‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 32 sur 114 · CHARLES DORLÉANS · texte numérisé non relu

CHARLES DORLÉANS

et caché sous une brillante parure les rudes mœurs des temps féodaux. Ce fils de Louis d'Orléans qu assassina Jean sans Peur, et de la toute gracieuse Valentine de Milan, naquit en 1391, et grandit au milieu des discordes sanglantes qui déchiraient la France et la famille royale. 11 avait seize ans quand son père fut assassiné ; vingtquatre ans quand il fut fait prisonnier à Azincourt, et emmené en Angleterre. Sa captivité, adoucie non par la courtoisie du vainqueur, mais par le culte de la poésie, dura vingt-cinq années jusqu*en 1440. La paix enfin conclue le rendit à la France; il tint à Blois une cour brillante, où tous les arts trouvèrent appui et faveur. Sa vie se prolongea jusqu'en 1465.

Ses poésies, eh partie composées durant le temps de son exil, dont elles avaient souvent trompé le long ennui, se composent de 400 rondeaux y de 102 ballades et de 131 chansons. Elles n'ont pas beaucoup d'originalité ni surtout de variété, mais infiniment de bonne grâce et de finesse. Son style est surtout digne d'éloges par sa clarté limpide et transparente. Si l'on veut considérer comme le plus ancien des poètes modernes celui dont la langue, peu différente de la nôtre, est facilement accessible à tous les esprits un peu cultivés, sans aucune élude préparatoire de l'ancien français ; c'est Charles d'Orléans, plutôt que Villon, qui mérite ce titre, et, dans ce sens, l'éloge assez obscur que Boileau décerne à Villon conviendrait mieux à son prédécesseur.

Cette clarté élégante et simple fait le principal agrément du joli rondeau tant de fois cité, sur le retour du piintemps :

Le temps a laissié son manteau

De vent, de froidure et de pluye; «««^^ , Jui^

Et s'est vestu de broderye,

Ofi

De soleil luiant', cler el beau.

Il n'y a beste ne oiseau Qu'en son jargon ne chante ou crye.

Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye.

Rivière, fontaine el ruisseau Portent en livrée jolye Gouttes d'argent d'orfavrerie* Chascun s'abille de nouveau.

Le temps a laissié son manteau.

Il n'y a rien là que de simple, on dirait presque de banal : mais le style net et précis de ce court morceau eh fait le prix : c'est un petit joyau; fait de matière très commune, mais admirablement ciselé. Cette transparence du style chez Charles d'Orléans fait qu'il excelle à nous pénétrer de son émotion, lorsqu'il est lui-même sincèrement ému, comme dans ce début d'une ballade sur la France :

En regardant vers le païs de France, Ung jour m'avint, a Dovre sur la mer.

Qu'il me souvint de la doulce plaisance Que souloye' ou* dit païs trouver, Si commençay de cueur a souspirer, Combien certes que grant bien'' me faisoit De veoir France que mon cueur amer doit.

L'amertume de l'exil et cette tristesse mêlée de douceur, qu'on éprouve à voir de loin le bien qu'on regrette et qu'on a perdu, n'ont jamais été exprimées d'une façon plus simple et plus touchante.

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