‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 7 sur 114 · CHAPITRE II Onzième et douzième siècles · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Onzième et douzième siècles

Les chansons de gestes. — La Chanson de Roland.

15. Chez presque tous les peuples la poésie a fleuri, avant que la prose dépouillât sa grossièreté première, ol s*appliquàt à d'autres objets que les besoins vulgaires de la vie. Cela s'explique aisément; les sentiments que la poésie chante se développent les premiers; dans une société naissante. Les matières que traite ordinairement la prose, l'éloquence, l'histoire, la philosophie, la morale, ne trouvent leur expression que chez un peuple déjà plus mûr, et dans une langue déjà formée. La poésie vit surtout d'imagination; la prose vit de raison; et dans les sociétés humaines comme chez les individus, l'imagination s'épanouit avant le développement complet de la raison.

La plus ancienne forme que la poésie ail levéliie on France est la forme narrative. Du xi® siècle au xiv^', des poètes qui s'appelaient des trouvères^ (trouveurs ou inventeurs) racontèrent dans de longs récits, mêlés de faits historiques et d'inventions merveilleuses, les exploits guerriers de Gharlemagne et de ses compagnons, les douze pairs de France ; ou bien ceux d'Artus et des Chevaliers de la Table Ronde; ou ceux des héros de l'antiquité grecque ou latine. Nous disons encore les faits et gestes

i . Le môme nom s'appliquait à ceux qui composaient toute autre forme de poème, et particulièrement les chansons.

^ LlTTt'nATrUE FRANÇAISE. I. < — 2

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d'un personnage. Ce mot de geste servant à désigner iet actions d*un guerrier, celles de sa famille, et par extension cette famille elle-même, les poèmes qui les racontaient s appelèrent et s'appellent encore aujourd'hui : chansons de gestes.

16. Ces poèmes sont très inférieurs, par le génie et par la langue, aux épopées homériques; mais tels qu'ils sont, ils méritent d'être appelés l'épopée de la nation française. Ce mot d'épopée désigne en littérature deux genres d'œuvres très différentes. 11 y a véritablement deux sortes d'épopée. L'une est populaire, naïve et croyante ; elle naît aux époques primitives encore voisines de la barbarie. L'autre, toute littéraire et artificielle, appartient aux époques de civilisation polie. La première est, comme on l'a dit, « la narration poétique qui précède l'histoire » (Paulin Paris) et qui tient lieu d'histoire aux peuples enfants. La seconde, née de l'effort heureux d'une imagination brillante, dans un siècle très raffiné, où la société s'est beaucoup compliquée, où les caractères sont nombreux et divers, les nuances de la pensée multiples à l'infini, peut retracer tout l'esprit de son auteur, mais non pas renfermer l'image de l'époque où l'auteur a vécu. Ainsi Virgile, avec son beau génie, est tout entier, mais seul, dans VÉnéide; au lieu que toute la Grèce héroïque revit dans V Iliade et dans V Odyssée; comme la France féodale du xi*' siècle revit dans la Chanson dé Roland^.

n. Depuis plusieurs siècles déjà, les Germains avaient Rapporté en Gaule leur usage national de chanter les

i . Voir notre édition de la Chanson de Roland, traduction rythmée et assonancée» avec une Introduction. Paris» Lemerre, 1878.

exploits guerriers; des poèmes courts et entraînants, qu'on appelait cantilènes*, célébraient en latin, en tudesque, en roman, la vaillance et les hauts faits des chefs illustres et, dans la bouche des soldats, servaient, aux Jours de bataille, à exciter leur bravoure. Au x« siècle, toute cette poésie guerrière et patriotique, dispersée, flottante, commença de s'agréger et de se grouper autour des noms de Roland, de Charlemagne et de leurs compagnons. Quand cette vaste matière épique fut restée bien des années dispersée dans des chants épars et incomplets, ou dans de premières ébauches d'épopée, un poète enfin parut qui fondit toutes ces inspirations, groupa toutes ces figures, écrivit la première chanson de gestes. Qui était ce poète? Nous ne le savons pas, nous ne le saurons probablement jamais. La plus ancienne mention d'une Chanson de Roland remonte à l'année 1066, où un poème qu'on désigne ainsi, fut chanté par les Normands, compagnons de Guillaume le Conquérant, sur le champ de bataille d'Hastings. Le plus ancien texte connu n'est pas antérieur à 1080. Mais nous avons perdu sans doute un texte plus ancien. Celui que nous possédons, oublié pendaht { sept siècles, fut retrouvé seulement dans le nôtre, en Angletene, à Oxford, et publié pour la première fois en 1837.

