes. Quand le fabliau passa de mode, pendant le xiv* siècle, le même esprit inspira les farces, qu'on pourrait appeler : un fabliau, non plus récité, mais dialogué, mis en scène. Il inspira les contes en prose du xv« siècle et du XVI® (les Cent Nouvelles Nouvelles, mises sous le nom de Louis XI; V Hepiaméron, de la reine Marguerite de Navarre; les Nouvelles, de Bonaventure Despériers, etc.). Beaucoup de ces contes sont empruntés de Boccace et des autres conteurs italiens; mais ces étrangers, en inspirant nos conteurs français, leur faisaient une restitution ; euxmêmes avaient mainte fois puisé dans le vieux fonds des fabliaux du xui* siècle, lus et goûtés dans l'Europe entière.

Malheureusement ce genre, à toute époque, en prose ou en vers, sous le nom de fabliau, comme sous celui de conte, fut presque toujours gâté par la licence du langage et des inventions, bien qu'il n'eût pas besoin, pour plaire, de ce fâcheux assaisonnement. Trois jolis fabliaux, dont nous donnerons ici l'analyse, pourraient suffire à le prouver.

58. La Housse partie (partagée), œuvre du trouvère Bernier, est un conte moral d'une portée frappante. Un bourgeois d'Abbeville a donné tous ses biens à son fils, pour acheter l'honneur de le marier à la fille d'un chevalier. Quelques années plus tard, la bru, dédaigneuse et ingrate, fait chasser son beau-père, qui vivait chez elle.

'Ce pauvre vieillard, avant de s'éloigner, demande qu'on change au moins la robe tout usée qu'il a sur le corps. On lui accorde l'une des deux housses, ou couvertures, qui servaient au cheval ; et le petit-fils, enfant de dix ans, va la chercher à Técurie; il la coupe en deux et n'en rapporte que la moitié ; le père le tance, et l'enfant répond : (( J'ai gardé l'autre moitié pour vous la donner à mon tour, quand vous serez vieux et que je vous renverrai. » Les parents, touchés de cet avertissement naïf, tombent aux pieds de leur vieux père, en lui demandant pardon.

Je vous en estui la moitié, Que ja de moi n'en avrés plus Si j'en puis venir au desus.

Je vous partirai autressi Gomme vous avés lui parti.

Si comme il vous donna l'avoir, Tout aussi le vueil je avoir.

Que ja de moi n'en porterés Fors que tant com vous li donrés.

Si le lessiés morir chetif.

Si ferai-je vous, se je vif.

Li pères l'ot, parfont souspire, Il se repensse et se remire.

Aus paroles que l'enfes dist Li pères grant exemple pris t.

Vers son père lorna sa chiere :

Pères, fet-il, tornés arrière.

C'estoit enemis et pechié Qui me cuide avoir aguetié :

Mes se Dieu plest, ce ne puet estre, Or vous fas-je seignor et mestrc De mon ostel a tos jors mes...

Je vous en réserve la moitié, — Car un jour, de moi vous n'aurez plus — Si je puis devenir maître (du bien). — Je vous ferai votre part ainsi — Que vous lui avez fait la sienne. — Ainsi qu'il vous donna la fortune, — Je veux aussi l'avoir toute, — Si bien que vous n'emporterez de moi — Qu'autant que vous lui donnerez. — Si vous le laissez mourir miséiable, — Ainsi ferai-je envers vous, si je vis.

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Le père l'entend, profondément soupire, — U réfléchit, il se recon* naît. — Des paroles que l'enfant dit — Le père tire une grande leçon. — Vers son père tourna son visage : — Père, fait-il, revenez sur vos pas. — C'était Tennemi (Satan) et !e péché — Qui me pense avoir surplis. — Mais s'il plait à Dieu, cela ne peut éti^, — Or je vous fais seigneur et maître — De ma maison à tout jamais. »

Le Vilain Mire (c'est-à-diré le Paysan médecin) est un laboureur Lrutal qui bat sa femme tous les matins. Viennent à passer deux messagers qui cherchent un grand médecin pour guérir la fille du roi, malade d une arête qui lui est restée dans le gosier. Pour se venger, la femme du laboureur dit aux messagers : « Mon mari est un grand médecin, mais il ne veut Tavouer que lorsqu'on l'a bien battu. )) Ils veulent emmener le Vilain; il nie qu'il soit médecin. On le roue de coups, et il avoue tout. Arrivé à la cour, il délivre la fille du roi de son arête importune, en la faisant rire aux éclats. Le voilà médecin du roi; près de cent malades viennent aussitôt le consulter. Il fait allumer un grand feu et leur dit : « Je vais brûler le plus malade d'entre vous ; et les autres seront guéris en avalant sa cendre. » Aussitôt tous se déclarent bien portants et s'en vont au plus vite. Le Vilain retourne chez lui, richement récompensé; il cesse de battre sa femme. Mo- Hère a connu, non le texte, mais le fond de la première partie du fabliau; et il en a tiré le Médecin malgré lui.

