‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 5 sur 114 · Gaston Paris, Étude sur V accent latin^ p · texte numérisé non relu

Gaston Paris, Étude sur V accent latin^ p

La prcniiùro conjugaison seule {aimera chanter) a cal- l que ses temps sur la première conjugaison latine (amare, cantare) ; dans les autres conjugaisons Tanalogie avec la première joue un plus grand rôle que Fétymologic. Seules les formes irrégulières dans les trois dernières conjugaisons rappellent directement des formes latines correspondantes.

Le futur et le conditionnel en français et dans les autres langues romanes sont des créations nouvelles tout à fait originales. Les futurs latins ne pouvaient fournir à la langue d'oïl que des formes indistinctes, qui se fussent confondues avec d'autres temps. Les langues romanes durent créer un nouveau futur qui leur fût propre ; elles y réussirent fort ingénieusement, en agglutinant le verbe avoir avec l'infinitif (je chanter-ai, je finir-ai). Le conditionnel, qui n'existe pas en latin, fut formé d'une façon analogue, en langue d'oïl, par l'addition à l'infinitif des terminaisons de l'imparfait (j' aimer- ais).

L'auxiliaire avoir, joint au participe passé, donna tous les temps composés (j'ai aimé, etc.). Le latin possédait déjà un tour analogue, mais les langues romanes en ont beaucoup étendu l'emploi et précisé la valeur. Le verbe être, accompagné du même participe passé, tint lieu de la voix passive, supprimée en langue d'oïl (je suis aime). Dans l'un et dans l'autre cas, le génie analytique propre au français et aux autres langues romanes tendit à éliminer le plus possible les formes synthétiques et à simplifier les flexions des verbes remplacées par des auxiliaires (fai aimé, au lieu ô^amavi; je suis aimé, au lieu d'amor).

tt. Il ne faut pas supposer dans la langue d'oïl l'unité, la fixité qui règne dans le français moderne. Cette fixité et cette unité sont l'œuvre lentement fondée du temps, de la prépondérance politique et littéraire d'une capitale

immense; elles répondent au vœu actuel du pays, qui avait sur ce point, au moyen âge, des tendances tout opposées; elles ont leur règle et leur sanction dans le Dictionnaire de V Académie française, accepté par toute la France comme le code du langage écrit et parlé. Au moyen âge toute la contrée située au midi d une ligne qui, partant de TAtlantique au nord de la Gironde, coupe la Saintonge, le Périgord, le Limousin, l'Auvergne, le Lyonnais, le Dauphiné, la Savoie et aboutit au montCenis, c'està-dire plus du tiers de la France parlait une langue voisine, mais distincte du français ; puis le reste du pays lui-même était partagé entre un grand nombre de dialectes assez différents les uns des autres, qui eurent tous, au début, des droits égaux, comme ils avaient une origine semblable, également ancienne, et une littérature à peu près de même valeur. Des causes politiques et historiques ont amené la prépondérance absolue du dialecte français proprement dit, qui était seulement à l'origine celui de l'Ile-de-France ; il était par là même celui du roi et de la capitale, et à la fin, suivant la fortune de Paris et celle du roi, il est devenu seul maître, et a fait tomber les autres dialectes au rang de vulgaires patois. Mais le normand^ le picard, le bourguignon, le lorrain, pour n'avoir pas eu la fortune du français, ne lui étaient pas primitivement inférieurs ; et si la féodalité l'eût emporté sur la royauté, ou si quelque autre grand vassal fût devenu roi au détriment des ducs de France, le français aurait eu le sort du lorrain, du bourguignon, du picard et du normand.

13. Nous allons voir bientôt qu'au xn« siècle, au xiii«, une littérature a fleuri en France, que l'Europe entière (Angleterre, Espagne, Italie, Orient), a connue, admirée, imitée. Il faut faire honneur de cette popularité du français durant le moyen âge non seulement à la haute valeur de

LES ORIGINES i*i

ses écrivains et à la prépondérancepolitique de la noblesse française en Europe, mais encore aux qualités de la langue elle-même. « Les croisades, l'esprit sociable de ce peuple qui a créé les mœurs chevaleresques, le souvenir de trois ou quatre beaux règnes, Fheureuse inspiration qui avait trouvé dans une grande histoire la source d'une grande poésie, ont pu y contribuer sans doute ; mais il fallait encore, pour qu'on aimât cette langue, qu'il fût possible de l'apprendre et de la retenir. Une langue à peu près formée, déjà voisine d'une maturité forte et féconde, pouvait seule se recommander par des ouvrages que s'appropriait toute l'Europe, être parlée et comprise, à Rome et à Athènes, aussi bien qu'à Paris et à Londres, écrite même sans trop de disparate, dans des compositions de longue haleine, par des étrangers de divers pays qui n'avaient jamais vu la France*. »

On a souvent cité des témoignages curieux de la préférence que les étrangers déclaraient dès lors pour notre idiome. Ils ne se contentaient pas de lui rendre justice, comme a fait Dante*, lorsqu'il loue la langue d'oïl de l'heureux effort qu'elle avait accompli en composant et en rédigeant toute la suite des hauts faits chevaleresques dont l'honneur intéressait l'Europe entière ; quelques-uns lui portaient une faveur exclusive. Ainsi un historien itahen, Martino da Canale, traduisant en français son Histoire de Venise, d'abord écrite en latin, disait que

« La langue française cort parmi le monde, et est plus deïitable à lire et à oïr que nule autre. »

Un autre Italien, Brunetto Latini^, explique ainsi dans

\. J.-Y. Le Clerc, Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 43 i.

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