Et ce jour-la a grand peine on scavoit
Lequel des deux gaigné le prix avoit Ou de Mellin ou de nioy...
{Eglogue au Roy^ 1539.)
2. André Thevet, 1502-1590, célèbre voyageur, a écrit le récit de ses voyages en Orient et au Nouveau Monde.
Du Bellay, Saint-Gelais lisait devant le roi Henri II et toute la cour rassemblée les Odes de Ilonsard, en les débitant avec un accent d'emphase ridicule, qui allait faire rire les auditeurs, lorsque la sœur du roi, Marguerite, sélançant, arracha le livre au profane et lut elle-même quelques pièces aux applaudissements du roi et de la cour. Saint-Gelais était battue il se soumit : il adressa d'humbles excuses à Ronsard, qui pardonna de bon cœur et cessa de mal parler de Saint-Gclais ; mais il avait eu le temps d'écrire une ode à Madame Marguerite, où, feignant de la remercier, il raconte la scène vengeresse.
Du Bellay désarma moins facilement, ou plutôt ne désarma jamais. Son fameux portrait du poète courtisan n'est qu'une satire violente de Saint-Gelais. Il faut avouer qu'elle est méritée. Rien n'a survécu de l'œuvre très étendue de ce poète longtemps si fêté * ; de cette multitude de quatrains, sizains, octaves, dizains, rondeaux, la postérité n'a pu rien retenir que quelques pointes que le temps a fort émoussées. La licence de ses vers donne aussi une fâcheuse idée des mœurs et des goûts de ses protecteurs.
Son plus beau titre de gloire est d'avoir le premier, à ce qu'il semble, rapporté le sonnet d'Itahe en France. Ceux qu'il a composés lui-même sont médiocres ; mais ils servirent du moins à faire connaître cette forme de poème appelée à une te'io fortune^.
1. C'est ce que dit agréablement Etienne Pasquier. Les, vers de Saint-Gelais étaient a de petites fleurs et non fruits d'aucune durée ; c estoient des mignardises qui couroient de fois a autres parles mains des courtisans et dames de cour : qui lui estoitune grande prudence; parce qu'après sa mort on lit imprimer un recueil de ses œuvres 4574) qui mourut presque aussitost qu'il vit le jour. » Ceci n'est pas
exact. On a retrouvé un exemplaire (unique jusqu'ici) d'un premier recueil de quelques pièces de Saint-Gelais, publiées de son vivant ; il est daté de 1547.
2. On Ignore l'origme du sonnet. Les troubadours provençaux appelaicni du mémo nom une courte clianson ; le mot sonel se trouve en
Ronsard.
i08. Ronsard, adulé de son temps, méprisé au xvii* et au xviii*^ siècle, incomplètement réhabilité à notre époque, est un poète rempli de défauts, mais dont le rôle est considérable dans notre histoire littéraire. Il est en effet le véritable fondateur de notre poésie classique ; celle-ci, en le reniant par la bouche de Boileau, a renié son propre père.
Pierre de Ronsard naquit, d'une famille noble, près de Vendôme, en j[524. Après d'incomplètes études il fut attaché comme page aux fils du roi François I*% puis à Jacques Stuart, roi d'Ecosse, et passa plusieurs années en Ecosse, en Angleterre, en Flandre, en Allemagne, en Piémont. A son retour (il avait vingt ans), frappé de sur-: dite, il renonça au métier de courtisan ; « car, dit Claude Binet, son biographe, a la cour mieux vaut estrc muet que sourd )) ; il se remit aux études. Il se lia avec le savant Daurat*, précepteur du jeune Antoine de Baïf. Le maître
français, dès le xin" siècle, dans le lioman du Henardy et désigne la chanson du coq :
Chantecicr lors s'asseûra,
De la joie un sonct chanta.
