‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 12 sur 114 · Voir ci-après, p · texte numérisé non relu

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Si fereiz trop grant charitei.

...N'uns ne me tenl, n'uns ne me baille;

Je louz de froil, de fain baaille.

Dont je suis mors et inaubailliz.

Je sui sans coûtes et sans liz ;

N'a si povre jusqu'à Senliz ;

Sire, si ne sai quel part aille :

Mes costeiz connoit le pailliz,

Et liz de paille n'est pas liz,

Et en mon lit n'a fors la paille .

Sire, je vos fais a savoir

Je n'ai de quoi do pain avoir:

A Paris sui entre touz biens,

Et n'i a nul qui i soit miens.

Je ne sais par où commencer — Tant la matière est abondaiilo — Pour parler de ma pauvreté. — Pour Dieu vous prie, noble roi de France, — Que me donniez quelque pitance, — Vous ferez ti'op grande

charité. Nul ne m'offre rien, nul ne me donne ; — Je tousse de

froid, de faim je bâille. — J'en suis mortiu et mal traité. — Je suis sans couverture et sans lit ; — Il n'est si pauvre jusqu'à Senlis. — Sire, je ne sais où aller. — Mon côté connaît le paillis ; — Et lit de paille n'est pas lit, — Et en mon lit n'y a rien que paille. — Sire, je vous fais à savoir — Que je n'ai de quoi avoir du pain : — Je suis à Paris enU^e toutes les richesses, ■— Et-je^»^rien qui soit à moi.

Le pauvre poète avait eu des arais, toutefois, et des protecteurs ; mais c'étaient de ces amis d'un jour que sa gaîté avait amusés, ou dont il avait servi les griefs par sa verve satirique. Tout en goûtant le poète, ils se souciaient fort peu de l'homme et de ses misères domestiques.

Que sont mi ami devenu Que j'avoie si près tenu

Et tant amé ?

Je cuit, li vens les a osté,

L'amor est morte.

Ce sont ami que vens emporte Et il ventoit devant ma porte.

Que sont mes amis devenus — Que j'avais de si près tenus — Et

tant aimés'' — Le vent, je crois, les a ôtés, — Leur amour est mort. — Ce sont amis que vent emporte — Et il ventait devant ma porte.

On est certainement frappé de ce qu'il y a déjà de moderne dans le tour d'esprit et dans les procédés de style de Rutebeuf. Il cherche le trait, plus que n'ont fail ses contemporains, et souvent il le trouve avec un rare bonheur. Nous ferons la même remarque à propos de Villon, mais Rutebeuf est de deux siècles plus ancien que Villon.

Nous allons retrouver Rutebeuf, assez loin de sa voie ordinaire, dans l'œuvre dramatique du xiii»' siècle.

La poésie dramatique. ■ — Jean Bodel. — Rutebeuf.

Adam de la Halle.

61. Nous n'avons conservé qu'un très petit nombre d'oeuvres dramatiques du xiii® siècle, mais ces œuvres sont remarquables. Le Saint Nicolas de Jean Bodel, Théophile de Rutebeuf, le Jeu d*Adam ou de la Feuille'e, et le Jeu de Robin et flarion par Adam de la Halle, offrent de rares qualités de style, unies à des inventions souvent heureuses.

Ces quatre ouvrages diffèrent entre eux à tel point, et chacun même offre dans ses diverses parties une si grande variété, qu'on peut dire que tous les genres dramatiques existaient au moins en germe dès cette époque.

Jean Bodel vivait au xni« siècle, probablement dans la preiïiiere moitié du siècle. Arras, sa ville natale, capitale de l'Artois, était alors la résidence d'une noblesse élégante et d'une opulente bourgeoisie. Le commerce et l'industrie y étaient florissants, et la poésie en grand honneur. Jean Bodel, s'arrachant à cette vie heureuse, allait partir pour la Terre Sainte, quand il fut frappé de la lèpre. Séquestré désormais du monde, il mourut

