LE THÉÂTRE COMIQUE
publique. A la fois tribunal et chaire, journal et tribune, elle juge, elle sermonne, elle médit, elle harangue ; il faudrait remonter à Périclès pour retrouver l'image d'un théâtre aussi profondément mêlé à tous les incidents de la, vie d'une époque et d'une société. Aujourd'hui que le( théâtre n'est plus qu'une distraction parmi beaucoup d'autres, nous ne saurions nous figurer ce qu'il était pour le peuple du moyen âge, quand la scène, au lieu d'être, comme à présent, confinée dans un édifice distinct, et occupée par une classe d'hommes spéciaux, était ouverte à tous et s'érigeait partout ; quand les acteurs, pris dans toutes les classes de la société, se comptaient par centaines; quand les pièces duraient plusieurs journées; quand les représentations, rares mais interminables, s'offraient comme le seul point lumineux et joyeux, dans une série de mois ou d'années décolorées et monotones. Aussi nulle autre forme littéraire pendant quatre siècles, du xu« au xvi«, n'a eu le privilège de passionner à ce point la foule. Nous en sommes surpris, trouvant aujourd'hui l'œuvre médiocre et vulgaire. Mais les arts se perfectionnent ou se raffinent sans que nos plaisirs deviennent pour cela plus vifs. Les essais grossiers des auteurs de nos mystères ont excité un enthousiasme que les plus habiles d'entre nos contemporains n'exciteront jamais.
Le théâtre comique. — Pathelin.
9» . Le théâtre comique en France, au moyen âge, est entièrement original*. 11 ne doit rien à l'antiquité. Entre les deux époques la tradition dramatique est tout à fait interrompue. On l'a nié en se fondant sur l'existence de
1. Voir notre ouvrage : la Comédie en France au moyen âge^ Parfs, Cerf, 1885.
quelques rares écrits, plus ou moins dramatiques, maladroitement imités de Plaute et de Téreiiee, et rédiofés en latin, dans Tombre des monastères, |>ar des lettrés, curieux du passé, qui s'amusaient à ces pastiches laborieux, mais qui se gardaient bien de les produire dans une représentation publique. Le peuple les ignorait, et si Ton eût tenté de les lui faire connaître, il n*en aurait pas mieux compris lesprit que le langage.
Le théâtre comique ne s'est développé pleinement I qu'au XV* siècle : il comprend trois genres principaux de pièces, les moralités, les farces, les sotties.
On appelait moraliiés^ des pièces dramatiques d'un caractère assez varié, tantôt sérieuses comme le plus grave des mystères, tantôt gaies, comme la plus joyeuse des farces, mais toujours caractérisées jgar une jnte ntion : dîHap.fiqiip- et par la prétention d'enseigner quelque ^ chose, de donner une règle de conduite. Le plus souvent la moralité mettait en scène d^ personnages allégorigues. Depuis le succès inouï du Roman de la Rose, l'aïlégorie faisait fureur dans la poésie française. Il nous reste environ cinquante moralités composées au xv« siècle et dans la première moite du xvi«. La plupart, fidèles à leur titre, s'attachent à prêcher la vertu, et à faire haïr le vice en offrant un tableau frappant des malheurs réservés aux méchants dans ce monde et dans l'autre. Tantôt la moralité oppose la vie d'un impie à celle d'un homme de bien, et à travers cent aventures, elle conduit l'un jusqu'en enfer, et l'autre jusqu'au ciel : tantôt elle attaque. uiudce en particulier, le blasphème, la gourmandise, la jalousie fraternelle ou l'impiété filiale, et montre à quelles misères, à quelle vie, à quelle mort sont réservés ceux qui s'abandonnent à ce vice. Quelques moralités mettent en scène un fait historique ou légendaire, et rappellent assez les miracles du xiv« siècle, si ce n'est que l'élément