Mais le sonnet moderne, tout différent de la chanson, fleurit d'abord en Italie ; Pétrarque en popularisa la forme, s'il ne l'a créée. On sait que le sonnet se compose de deux quatrains suivis de deux tercets ; il ne doit renfermer que cinq rimes différentes, deux pour les deux quatrains, et trois pour les deux tercets : la disposition régulière des rimes doit être celle-ci: les vers 1, 4, 5, 8 d'une part riment ensemble ; et, d'autre part, 2, 3, 6 et 7 ; puis, dans les tercets, 9 rime avec 10 ; 11 avec 15 ; et 12 avec 14. Dans la pratique, les poètes ont entrelacé bien plus librement les vers du sonnet.
1. Daurat (Jean), poète lui-même, surtout, il est vrai, en grec et en latin. Professeur de grec au Collège de France, il révéla l'hellénisme à la Pléiade. Il mourut très vieux, en 1588, ayant survécu à presque Ions ses disciples.
emmena ses deux élèves au collège de Coqueret, où il les tint cinq années sous une discipline sévère, étudiant avec eux la philosophie, les sciences, mais surtout le latin et le grec. Joachira Du Bellay se joignit à Ronsard et à Baïf : Ile plan d'une vaste réforme poétique fut formé et mûri entre ces trois jeunes gens pleins d'ardeur et d'une noble ambition. Du Bellay se chargea de l'écrire; en 1549 parut la Défense et Illustration de la langue françoisey manifeste éclatant de la future Pléiade K
io». Trois sentiments distincts ont inspiré ce livre, dont le succès et l'influence ont été si considérables : l'amour de la langue française; le mépris de l'ancienne poésie française; et l'admiration enthousiaste de l'antiquité. Il faut parler bien le français, au lieu de bégayer le latin ; il faut procurer à la France une autre littérature ; il faut, pour y parvenir, étudier et imiter les anciens. Telles sont les trois idées d'où la Défense est sortie.
La langue française est digne qu'on la cultive et qu'on lui fasse porter fleurs et fruits ; mais les bons écrivains lui ont manqué jusqu'ici. Du Bellay ignore ou tient pour néant l'œuvre poétique du moyen âge. Le français est à cette heure (1549) dans l'état où se trouvait le latin avant Cicéron et Virgile. Que fût-il arrivé du latin si ces grands hommes n'eussent voulu s'en servir et l'enrichir des dépouilles du
1. La troupe des poètes qui reconnaissaient Ronsard conune chef, et la Défense et Illustration comme manifeste de leurs sentiments, s'appela d'abord la brigade; plus tard, la Pléiade, en souvenir de la Pléiade alexandrine, qui avait fleuri sous les Ptolémées. Les sept de la Pléiade sont : Jean Daurat ou Dorât, né vers 1500, mort en 1588 ; Pontus de Thyard, Bourguignon, évêque de Chalon-sur- Saône (1521-1605) ; Pierre de Ronsard (1524-1585) ; Joachim du Bellay (1525-1560) ; Remy Belleau (1528-1577) ; Etienne Jodelle (1532- 1575) ; Jean-Antoine de Baïf (1532-1589). On parlera plus loin de Du Bellay, de Belleau, de Jodelle et de Baïf.
grec? Il ne suffît pas de traduire les anciens; il faut les imiter et composer sur leur modèle des ouvrages originaux. Il faut pour ainsi dire dévorer, puis s'assimiler cette forte nourriture, la littérature grecque et latine. Il faut suivre Homère, et non Marot. Marot a très bien fait, et beaucoup l'admirent, « pour ce qu'il est facile et ne s'eslongne point de la commune manière de parler » . Mais Du Bellay aspire à quelque chose de plus élevé : « J'ay toujours estimé nostre poésie françoyse estre capable de quelque plus hault et meilleur style que celuy dont nous sommes si longuement contentez. » Le « naturel )) n'est suffisant à celui qui veut faire en poésie quelque œuvre immortelle ; il faut encore la doctrine, l'étude et l'art (idée chère à la Pléiade) .