obscurément. Ton ne sait dans quelle année du siècle. Il avait composé, outre des chansons assez gracieuses, une vaste épopée, la^anson des Saisnes ou Saxons, et un drani£uJe__t/eM rfe Saint iV/co/os. TTest la mise en scène d'un des miracles attribués au saint; mais Tintérét du ; drame fut à dessein placé par l'auteur en dehors du fond légendaire, jugé trop connu. Il chercha d'abord à toucher les spectateurs par un tableau des chrétiens aux prises, dans la Terre Sainte, avec les infidèles ; en ce temps où la croisade était dans toutes les âmes, quoi de plus émouvant qu'une scène de cette nature? Il voulut ensuite les amuser par un tableau plein de vie et de réalité des mœurs populaires, une peinture animée des jeux, et des i querelles d'un cabaret flamand. On était ainsi tour à tour ému et réjoui par cette composition très incohérente, mais, malgré tout, semée de réelles beautés. La scène qui i met aux prises les chrétiens et les Sarrasins renferme des ' vers qu'on peut comparer aux plus beaux que le moyen âge ait écrits. L'invocation des chrétiens est admirable par l'accent de la foi unie à la bravoure :

Sains sépulcres, aïe ! Segneur, or du bien faire ! Sarrasin et païen viennent pour nous forfaire. Vés les armes reluire : tous h cuers m'en esclaire. Or le faisons si bien que no proueche i paire. Contre chascun des nos sont bien cent par devise.

Saint Sépulcre, à l'aide ! Seigneurs, c'est l'heure de bien faire ! — Sarrasins et païens viennent pour nous détruire. — Voyez les armes reluire: Tout mon cœur s'en éclaire. — Donc faisons si bien que notre vaillance y éclate. — Contre chacun des nôtres, ils sont bien cent, je pense.

Un chrétien reprend seul :

Segneur, n'en doutés ja, ves chi nostre juise; Bien sai tout i morrons el dame deu servise ; Mais moût bien m*i vendrai, se m'espee ne brise: Ja n'en garira un ne coiffe ne haubers.

Segneur, el Dieu serviche soi hui chascuns offers l Faradys sera nostres, et eus sera ynfers.

Gardés al assanler qu*il enconlrent no fers.

Seigneurs, n'en douiez plus, voici notre jugement; — Je le sais bien, tous nous y mourrons au service du Seigneui' Dieu ; — Mais très bien m'y vendrai si mon épée ne se brise : — Ni coiffe ni haubert n'en sauvera un seul. — Seigneurs, au service de Dieu, que chacun soit offert aujourd'liui ! — Paradis sera nôtre ; pour eux sera l'enfer. — Tâchez dans la mêlée qu'ils rencontrent nos fers.

Un jeune chrétien « nouveau chevalier » continue :

Segneur, se je sui jones, ne m'aies en despit ; On a veù souvent grand cuer en cors petit.

Je ferrai cel forcheur, je Tai piecha eslit ; Sachiés je l'ochirai, s'il anchois ne m'ochist.

Seigneurs, si je suis jeune, ne m'ayez pas en mépris ; — Ou a vu souvent grand cœur en |)etit corps. — Je frapperai celui-là, le plus fort ; je l'ai dès longtemps choisi ; — Sachez-le, je le tuerai, s'il ne me tue d'abord.

Un ange apparaissait, planant sur les bataillons chrétiens et leur parlait ainsi :

Segneur, soies tout asseùr, N'aies doutanche ne peur.

Messagiers sui Nostre Segneur, Qui vous metra fors de doleur.

A-iés vos cuers fers et creans En Dieu. Ja pour ches mescreans Qui chi vous viennent a bandon.

N'aies les cuers se seûrs non.

Mêlés hardiement vos cors Pour Dieu, car chou est chi le mors Dont tout M pules mourir doit Qui Dieu aime de cuer et croit.

Seigneurs, soyez tout rassurés, — N'ayez ni doute ni peur. — Je suis messager de Notre-Seigneur, — Qui vous mettra hors de douleur. — Ayez vos cœurs liers et croyants — En Dieu. Désormais pour ces mécréants — Qui viennent ici se ruer sur vous, — N'ayez au cœur

LA POÊSIK DRAMATIQUE

que confiance. — Exposez hardiment vos corps c'est ici la mort — Dont tout le peuple doit mourir de cœur et croit en lui.

Pour Dieu, car - Qui aime Dieu

î. Le miracle de Théophile est la seule pièce écrite pour le théâtre que nous ait transmise Rutebeuf. On appelait miracle au moyen âge le récit de quelque fait miraculeux attribué à la Vierge ou aux Saints. Quand la narration se transformant était mise en drame, comme c'est ici le cas, elle conservait ce titre. Nous verrons plus loin que le genre des miracles dramatiques paraît avoir fleuri surtout au xiv* siècle.