Le Vilain An ier est l'histoire d'un paysan ingrat, qu'enrichit la faveur de l'enchanteur Merlin. A mesure qu'il s'élève, le Vilain traite avec moins de respect le bienfaiteur auquel il doit tout. U l'appelait d'abord Monseigneur Merlin; puis Sire Merlin; après, c'est Merlin tout court; à la fin, c'est Merlot^ par dérision ; tant que Merlin irrité fait tout perdre à cet ingrat et le ramène à un état plus misérable que celui d'où il l'avait tiré. Le Vilain avait un pauvre àne, compagnon de sa vie besogneuse et chétive.

oublié, méprisé par lui, durant sa prospérité. De là le titre du fabliau.

Plusieurs de ces petits contes avaient leur source dans les auteurs anciens, profanes ou sacrés ; d'autres venaient de l'Orient. Mais les poètes qui les rimaient en français, incapables d'observer la différence des temps et des lieux, prêtaient les mœurs françaises aux héros de ces aventures étrangères. Beaucoup d'autres fabliaux d'ailleurs n'ont pas d'autres sources que l'esprit d'observation et la malice personnelle de leur auteur. Tous ont, à un degré différent, les mêmes qualités de style, le naturel, la facilité, la clarté, l'enjouement. Dans presque tous, le rythme est le môme : c'est le petit vers de huit syllabes, à rimes plaies* déjà employé dans les romans de la Table ronde et dans les poèmes d'aventures, et regardé comme propre à la narration légère.

69. Dans cette rapide énumération des genres poétiques chers au moyen âge, faut-il faire une place à la fatrasie, longtemps goûtée, mais toujours misérable? C'était uiîe enfilade de vers qui s'appelaient parla rime, mais non par le sens ; car ces petits poèmes n'offrent aucune suite, et ne diffèrent pas de ce qui s'est appelé coq à iâne, au XVI® siècle, et plus tard amphigouri. Ils plaisaient toutefois, peut-être par le prodigieux effort de mémoire qu'ils imposaient à ceux qui les débitaient, plus probablement par des allusions, perdues pour nous, mais que leur brièveté même et leur obscurité rendaient piquantes pour les contemporains. Quelquefois on appela fatrasies des parodies, œuvres moins absurdes, non pas toujours plus estimables ; la plupart s'appliquaient à des textes sacrés ou liturgiques, détournés de leur sens, d'une manière grossière ou ridicule.

Entre les poètes satiriques du xni® siècle, Rutebeuf

est le moillour; et toutefois son histoire est inconnue. Par un singulier hasard, aucun de ses contemporains n'a prononcé son nom. On sait seulement qu'il vécut pa uvre^ à Paris, et que ses poésies, d'après les allusions qu'elles renferment, durent être composées entre ces deux dates extrêmes : 1255 ot 1280. 11 était né probablement à Paris ou aux environs : sa langue est le pur dialecte de l'Ile-de- France.

Poète de métier, serré de près d'ailleurs par la pauvreté, il mit sa muse besogneuse au service de tous ceux qui voulurent bien la rétribuer. De là la variété de ses œuvres, où l'on trouve des chansons, des fabliaux, des compliments, des dilSy des satires, des débats ou dispiites, des hymnes religieux, des couplets bachiques, des légendes édifiantes, et même un miracle dramatique, probablement composé pour une confrérie*. Ces pièces si diverses, au nombre d'une soixantaine, sont aussi fort inégales. On sent naturellement plus de feu et d'originalité dans celles que le poète a tirées de sa propre verve que dans les pièces de commande, exécutées par métier. Rutebeuf est doué d'un talent avant tout satirique ; il a peint les mœurs de son siècle d'une façon très défavorable; il n'épargne aucune classe de la société; nobles et prêtres, religieux, boun-eois, vilains, tous sont presque également maltraités. Il était un peu aigri par les difficultés de sa vie misérable. 11 n'est nulle part plus vivement inspiré que quand il gémit sur sa pauvreté.

Je ne Oa» par ou je commence Tant ay de matyere abondance, Por parloir de ma povretei.

Por Dieu vos pri, frans Rois de France, Que me doucïiz queilque chevaiH \

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