« Ly donques et rely premièrement, o poète futiii', fueillette de main nocturne et journelle les exemplaires grecz et latins ; puis me laisse toutes ces vieilles poésies françoyses aux jeux floraux de Thoulouze et au puy de Uouan, comme Rondeaux, Ballades, Vyrelaiz, Chantz royaulz, chansons et autres telles episseries qui corrumpent le goust de nostre langue et ne servent si non a porter témoignage de nostre ignorance. » Mais empruntons plutôt aux anciens tous les genres poétiques par eux cultivés, le poème épique, la tragédie, la comédie, l'ode, l'élégie, la satire, l'épître. Puis avec les cadres antiques sachons emprunter aussi l'âme qui fait vivre et anime la poésie (( Celuy sera véritablement le poète que je cherche en nostre langue, qui me fera indigner, apayser, ejouir, douloir, aymer, hayr, admirer, estonner, bref, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant ça et la a son plaisir. » Ainsi l'idéal de Du Bellay n'est pas, comme on l'a cru souvent, une imitation savante et glacée des anciens, mais une poésie vivante et jeune, originale et personnelle.
i68 SEIZIEME SIÈCLE.
Mais il croit toutefois que la veine moderne a besoin, pour couler abondante et vive, de puiser à la grande source commune et intarissable, l'antiquité : a La donques, Françoys, marchez couraigeusement vers cette superbe cité romaine, et desserves dépouilles d'elle... ornez vos temples et autelz. . . . Donnez en cete Grèce menteresse. . . pillez-moy sans conscience les sacrez thresors de ce temple delphique, ainsi que vous avez fait autrefoys^ » Telle est la conclusion belliqueuse du livre de Du Bellay.
llO. Presque aussitôt après la Défense , parurent les premiers sonnets de Du Bellay, les premières Odes de Honsard. Le succès fut éclatant; malgré les défauts de l'œuvre, on sentit aussitôt (|u'une poésie nouvelle était née. Les grands, les rois, Henri II, sa sœur Marguerite, bientôt Marie Stuart, Charles IX prodiguèrent au poète leur amitié, leur estime et toutes les marques de leur faveur. Cependant sa verve féconde ne devait plus s'épuiser jusqu'à sa mort. En 1552, il avait donné les Amours ; en 1554, le Bocage Royal; en 1556, les Hymnes; en 1560, les Discours des misères de ce temps. En 1572, il publia les premiers chants (le sa Franciade, jaloux de donner un poème épique à son siècle; mais il sentit bientôt l'inanité de cette tentative qui demeura inachevée. 11 mourut en 1585, entouré d'une gloire immense, et sans voir prévu l'étonnante réaction qui devait sitôt après vouer au dédain son nom « trébuché de si haut », selon l'expression de Boileau.
Il est certain que la postérité a montré envers lui une extrême injustice. Elle s'en est tenue longtemps à la sentence de Boileau :
Ronsard, qui le suivit (Marot), par une autre méthode, Réglant tout, brouilla tout; fit un art à sa mode,
l. Allusion uux invasions dos Gaulois en (irèce (279 av. J.-C).
Et toutefois longtemps eut un heureux destin. Mais sa Muse, en français parlant grec et latin, Vit, dans l'âge suivant, par un retour grotesque. Tomber de ses grands mots le faste pédantcsque.
lii. Dans son immense activité, dans son ambition démesurée, Ronsard avait, il est vrai, voulu tout renouveler : la langue et les rythmes, l'inspiration et les genres poétiques. La langue poétique d'abord; à l'imitation de la Grèce, qui n'a pas parlé la même langue en prose et en vers, Ronsard voulait des tours et même des mots propres à la versification. Le moyen âge en vers avait été quelquefois excellent par la simplicité, souvent mauvais par la platitude. Ronsard fut l'ennemi déclaré du prosaïsme K en poésie. Il a multiplié, assoupli, varié à l'infini les rythmes poétiques, le créateur de l'harmonie dans les vers français, ce n'est pas Malherbe, c'est Ronsard. Malherbe n'eut plus tard qu'à choisir entre les formes de stances léguées par Ronsard; il choisit bien; toutefois il laissa de coté beaucoup de rythmes excellents qui ont été depuis repris avec bonheur par les poètes modernes.