Théophile était un prêtre ambitieux, qui vivait au vi« siècle et passait pour avoir vendu son âme au diable, afin de recouvrer une charge perdue. Il s'était ensuite converti et avait obtenu son salut par l'intercession de la Vierge Marie. Cette histoire était très populaire par toute la chrétienté au moyen âge; et tous les arts, la poésie, la sculpture, la peinture, les vitraux, l'avaient popularisée. Rutebeuf la mit en drame : sa pièce est courte (six cent soixante-six vers), composée sans art, mais non sans vivacité, d'un petit nombre de scènes nullement liées entre elles, mais conçues fortement une à une et écrites dans une langue excellente, à part quelques couplets ornés d'allitérations fastidieuses. Ce genre d'arabesques devait envahir plus tard notre poésie; il faillit même l'étoufler à la fin du xv« siècle. On s'étonne qu'un poète aussi vigoureux que Rutebeuf ait cédé à ce mauvais goût. Ses vers, très variés de coupe et de mesure, offrent d'ailleurs en général des rythmes fort heureux. Mais il a plus d'originalité dans ses autres ouvrages. Ce grand poète, plus satirique que religieux, était un peu hors de son domaine dans un tel sujet. Il l'a traité, moins par inspiration que pour exécuter la commande de quelque confrérie, qui voulait, selon l'usage du temps, célébrer sa fête patronale

par la représentation d'un miracle; il l'a traité sincèrement, étant lui-même un chrétien sincère; mais non sans un peu d'effort, et cet effort est sensible, malgré la richesse de la versification.

•9. Dans la forme où il devait se développer pleinement et fleurir pendant deux cents ans, le théâtre comique en { France date au plus tôt du xiv« siècle. Les farces y les moralités, les sotties, les monologues, les sermons joyeux y ne remontent pas au delà de cette époque. Mais dès le I temps de saint Louis la comédie avait existé; elle avait \ même donné des œuvres très remarquables dans un genre l fort différent de celui qui prévalut plus tard. Le théâtre I d'Adam de la Halle ne ressemble en rien aux œuvres l comiques de l'époque suivante.

! Adam de la Halle naquit à Arras (vers 1250), cette ville qui avait déjà vu naître Jean Bodel. Il dut s'exiler de sa ville natale troublée par des dissensions intestines; plus tard, il suivit Robert d'Artois en Italie et mourut à Naples, avant 1288.

Son œuvre se compose de chansons, de motets, de jeux-

partis, de rondeaux, d'un poème historique (intitulé : C^t

du roi de Sicile) ; enjfin de deux pièces dramatiques, le Jeu

MJAdarn ou deJa feuillée^ et le Jeu de Robin et Marion.

, Le premier est une fantaisie singulière qui rappelle par

1 sa composition capricieuse la comédie aristophanesque.

I Dans un cadre tout merveilleux, l'auteur introduit ses

l amis, ses compatriotes, toute la ville d'Arras; et, tantôt

I avec finesse, tantôt avec crudité, livre à la raillerie les

I travers et les prétentions des uns et des autres, sans

\ épargner son propre père, sa femme et lui-même

1 Ainsi nommé d'une feutllée ou lente de feuillage, sous laquelle se passe en partie l'action.

Le Jeu de Robin et Marion est une charmante pasto- / raie dialoguêe, qu'on pourrait qualifier : le plus ancien de l nos opéras-comiques, déjà vieux de six cents ans, et moins défraîchi toutefois que beaucoup d'œuvresdu môme genre qui ne sont pas encore séculaires. Il renferme ( vingt-six morceaux qui se chantaient avec accompagnement de musique; les airs, purement mélodiques, sont pleins de grâce et de fraîcheur. Le reste de l'ouvrage était en vers qu'on déclamait simplement. Robin et Marion sont des noms traditionnels au moyen âge; ils reparaissent dans mainte chanson pastorale. Adam de la Halle, qui les a seul introduits sur la scène, a rimé avec beaucoup d'agrément et de vivacité les sentiments naïfs et les touchantes aventures de ces deux fiancés rustiques.

La prose. — Les historiens. — Villeliardouin. — Joinville. Les grandes chroniques de France.

