‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 36 sur 114 · Suave · texte numérisé non relu

Suave

7. Voyez notre Histoire du Théâtre en France, les Mystères^ 2 vol. in-8^ Paris, Hachette, 1880.

Le mot mystère y au sens dramatique, n'est pas fort ancien dans la langue. Jusqu'à 1400, sans nulle exception, une œuvre dramatique n'est jamais appelée mystère^ mais le plus souvent, jeu, miracle, vie ou histoire de tel ou tel personnage. A partir de 1400, le mot mystère apparaît avec un sens dramatique ; mais au début il s'applique le plus souvent à des représentations figurées et mimées, muettes ou presque muettes, qui se donnaient aux fêtes et entrées royales ou princières. 11 désigne rarement les pièces religieuses proprement dites, pour lesquelles on continue à employer les anciens noms de préférence. C'est seulement à partir, de 1450^. et surtout depuis la vulgarisation de l'imprimerie, que le mot mystère a été employé, presque à l'exclusion de tout autre, pour désigner les pièces sérieuses de notre répertoire dramatique au moyen âge.

L'ensemble des mystères du xv« siècle, formant plus d'un million de vers (sans parler des textes perdus), peut se partager en trois cycles, d'après les sujets traités : le cycle ^^JA^riAn T^fifnm^nf le cycle du Houveau Testa ment, qui renferme l'histoire du Christ et celle des apôtres, enfin le cycle des Saints,

Sous le nom de mystère du Viel Testament, dans la seconde moitié du xv« siècle, on a fondu, en cinquante mille vers, plusieurs mystères distincts, tirés de la Bible.

Parmi les mystères tirés du Nouveau Testament, le plus célèbre et le meilleur est l'œuvre d'ArnûuLGrehan, poète manceau, qui le composa vers l'an 1450. Ce poème embrasse en 54 574 vers toute l'histoire de Jésus-Christ. Une partie de cette histoire, la Passion, fut refaite en trente mille vers, par Jean Michel^ médecin d'Angers vers 1480. Au commencement du xvi« siècle on fondit, dans une compilation qui contient soixante-cinq mille vers, l'œuvre d'Arnoul Greban et celle de Jean Michel. Cepen-

dant le même Arnoul Greban, aidé de Simon son frère, avait dramatisé en soixante-deux mille vers l'histoire de tous les Apôtres, depuis l'Ascension du Christ jusqu'à leur martyre. L'ensemble de l'histoire sacrée forme ainsi, dans ces trois rédactions qui se font suite, près de deux cent mille vers. Beaucoup d'autres mystères, pour la plupart anonymes, traitent les mômes sujets d'une façon plus ou moins différente.

Le cycle des Saints, dans l'état actuel, comprend une quarantaine de mystères, racontant sous 'forme dramatique la vie et la mort d'un saint; les plus anciens sont contemporains de Jésus-Christ; les plus récents sont saint Dominique et saint Louis.

Un très petit nombre de mystères ne rentrent pas dans / cette division en trois cycles; par exemple : le mystère l (lu si^e d'OrléanSy qui met en scène la délivrance de cette vilTe par Jeanne d'Arc ; le mystère de la destruction de Troie; unique en son genre, car il est le seul emprunté à l'antiquité païenne. Jacques Milet l'écrivit en 1452.

88. La versification ordinaire des mystères est le vers \ de huit syllabes à rimes plates, sans alternance des rimes, masculines ou féminineg^Lle dernier vers de chaque couplet rime avec le premier du couplet suivant, pour aider à la mémoire des acteurs. En dehors de ce rythme traditionnel et fondamental, toutes les formes de versification trouvent place aussi dans le mystère. Les morceaux d'un caractère lyrique y abondent; ils étaient chantés ou déclamés avec un accompagnement de musique.

La langue et la facture du vers sont généralement correctes dans les mystères; le style y est d'ordinaire i mauvais. Le goût manque absolument aux auteurs; ils! disent les choses comme elles leur viennent; ils n'ont à aucun degré l'art de choisir, de condenser, de graduer.