18. L'événement qui fait le fond de la Chanson de Rolandt c'est-à-dire la défaite et la destruction d'une arrière-garde française dans les gorges des Pyrénées (en 778) est un fait historique et réel. Il est raconté dou\

1. Les cantilènes héroïques sont perdues : nous avons seulement conservé une cantilène religieuse, celle de sainte Ëulalie, citée et traduite ci-dessus, p. 9. De la cantilène épique sortit la chanson de gestes ; de la cantilène religieuse, les longs poèmes sur la vie des saints, comme la Vie de saint Alexis, composée en Normandie vers le milieu du xi° siècle, quelques années avant la Chanson de Roland.

fois dans Kginhard, historien de Charleinagne. Mais ce qu'Eginhard fournit à la poésie se borne à un nom et à quelques lignes : a Dans ce désastre périt Roland, préfet de la marche de Bretagne. » La poésie s*empara de cette donnée, et en moins de trois siècles elle en tira toute une épopée. Elle modifia d'abord les faits hardiment; aux Gascons, qui avaient détruit le corps d'armée franc, adversaires d'un jour, ennemis de hasard. Jugés indignes de mémoire, elle substitua l'ennemi traditionnel et national, les Sarrasins. Eginhard nous apprend que Charlemagne n'avait pu venger ses soldats massacrés : la poésie populaire n'accepta pas cette défaite sans représailles; elle voulut la venger par le sang du Sarrasin Marsile et du traître Ganelon.

i». Dans le texte d'Oxford le poème comprend quatre mille vers, tous de dix syllabes, partagés en deux cent quatre-vingt-onze couplets ou laisses (on appelle ainsi le couplet des chansons de gestes) inégaux entre eux ; le plus court a cinq vers; le plus long en a trente-six. Les vers ne sont pas rimes, mais seulement assonances; c'està-dire que les vers de chaque laisse se terminent tous par la même voyelle accentuée; sans tenir compte des consonnes qui suivent. Ainsi passage ne peut rimer qu'avec les mots terminés en âge; mais il assonne avec aimable f arbre j Charles, arme, astre, etc., tous mots qui ont, comme passage, l'accent tonique sur a. Plus tard la rime remplaça l'assonance. D'ailleurs la versification du Roland est celle qui prévalut en langue d'oïl durant tout le moyen âge ; elle diffère en ceci des règles actuelles :

' que le poète ne compte pas, dans la mesure, la syllabe muette qui suit la césure au milieu du vers. Il dit ainsi

' de Roland qui va mourir :

De son visage la couleur est perdue.

Ce vers, qui semblerait faux aujourd'hui, était juste selon les règles du moyen Age. En outre, ThiiTtus était licite à cette époque, et le fut jusqu'à Malherbe.