«41. L'histoire n'avait encore été écrite, en France, que \ dans des monastères par des clercs qui parlaient latin, \ lorsque au commencement du xiii® siècle un soigneur français, qui avait pris part à la quatrième croisade, à la prise de Constantinople et à l'étaWissement d'un empire latin en Orient, au lieu de confier le soin de raconter ses exploits à quelque clerc qui les eût narrés en latin, s'avisa d'en écrire le récit lui-môme en langue vulgaire et d'être son propre historien. Il s'appelait Geoffroy de Villehardouin, né en Champagne vers 1160. 11 mourut en 1213, à Messinople, en Thessalie, sur le fief conquis par ses armes. C'est là qu'il avait composé dans les dernières années de sa vie sa chronique de la Conquête de Constantinople, œuvre profondément originale, où toutes les grandes qualités de l'auteur, sa bravoure, sa sagesse et

son expérience, son esprit fin et avisé, à la fois ambitieux et prudent, semblent se retrouver dans son style, mélange singulier de fougue et de précision. Racontant les faits qu'il a vus, il est toujours exact et sincère; mais en même temps sa manière se sent encore des procédés narratifs familiers aux chansons de gestes; les courts chapitres de son histoire ressemblent à des couplets épiques ; et son imagination émue, éloquente et pittoresque, fait de lui un poète, autant que sa véracité, son bon sens, son intelligence des faits. Télé vent au rang d*historien. Quel éclatant récit que celui du départ des croisés lorsqu'ils levèrent l'ancre devant Corfou, faisant voile vers Constantinople :

Ensi se partirent del port de Corfol la veille de Pentecoste qui fu mil et deus cens anz et trois après rincarnation Nostre Seignor Jesu Crist. Et enqui furent totes les nés ensemble, et tuit li uissier et totes les galies de Tost, et assez d*autres nés de marcheanz qui avec aus s'erent aroutees. Et li jors fu bels et clers, et li venz dolz et soés; et il laissent aler les voiles al vent.

Et bien tesmoigne JofTrois li mareschaus de Champaigne, qui ceste oevre dita (qui aine n'i menti de mot a son escient ; si con cil qui a toz les conseils fu), que onc si bêle cosene fu veue. Et bien sembloit estoire qui terre deust conquerre ; que tant que on pooit veoir a oil, ne pooit on veoir se voiles non de nés et de vaissiaus, si que li cuer des homes s'en esjoissoient moult.

Ainsi ils quittèrent le port de Corfou, la veille de Pentecôte, mil deux cent trois ans après l'incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et alors furent tous les navires ensemble, tous les huissiers (navires à huis ou portes, où l'on renfermait les chevaux) et toutes les galères de l'armée, et beaucoup d'autres navires marchands qui avec eux s'étaient mis en route. Et le jour fut beau et clair, et le vent doux et suave ; et ils laissèrent aller les voiles au vent.

Et bien témoigne Geofifroi, le maréchal de Champagne, qui dicta cette œuvre (lequel jamais n'y mentit d'un mot à son escient, comme un homme qui fut de tous les conseils), que jamais si belle chose ne fut vue. Et bien semblait une escadre qui dût conquérir la terre ; car autant qu'on pouvait voir des yeux, on ne pouvait voir que voiles

de navires et de vaisseaux ; au point que le cœur des hommes s'en réjouissait beaucoup. / » ./

•S. Quoique JoiaYille ait écrit au commencement du xiY" siècle, comme il avait alors plus de quatre-vingts ans, on peut dire que, par le style et par l'esprit, il appartient pleinement au siècle précédent. Né en 1224, à Joinville, près de Châlons-sur-Marne, élevé h la cour du comte de Champagne, Thibaut IV, le roi poète; Jean, sire de Joinville avait vingt-quatre ans, lorsqu'il s'embarqua pour la croisade, en 1248, à la suite de saint Louis. Son dévouement, sa fidélité, son courage et son esprit le rendirent cher à ce prince, auquel il demeura étroitement attaché après leur retour en France. Toutefois il refusa de s'associer à la seconde croisade du roi, prévoyant l'issue funeste de l'expédition. Trente ans après la mort de Louis IX, la reine de France, Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, connaissant l'étroite intimité qui avait régné entre le roi et Joinvilîe, demanda à celui-ci d'écrire pour elle une histoire de saint Louis. Joinvilîe obéit avec joie. Mais, la reine étant morte (en io05), le livre, achevé seulement en 1308, fut dédié à Louis le Hutin, fils de Philippe le Del et de Jeanne, déjà roi de Navarre du chef de sa mère. Joinvilîe ne mourut que huit ans plus tard, à fàge de quatre-vingt-treize ans (le 11 juillet 1317).