Ronsard a renouvelé l'inspiration poétique en puisant abondamment aux sources antiques. Sur ce point Roileau a méconnu son œuvre, en disant que sa nuise en français parla grec et latin ; et partout l'on trouve cités comme un échantillon du style de Ronsard ces vers où il regrette :
Que la muse françoise Ne peut dire ces mots, comme fait la grégeoise: « Ocymore, dispotme, oligochronien*. »
Cependant que disent ces vers, sinon que le français n'est
1. Tofnbeau de Marguerite de France^ Epitaphes. Ces trois mots signilient : qui a une mort prématurée^ — une destinée funeste^ — une vie courte. La muse grégeoise, c'est-à-dire grecque.
pas le grec et qu'il faut parler français aux Français? L'avènement de la Pléiade marque une réaction heureuse contre le pédantisine du vocabulaire, très accrédité avanl elle.
^ La fin du xv« siècle et le commencement du xvi*», voilà l'époque où régna surtout la détestable manie d'emprunter au latin et au grec une foule de mots dont le français n'avait nul besoin. En 1529, Geoffroy Tory, de Bourges, dans un livre de grammaire intitulé Champ Fleuri, s'exprimait ainsi :
« Je trouve qu'il y a trois manières d'hommes qui s'esbatent et s'efforcent a corrompre et diffamer (notre langue). Ce sont les escumeurs de latin, les plaisantins et les jargonneurs. Quand escumeurs de latin disent : Despumons la verbocination latiale, et transfretons la Sequane au dilucule et crépuscule ; puis déambulons par les quadrivies et platées de Lutece*,... me semble qu'ils ne se mocquent seulement de leurs semblables, mais de leur personne. » Rabelais a repris cette plaisanterie qui était peut-être traditionnelle parmi les étudiants de Paris, et, en la prolongeant, il a fait la scène de V Ecolier limousin. Mais, tout en se moquant de ce travers, il y donne le premier ; il entasse les mots latins l'un sur l'autre, non par manière de plaisanterie, mais fort sérieusement. Et quant aux « plaisantins et jargonneurs », qui « par façon de rire et gracieuse affectation », s'amusent à accumuler des expressions baroques et des mots imaginaires, il faut avouer que nul plus que Rabelais ne prête le flanc aux reproches de Geoffroy Tory. C'est la Pléiade, tant calomniée sur ce point, qui commença sérieusement la réaction
i. « Nous écumons le vocabulaire latin et passons la Seine au point du jour et au crépuscule (ce mot, aujouixl'lnii courant, était encore tout latin), puis nous promenons par les carrefoui's et places de Paris. 9
RONSARD. 17i
contre les latinisant», Joachim Du Bellay, dans sa Défense el Illuslraliony avait dit : « Use do mots purement françois » . Il est vrai que Charles Fontaine, dans le Quiniil Horatian, critique araère de la Défense, reproche à Du Bellay de n'avoir pas joint l'exemple au précepte, et lui présente aigrement une liste des mots plus latins que fran(;ais, introduits ou acceptés par lui. Mais nous remarquons que presque tous ces mots sont français aujourd'hui : Du Bellay avait donc eu la main heureuse, ou le choix délicat.
fis. Ronsard pense ei enseigne sur ce point comme t Du Bellay : « N'écorche point le latin (dit-il au jeune écrivain qu'il veut former), conmie nos devanciers qui ont trop sottement tiré des Romains une infinité de vocables estrangers; vu qu'il y en avoit d'aussi bons dans nostre propre langage. » Il suppliait ses disciples « de prendre pitié, comme bons enfans, de leur propre mère naturelle » : c'est-à-dire la langue française. Il s'écriait ailleurs : « C'est un crime de leze majesté d'abandonner le langage de son pays, vivant et fleurissant, pour vouloir déterrer je ne sçay quelle cendre des anciens* . »
D'Aubigné* raconte que Ronsard s'exprimait ainsi en sa présence : « Mes enfans, deffendez vostre mère de ceux qui veulent faire servante une damoyselle de bonne maison. 11 y a des vocables qui sont françoys naturels, qui sentent le vieux mais le Hbre françoys.... Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et deffendiez hardiment contre des maraux qui ne tiennent pas élégant ce qui n'est point escorché du latin et de l'italien, et qui aiment mieux dire collauder, contemner, blasonner, que louer, mespriser, blasmer. »
1. Seconde préface de la Franciade el Abrâjc de Vart poétique.