‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 37 sur 114 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

Au moyen âge, l'action voyageait et se transportait en vingt Heux différents, et traversait plusieurs siècles. Pour représenter un tel drame, la scène aujourd'hui changerait vingt fois, soit sous les yeux du spectateur, soit derrière le rideau baissé pendant les entr'actes. Au moyen âge elle était immuable ; et tous les lieux étaient figurés d'avance et simultanément, paradis, terre, enfer, plusieurs villes, des campagnes, des mers, des îles. Une indication élémentaire suffisait à les désigner ; un trône entre quatre colonnes figurait un palais royal ; quatre ou cinq arbres figuraient un bois.

Dans la tragédie classique, le poète n'offre au spectateur que des caractères profondément étudiés et réels, quoique héroïques. Dans le théâtre du moyen âge, la caractéristique est très faible; et tous les personnages, sèchement dessinés, défilent l'un après l'autre, juxtaposés plutôt que groupés.

Le mystère repose tout entier sur une foi docile au merveilleux ; l'action s'y meut d'un bout à l'autre dans le surnaturel ; au lieu que la tragédie, toujours raisonnable et raisonneuse, n'admet que bien rarement l'emploi de moyens ou d'incidents surhumains. Mais en même temps que le mystère abuse du surnaturel, il est réel, il est réaliste, comme on dit maintenant, jusqu'à la trivialité, dans la peinture des détails de la vie et dans le langage qu'il prête à tous les personnages ; au lieu qu'une élégance, une noblesse soutenue, poussée parfois jusqu'à la fadeur, régna uniformément dans la tragédie classique. Celle-ci repoussait d'une façon absolue tout élément comique ou seulement familier ; le mystère admettait le comique, le familier, la bouffonnerie môme, à côté de l'héroïque et du sublime. Enfin, dans la tragédie classique, le style est toujours, ou veut être du moins, pur, élégant, correct et fort. Dans le mystère il est relâché, diffus, prolixe et vulgaire, sauf en quelques rares endroits ; non pas que le talent ait toujours manqué aux auteurs ; mais exclusivement préoccupés de l'effet à produire sur les spectateurs dans une représentation qui souvent devait être unique, ils se souciaient fort peu de bien écrire, ne songeaient guère aux lecteurs qui pourraient voir un jour leur ouvrage, et croyaient suffire à leur tâche s'ils savaient émouvoir et transporter une foule, sans s'inquiéter de répondre à des goûts littéraires qui n'étaient pas nés encore, ou s'exerçaient sur d'autres genres moins populaires.

9t. Car c'est surtout au peuple que le théâtre du moyen ' âge s'adressait et qu'il voulait plaire. Au point de vue politique et social, jamais le drame ne fut plus important qu'à cette époque. C'est alors que la scène, dans chaque ville où elle se dresse, est vraiment le fover de la vie

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