Le texte original des Mémoires de Joinvilîe est malheureusement perdu ; les plus anciens manuscrits sont postérieurs de plus d'un demi-siècle, et offrent un style et une orthographe rajeunis. Mais on possédait plusieurs chartes de la chancellerie de Joinvilîe, écrites sous ses yeux, peut-être par les mêmes scribes auxquels il a dicté son ouvrage. A l'aide de ces documents, un savant éditeur, Natalis de Wailly, a pu restituer avec une grande vraisemblance le texte primitif du livre de Joinvilîe.

L'œuvre est courte et bien remplie; jamais figure de

héros et de saint ne fui plus vivement tracée, avec plus / d'amour et un plus gi*and accent de vérité. Toutefois le style n'a pas la fermeté de celui de Villehardouin ; il est parfois un peu traînant; mais cette négligence et ces caprices de la forme sont pleins de grâce et de bonhomie, I et n'ôtent rien à la solidité du fond. Le ton est celui d'un 1 conteur, mais sincère et véridique, incapable de narrer autre chose que les choses qu'il a « vues et ouïes » , selon ses propres expressions. Il fait aimer saint Louis au lecteur, par les admirables traits de sa vie, qu'il raconte avec autant de chaleur que de simplicité; il se fait aimer luimême, pour les belles qualités qu'il décèle, sans y penser. Joinville n'est pas un historien, au sens rigoureux du mot, il ne saurait tracer un tableau d'ensemble, où se peindrait l'image d'un règne ou d'une époque ; mais il a certaines parties du grand historien ; il excelle à faire connaître un caractère, à représenter un fait par ses côtés saillants et pittoresques, qu'il sait mettre en lumière avec une habileté très grande, quoique naïve.

Rapprochons du fragment cité plus haut, où Villehardouin décrit si fièrement l'embarquement des Croisés devant Corfou, cette page où Joinville, sur un ton plus modeste, raconte la façon dont lui et ses compagnons prirent la mer à Marseille, au mois d'août 1248. Il avait quitté le pays natal, sans oser,

« Retourner ses yex vers Joinville pour ce que li cuers ne H attendrisist dpu biau chastel qu'il lessoit et de ses dous enfans. ))

Quand on eut embarqué chevaux et gens :

Nostre maislres notonniers escrïa a ses notonniers qui ostoiont ou bec de la nef, et leur dist: « Est areevostre besoigne? » Et il respondirent ; « Oïl, sire, vieingnent avant li clerc et li provere. »

Maintenant que il furent venu, il lour escria : « Chantez de par Dieu; » et il s'escrierent tuit a une voiz: « Veni, Creator spiritus. )) Et il escria a ses notonniers : « Faites voile, de par Dieu ; » et il si firent. Et en brief tens H venz se feri ou voile et nous ot tolu la veue de la terre, que nous ne veïsmes que ciel et yaue : et chascun jour nous esloigna li venz des païs ou nous aviens estei nei. Et ces choses vous moustre je que cil est bien fol hardis qui se ose mettre en tel péril atout autrui chatel ou en pechié mortel, car l'on se dort le soir la ou ne sait se Ton se trouvera ou font de la mer au matin.

Notre maître nautonier cria à ses nautoniers, qui étaient à la pointe du navire, et leur dit : « Votre barque est-elle prête ?» Et eux répondirent : « Oui, seigneur ; les clercs et prêtres peuvent avancer. » Aussitôt qu'ils furent venus, il leur cria : « Chantez, au nom de Dieu ; » et ils s'écrièrent tous d'une seule voix : « Venez, Esprit créateur. » Et il cria à ses nautoniers : a Faites voile, au nom de Dieu ; » et ils firent ainsi. Et, en peu de temps, le vent enfla les voiles et nous ôta la vue de la teiTC, si bien que nous ne vîmes que le ciel et l'eau ; et chaque jour le vent nous éloigna davantage des pays où nous étions nés. Et, par ces choses, je vous montre que celui-là est bien fou de hardiesse qui ose se mettre en tel péril, avec le bien d'autrui (sur la conscience) ou en état de péché mortel, car l'on s'endort le soir sans savoir si l'on ne se trouvera au fond de la mer le matin.