to. Le poème, très peu chargé d'événements, est aisé à raconter. Chariemagne est depuis sept ans en Espagne, et a conquis le pays tout entier, hormis Saragosse où règne le Sarrasin Marsile. Pour éloigner le vainqueur, Marsile lui fait offrir de se soumettre, et de recevoir le baptême. Chariemagne accepte ces conditions et veut envoyer un ambassadeur à Marsile. Roland, neveu du roi, propose Ganelon, son beau-père, le second mari de sa mère. Ganelon croit que Roland l'a désigné pour l'exposer à un grand péril ; il jure de se venger. Il va trouver en eiïet Marsile, et lui dit que la retraite des Français va commencer ; que Roland conduira larrière-garde ; et qu'il sera facile de l'attaquer au passage des Pyrénées, avec des forces supérieures, et de détruire son corps d'armée. Marsile et Ganelon échangent des présents et se quittent bons amis. La retraite commence. Roland, son ami Olivier, les douze pairs de France conduisent l'arrièregarde, forte de vingt mille hommes. Chariemagne est déjà en Gascogne ; Roland est au col de Roncevaux. Tout à coup quatre cent mille Sarrasins fondent sur lui des hauteurs. Olivier supplie Roland de sonner du cor pour rappeler le roi. Roland, trop orgueilleux, refuse d'invoquer du secours. La bataille s'engage, furieuse et surhumaine. Les Francs, bénis par l'archevêque Turpin, el conduits par Roland, se battent avec rage; mais ils succombent sous le nombre. Un à un, tous ont péri, sauf soixante, qui tiennent encore autour de Roland. Le comte alors se décide à sonner du cor; et Chariemagne qui l'entend, se hîUe de rebrousser chemin; mais il arrivera trop tard. Los derniers Francs, Olivier, l'archevêque

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Turpin, tombent à leur tour, sur des monceaux d'ennemis abattus par eux. Roland est demeuré seul, mais vainqueur et maître du champ de bataille ; car avertis du retour de Charlemagne, les Sarrasins ont pris la fuite. Roland est sans blessure, mais il est mourant, épuisé par la fatigue du combat, et l'effort qu'il a fait en sonnant du cor. 11 meurt, les yeux tournés vers l'Espagne, les mains tendues vers le ciel, en priant Dieu pour son âme, pour Charlemagne et pour la France.

L'empereur arrive à Roncevaux; il pleure en voyant le désastre ; il jure de le venger. L'armée de Marsile est poursuivie, écrasée, détruite. Celle que l'émir Baligant amène d'Egypte au secours de Marsile subit le même sort; et Baligant tombe sous les coups de Charlemagne. Le roi rentre en France, et à Aix, sa capitale. Il annonce la mort de Roland à la belle Aude, sa fiancée ; elle tombe morte en apprenant son malheur. Le traître Ganelon est éeartelé.

m. Ainsi l'invention de ce poème est simple et presque pauvre. Les faits sont peu nombreux; les caractères sont peu variés, et manquent non de relief, mais de profondeur. Le poète ignore l'art de les grouper et de les opposer, dans un vaste tableau d'ensemble. Tous défilent comme dans une longue frise, vus de profil, en pleine lumière; tous plaqués de couleurs très crues, sans nuances, ni clair obscur. C'est à la sculpture primitive que cette poésie pourrait le mieux se comparer.

Mais ces figures, si sèchement peintes, ont leur grandeur propre et leur beauté. Charlemagne est majestueux, presque à demi divin; mais sa sérénité royale n'est pourtant pas inaltérable; il est accessible à la passion, à l'emportement, à la douleur, au désespoir; il prie, il pleure, il s'irrite, il frappe avec fureur sur le champ de

bataille; il est doux et compatissant, comme une mère, eu relevant la belle Aude qui est tombée morte à ses pieds :

Li Emperere est repairiez d*£spaigne, E vient ad Ais, a l'ineillur sied de France.

Muntet el palais, est venuz en la sale.

As li venue Aide, une bêle dame.

Ço dist a r rei : (( U est RoUanz V catanies, Ki me jurât cume sa per a prendre? »

Caries en ad e dulur e pesance, Pluret des oilz, tiret sa barbe blanche :

Soer, chère amie, d'hume mort me demandes.

Jo t'en durrai mult esforciet escange ; C'est Loewis, mielz ne sai jo qu'en parle.

U est mis filz e si tiendrat mes marches. »

Aide respunt : « Gist moz mei est estrangos.

Ne placet Deu ne ses seinz ne ses angles Âpres Rollant que jo vive remaigne ! »

Pert la culur, chiet as piez Garlemagne.

Sempres est morte. Deus ait merci de l'anmo ! Franceis barun en plurent ; si la plaignent.