Le bavardage et la diffusion sont souvent fastidieux chez eux. Us travaillaient trop vite. Andrieu de la Vigne acheva en cinq semaines son Saint Martin en vingt mille vers, joué à Seurre pendant trois jcturs de suite, en 1496. 11 y a d*heureuses exceptions à cette médiocrité générale; il y a de belles pages dans nos mystères ; de grandes idées religieuses y sont quelquefois exprimées d'une manière simple, vive et forte. Le fond n'appartient pas au poète : il a puisé dans l'Écriture, dans les Vies des saints, dans la légende ; mais c'est beaucoup d'avoir su rendre dignement des idées sublimes. Telle est dans la Passion de Jean Michel la scène où Notre Dame supplie son fils d'adoucir ou d'écarter pour lui-même et pour elle l'horreur de la croix prochaine ; où Jésus lui répond en alléguant l'inéluctable nécessité des souffrances du Fils de Dieu. Sans action, sans incident, sans surprises, par la seule subUmité des sentiments et la seule force de l'expression, cette scène s'élève à une hauteur vraiment tragique, et devait produire au théâtre un admirable effet :

NOTRE DAME

Au moins vueillés, de vostre grâce, Mourir de mort brefve et legiere.

JÉSUS

Je mourray de mort très amere.

NOTRE DAME

Non pas fort villaine et honteuse.

JESUS

Mais très fort ignominieuse

NOTRE DAME

Doncques bien loing, s'il est perm's-

JÉSUS

Au milieu de tous mes amys

NOTRE DAMB.

Soit doncques de niiyt, je vous pry.

Jésus.

Mais en plaine lieure de midy.

KOTRE DAME.

Mourés donc comme les barons.

JÉSUS

?o mourrai entre deux larrons.

NOTRE DAME

Que ce soit soubz terre et sans voix.

JÉSUS

Ce sera hault pendu en croix.

NOTRE DAME

Vous serez au moins revestu.

JÉSUS

Je serai attaché tout nu.

NOTRE DAME

Attendes l'aage de vieillesse

JÉSUS

En la force de ma jeunesse.

NOIRE DAME

C'est très ardente charité, Mais pour l'onneur d'umanilé Ne soit vostre sanc respendu.

JÉSUS

Je seray tiré et tendu ; Tant qu'on nombrera tous mes os, Et dessus tout mon humain dos Forgeront pécheurs de mal plains*.

Puis fouyront et piez et mains De fosses et playes très grandes.

1. Traduction du texte des Psaumes : Supra dorsum meum fahricaveimnt peccatores (Ps. 128).

128 QUINZIÈME 61ÈGLK.

IfOTRR DANS.

A mes maternelles demandes Ne donnés que responces dures.

JÉSDS.

Accomplir fault les escriptures.

819. Tout le niondo sait par cœur ces vers de Y Art poétique où Boileau a cru raconter les origines de notre théâtre :

Chez nos dévots aïeux le théâtre ahhorré '

Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré

De pèlerins, dit-on, une troupe grossière,

En public, à Paris, y monta la première,

Et sottement zélée en sa simplicité,

Joua les Saints, la Vierge et Dieu par piété.

Ces vers fameux renferment beaucoup d'erreurs. Nos dévots aïeux, loin d'abhorrer le théâtre, l'aimaient passionnément. Les acteurs et les auteurs des mystères n'étaient ni si sots ni si simples qu*il plaît à Boileau de le dire. Quant aux grossiers pèlerins qui auraient, les premiers, monté sur la scène à Paris, si Boileau, comme on croit, a voulu désigner ainsi les confrères de la Passion, autorisés en 1402, il n'est pas vrai qu'ils fussent des pèlerins; c'étaient des bourgeois et des artisans; et il n'est pas exact qu'ils aient été les premiers à jouer des pièces religieuses : depuis plus de deux cents ans on en représentait à Paris et ailleurs.

La confrérie de la Passion elle-même existait et donnait ses représentations depuis quelques années lorsqu'elle fut solennellement autorisée par lettres patentes du roi Charles VI, qui lui accorda le monopole de la représentation des mystères à Paris (1402). Elle jouit de ce monopole durant deux siècles ; eile le conserva même lorsqu'il lui

LE THÉATHE x\U XV* SIÈCLE. 120

fut interdit de jouer des mystères (en 1548), et qu'elle | dut se restreindre au répertoire profane. '

Nous verrons plus loin qu'elle s'associa aux clercs de la Basoche et aux Enfants-sans-Souci, et leur ouvrit son théâtre pour varier les représentations sacrées par celles des moralités, des farces et des sotties.