6*. Tandis que Villehardouin, et, un siècle plus tard, Joinville, écrivaient le récit des faits qui s'étaient passés sous leurs yeux, et des événements auxquels ils avaient été mêlés, la célèbre abbaye de Saint-Denis près Paris, . dépositaire de Foriflararae de nos rois et de leurs tom- ? beaux, entreprenait de rassembler les annales de notre histoire, et d'en tirer une rédaction collective, pour ainsi dire officielle. Avec une hardiesse singulière, si l'on tient compte des habitudes d'esprit duxni* siècle, ces religieux voulurent que cette rédaction fût écrite en français, dans la langue nationale. L'abbé de Saint-Denis, Mathieu de Vendôme, contemporain de saint Louis, fit exécuter le premier travail par un moine appelé Primat. Il mit à profil toutes les chroniques latines antérieures et plusieurs chro-

niques françaises, et prolongea son récit jusqu'à Tavènement de Louis IX. Ces Grandes Chroniques de Saint-Denis, comme on les appela, furent présentées, en 1274, à Philippe le Hardi. Augmentées du règne de saint Louis et de celui de Philippe III, elles devinrent, à la fin du siècle, lefe Chroniques de France selon quelles sont conservées à Saint-Denis. Pendant toute la durée du xiv*' siècle, un religieux de cette abbaye fut chargé de les continuer; et même il accompagnait le Koi dans ses expéditions en qualité d'historiographe. Enfin, sous Charles V, parut la rédaction définitive des Grandes Chroniques de France; elle s'arrêtait à l'avènement du prince régnant. L'abbaye de Saint-Denis cessa dès lors de continuer ce travail; il fut repris sous le même titre et prolongé jusqu'à l'avènement de Louis XI, par des écrivains séculiers. .

La prose. — Les conteurs. — Aticassiu et Nicolctte.

•8. Les mêmes influences qui peu à peu détachaient les esprits du culte exclusif des vers, et les rendaient sensibles à l'agrément d'une prose élégante, tout en favorisant l'avènement de l'histoire écrite en prose aux dépens de la chronique riraée, ou du poème historique, devaient aussi servir l'essor d'un autre genre de prose, le roman chevaleresque et le roman d'aventures, aux dépens de la chanson de gestes ou des anciens poèmes héroïques. Nous avons déjà dit que, poèmes ou chansons de gestes, toute cette poésie narrative, longtemps goûtée si passionnément, avait enfin lassé par sa prolixité ou simplement par un succès trop prolongé; on l'avait traduite, abrégée, paraphrasée dans des remaniements en vulgaire prose, qui n'étaient plus chantés, mais lus. Le roman naquit de cette transformation.

Entre les romans d'aventures du xui*^ siècle, celui

d'Aucassin et Nicolette est l'un des plus agréables. L'auteur n'est pas connu. La prose y alterne avec les vers : en tète de chaque morceau de prose ou de récit, on lit : Or (Henty content et fabloienlK Quand le narrateur s'interrompt et cède la place au poète, on lit : Or se cante : et le couplet qui suit était chanté en effet avec accompagnement de musique. Aucassin, fils du comte de Beaucaire, aime et veut épouser Nicolette, qui est une jeune Sarrasine. Le comte s'oppose au mariage; mais, après mainte aventure romanesque, Nicolette, qui s'est convertie, se marie avec Aucassin, et devient comtesse deBeaucaire. La prose dans Aucassin est un peu traînante, mais nette et claire ; les vers ont un accent de naïveté qui convient bien au sujet; chaque couplet est monorime, selon la tradition des chansons de gestes. Voici un joli tableau des teiTeurs de l'héroïne, lorsqu'elle s'échappe d'un château où on la tenait prisonnière :

Ele garda contreval, si vit le fossé molt parfont ot moU roitle, s*ot molt grant poor. Hé Dix, fait-il, douce créature, se je me lais cair, je briserai le col, et se je remain ci, on me prendera demain, si m'ardera on en un fu. Encor aime je mix que je rauire ci que tos li pules me regardast demain a merveilles. Ele segna son cief, si se laissa glacier aval le fossé, et quant ele vint u fons, si bel pié et ses bêles mains qui n'avoient mie apris c'on les bleçast, furent quaissies et escorcies et li sans en sali bien en XII bus et ne por quant ele ne santi ne mal ne dolor por le grant paor qu'ele avoit : et se ele fu en paine de l'entrer, encor fu ele en forceur del iscir.

Elle regarda en bas et vit le fossé très profond et très escarpé et elle eut grandement peur. Hé Dieu ! fait-elle, douce créature, si je me laisse choir, je me briserai le cou, et si je reste ici, on me prendra demain et on me brûlera dans le feu. Encore aimé-je mieux mourir ici que de me donner demain en spectacle à tout le peuple. Elle signa son visage, et se laissa glisser en bas du fossé, et, quand elle

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