L'Empereur est revenu d'Espagne, — Et \icnt à Aix, la meillcuro ville de France. — Monte au palais, est venu en la salle. — Voici venir à lui Aude, une belle dame. — Ce dit au Roi : Où est Rolland le capitaine, — Qui me jura de me prendre pour sa femme? — Charles en a une douleur pesante, — Pleure des yeux, tire sa barbe blanche : Sœur, chère amie, d'homme mort tu m'interroges. — Je t'ei donnerai un meilleur en échange: — C'est Louis, je ne puis mieux te dire. — U est mon lils, et il aura mon empire. — Aude répond : Ce mot m'est étrange. — Ne plaise à Dieu, à ses saints ni à ses anges, — Après Roland que je reste vivante. — EUe perd la couleur, tombe aux pieds de Charlemagne. — Soudain est morte ; Dieu ait merci de l'âme. — Les barons français en pleurent et la plaignent.

««. Les preux adorent leur vieil empereur ; et dans leur pensée, tandis qu'ils combattent et qu'ils meurent, le dévouement à Charlemagne ne se sépare jamais du dévouement à la France et à l'honneur :

Li Emperere ki Franceis nus laissai, Itels vint milie en mist a une part,

Sun oscienlre non i out un cuard.

Pur sun seignur deit hum suffrir granz mais,

E endurer e forz freiz e granz calz.

Si n'deit hum perdre de V sanc e de la carn.

Fier de ta lance et jo de DurendaU

Ma bone espee que li reis me dunat.

Se jo i moerc dire poet ki Tavrat,

Que ele fut a nobilie vassal.

L'Einperenr qui nous laissa ses Français, — Mit à part vingt mille liommes tels — Qu'à son escient pas un n'est couard. — Pour son seigneur on doit souffrir grands maux, — Et endurer terribles froids, grands chauds. — Oui, on doit perdre du sang et de la chair. — Frappe de ta lance, et moi de Durendal, — Ma bonne épée que le roi me donna. — Et si je meurs, peut dire qui l'aura — Qu'elle fut â noble vassal.

«3. Ainsi, rien dans notre épopée n'est au-dessus de Charlemagne ; cependant le héros du poème n'est pas Cliarlemagne : c'est Roland. On a remarqué avec raison que le héros d'une épopée est rarement un roi, et que le choix d'un roi pour héros n'est pas heureux en général. Dans une situation moins élevée, les passions rencontrent plus d'obstacles, et par là même le jeu des passions offre plus d'intérêt.

On reconnaît Charlemagne entre tous à «a majesté; Roland, à sa mine guerrière :

As porz d'Espaigne en est passez Rollanz, Sur Veillantif , sun bon cheval curant ; Portet ses armes, mult h sunt avenanz :

E sun espiet vait H ber palmeiant, Cuntre le ciel vait l'amure turnant, Laciet en sum un gunfanun tut blanc ; Les renges d'or H bâtent jusqu'as mains ; Cors ad mult gent, le vis cler et riant.

E sis compaiuz après le vait sivant, E cil de France le cleiment a guarant.

Aux cols d'Espagne a passé Roland — Sur Veillantif, son bon che-

val courant ; — Porte ses armes qui lui sont très avcnaiitos» — Et le baron va brandissant son épieu — Contre le ciel, il eu tourne la pointe, — En haut est lacé un s<>nfanon tout blanc — Dont les franges d'or battent ses mains. — Il a le corps très-beau, le visage clair et riant. — Et son compagnon (Olivier) vient après, le suivant. — Et ceux de France l'appellent leur garant (défenseur).

Uolaiid, c'est la bravoure incarnée et faite homme; mais cette bravoure n'est pas sans excès. Roland est trop sensible à la gloire; un sentiment exagéré du point d'honneur lui fait dédaigner d'appeler à temps Charlemagne à son secours; il perd ainsi Tarriôre-garde et lui-même à Roncevaux. Mais quelle vaillance et quel dévouement ! En mémo tempsquelle humanité ! Ses plaintes sont poignantes, lorsqu'il voit tomber ses compagnons autour de lui. Puis sa fm sublime expie les fautes de sa vie. Le récit de cette mort est le morceau capital de Tœuvre. Il y a là trois cents vers, dans notre poème, dignes d'être comparés à tout, mais entièrement originaux. Ni l'antiquité n'avait inventé, ni la poésie chrétienne n'a su retrouver de pareils accents pour peindre une mort héroïque et sainte :

Ço sent Rollanz que la mort le trosprent.