On s'est trop souvent figuré que les confrères de la Passion seuls représentaient des mystères. A Paris même , leur monopole n'empêchait pas les autres confréries, composées de gens de métiers, de célébrer librement, par des représentations plus ou moins publiques, leurs fêtes î patronales. Hors de Paris, on jouait partout des mystères, i dans les moindres villes comme dans les plus importantes, \ Le goût du théâtre était si vif et si général que nous \\ voyons au moyen âge toutes les classes de la sociélé *' s'imposer à l'envi la lourde charge de la représentation d'un mystère : le clergé, les princes, les municipalités, les confréries, les corporations, les particuliers, soit isolés, soit associés; tous fournissaient des acteurs à la pièce, car il n'y eut pas, avant le xvi« siècle, de comédiens do profession. Cependant l'entreprise était coûteuse : il fallait constniire un théâtre, fabriquer cent ou deux cents costumes, pour la plupart luxueux : il est vrai que beaucoup des acteurs se faisaient honneur de s'habiller à leurs frais. A Romans, en 1509, pour jouer un mystère, on dépensa cinq mille francs d'argent, qui valaient alors presque autant que cinquante mille aujourd'hui.

90. Le mystère du xv« siècle est le grand, le suprême êfTort du théâtre du moyen âge; il n'en est pas, selon notre goût du moins, le chef-d'œuvre. Nous préférons beaucoup les drames plus courts, plus serrés, plus variés de l'époque précédente. Le mystère a péché par deux excès : la diffusion du style et l'abus du comique. Mais la

LITTëBATL'RË FRANÇaI&L. I — d

conception du genre était véritablement grande ; elle était digne d'un succès meilleur dans l'exécution. En exposant aux spectateurs l'histoire de leur foi, en incarnant sous leurs yeux le drame le plus auguste et le plus tragique dont cette terre ait été le théâtre, en osant même leur présenter, sous une forme palpable et vivante, les angoisses de leurs fins dernières, les espérances et les terreurs de la mort et de l'autre vie, le mystère remplissait leurs âmes d'une émotion profonde et salutaire; et élevait le théâtre à une hauteur où il n'est plus jamais remonté.

L'idée était grandiose; l'œuvre fut manquée. Le génie des ouvriers demeura inférieur à l'entreprise. Le drame chrétien, aspirant au plus haut, tomba presque au plus bas. Dans ce chaos qu'on nomme un mystère, tous les éléments entraient : fous, valets, mendiants, voleurs y conduisaient, étrange cortège, la Passion de l'Homme-Dieu. Anges et démons, rois et populace, toute la création fourmillait aux pieds du Créateur, assis sur son trône radieux et contemplant la mêlée du monde. Le poète avait voulu, calquant la vie humaine, que le spectateur passât du rire aux larmes et de la pitié la plus poignante à l'hilarité la plus folle. Mais qu'arriva-t-il? On s'amusa d'abord du burlesque ; on finit par s'amuser aussi du tragique, et le mystère s'effondra au bruit des éclats de rire. Il fallut que le Parlement de Pafis interdît, en 1548, de donner les choses saintes en spectacle ; car c'eût été désormais les livrer à la dérision.

I »i. Entre le théâtre classique et le théâtre des mystères la différence est si profonde, que la conception même du genre semble avoir été transformée d'une époque à l'autre . La tragédie classique repose surtout sur le développement d une situation pathétique, née du jeu des passions con-

Iraires, par l'effet d'accidents divers, qui mettent en lutte des caractères opposés. Tout autre était l'objet du théâtre au moyen âge. Au lieu d^ s'étudier à nouer et à dénouer ingénieusement une action, l'auteur se préoccupait avant tout d'étaler aux yeux un large spectacle. Au lieu de nous faire pénétrer au fond d'une âme humaine et de nous en expliquer le jeu et les ressorts, il préférait embrasser d'un coup d'oeil l'aspect superficiel, mais immense et varié, d'une action sans limites dans le temps comme dans l'espace, où des centaines d'acteurs jouaient leurs rôles; où le paradis et l'enfer se mêlaient sans cesse à la terre. Le théâtre classique retrouve ou invente, en tout cas subit les h^ois unités :

Qu'en un lieu, qu*eh un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.

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