De vers la teste sur le coer H desceiU,

De suz un pin i est alez curant;

Sur l'herbe verte s'i est culchiez adenz ,

Desuz lui met s'espee e l'olifant.

Turnat sa teste vers la païene gent.

Pur ço l'ad fait que il voelt veirement

Que Caries diet e trestute sa gent,

Li gentilz quens qu'il fut morz cunquerant.

Cleimet sa culpe e menut e suvent :

Pur ses pecchiez Deu purofFrit le guant.

Ço sent Rollanz de sun tens n'i ad plus ; Devers Espaigne gist en un pui agut.

A Tune main si ad sun piz batut :

« Do!is ! meie culpe, vers les lues verluz,

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De mes pecchiez, des granz et des menuz, Que jo ai fait des Ture que ne^ fui Très qu'a cest jur que ci sui consoûi ! »

Sun destre guant en ad vers Deu tendut :

Angle de 1' ciel i descendent a lui.

Li qucns Rollanz se jut desuz un pin ; Envers Espaigne en ad turnet sun vis.

De plusurs choses a remembrer li prist : De tanz païs que li ber ad cunquis, De dulce France, des humes de sun lign.

De Carlemagne, sun seignur, ki V nurrit.

Ne poet muer n'en plurt e ne suspirt.

Mais lui-meïsme ne voelt mètre en ubli; Cleimet sa culpe, si priet Deu mercit...

Sun destre guant a Deu en puroffrit, E de sa main seinz Gabriel Tad pris ; Desur sun braz teneit le chief enclin :

Juintes ses mains est alez a sa fui.

Deus li tramist sun angle chérubin, E seint Michiel de la mer de 1' Péril. .

Ensemble od els seinz Gabriel i vint.

L'anme de 1' cunte portent en pareïs.

Roland sent que la mort le prend, — De la tôte au cœur lui descend,

— Sous uji pin il s'en va courant. — Sur l'herbe verte s'est couché sur les dents (face contre terre). — Sous lui met son épée et son cor d'ivoire, — Tourne sa tête vers la nation païenne. — Il l'a fait pour cela qu'il veut vraiment — Que Charles dise, et tout son peuple — Le noble comte ! qu'il est mort en conquérant. — Il crie : C'est ma faute, et mainte fois et souvent. — Pour ses péchés à Dieu offrit son gant (en signe d'hommage).

Roland sent que son temps est fini ; — Tourné vers l'Espagne, il est gisant sur un pic aigu. — D'une main, il a battu sa poitrine : — < Dieu ! c'est ma faute, pardon par ta puissance, — Pour mes péchés, les grands et les petits, — Que j'ai commis dès l'heure où je suis né

— Jusqu'à ce jour où ma vie va finir. » — Vers Dieu, il tend le gant de sa main droite : — Anges du ciel descendent vers lui.

Le comte Roland est gisant sous un pin; — Vers l'Espagne a tourné son visage. — De plusieurs choses il se prit à se souvenir : — De tant de pays que le baron a conquis, — De douce France, des hommes de son lignage, — De Charlemagne, son seigneur, qui l'a noum. — Il ne peut empèclier qu'il n'en pleure et soupire. — Mais lui-même il ne veut se mettre en oubli ; — Il crie : c'est ma faute, il

lemande à Dieu merci. — li lui présente le gant de sa main droite « — Et de sa main saint Gabriel l'a pris ; — Sur son bras il incline sa tête, — Les mains jointes, est allé à sa fin. — Dieu lui envoie son ange Chérubin, — Et saint Michel du Péril de la mer. — Avec eux saint Gabriel y vint. — Ils emportent l'âme du comte en Paradis.

s<i. La Chanson de Roland ne vaut pas VIliade; mais enfin, c'est notre Iliade. Les points de comparaison abondent d'ailleurs entre ces deux œuvres, si inégales et si différentes, mais nées dans des circonstances qui ne sont pas sans ressemblance. Roland rappelle Achille, comme lui follement brave et trop sensible à la gloire ; Olivier, plus sage et plus doux, ressemble à Patrocle; le vieux duc Naimes, le prudent conseiller, à Nestor. Ces discours que s'adressent l'un à l'autre les combattants, ces invectives dont ils s'accablent, nous ramènent en pleine Iliade. Remarquons encore la fréquente répétition des mômes vers, des mêmes formules et surtout l'emploi perpétuel du dialogue, à tel point que sur quatre mille vers que renferme le Roland, plus de seize cents sont placés directement dans la bouche d'un personnage. Enfin, dans ï Iliade et dans Roland, les mœurs des deux peuple .> ennemis sont semblables. Il est au-dessus des forces d'i ::ie poésie populaire et naissante de peindre une civilisation différente de celle dans laquelle elle se développe : au contraire, elle y assimile toutes les autres. Ainsi, dans VIliade, les Troyens ressemblent aux Grecs; dans Roland, les Sarrasins ressemblent aux Français : mêmes vêtements, même armure, même façon de combattre et, semble-t-il, même langage. Il n'est pas nécessaire, pour expliquer ces points de ressemblance entre VIliade et la Chanson de Roland, de croire que le poète du xi« siècle a connu l'œuvre homérique. H est certain qu'il l'ignora. Mais partout où les passions sont semblables, les mœurs sont analogues ; et deux civilisations profondément distinctes.

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mais également primitives, peuvent à mille lieues, à deux mille ans de distance, offrir bien des traits communs.

ss. Tous les personnages du poème appartiennent à l'aristocratie féodale. Au xi« siècle, la noblesse de France, dans sa jeunesse, témoignait d'une vigueur et d'une audace qui éblouissaient la nation. En moins de cent ans, elle envahissait le Portugal avec Henri de Bourgogne ; l'Italie et la Sicile, avec les fils de Tancrède de Hauteville; l'Angleterre avec Guillaume ; la Syrie avec Godefroi de Bouillon; partout elle fondait des royaumes français. Tant d'exploits imposaient à l'épopée des héros aristocratiques. Aussi le peuple ne paraît pas dans la Chanson (le Roland. On n'y entend que le bruit des armes, les cris des combattants. Tout trait comique ou plaisant est banni de ce poème austère. On y remarque la mçme discrétion dans l'emploi du merveilleux; on n'y trouve pas, comme dans les épopées postérieures, les fées ni les enchantements; nul autre merveilleux que l'intervention des anges, qui emportent l'âme de Roland, ou consolent Charlemagne, et, à la fin du poème, l'appellent à de nouveaux exploits. Certes les mœurs de ces vieux héros sont encore farouches, leurs haines sanguinaires, leurs guerres féroces ; et par de tels excès ces preux ne sont guère dignes d'être chrétiens. Mais leur foi est pure, élevée, ardente. Les idées développées dans la Chanson de Roland sont en nombre restreint, mais exprimées avec une énergie qui nous intéresse autant que pourrait faire la variété qui leur manque. C'est l'épopée d'une société très spéciale, et même d'une seule classe dans cette société : de l'aristocratie féodale et guerrière du XI® siècle ; mais cette classe y est peinte tout entière avec une vie et une vérité admirables. Jamais l'inspiration poétique ne fut plus sincère, plus originale et plus hardie.

Les chansons de gestes — Le cycle de France. — Le cycle de Bretagne. — Le cycle antique.

S6. Jean Bodel, poète du .jrtii* siècle, auteur de la Chanson des Saisnes ou des Saxons, commence ainsi son poème :

Ne sont que trois materes a nul iiomine entendant, /

De France, de Bretaigne et de Rome la grant.

Ces vers, souvent cités, indiquent avec précision les trois sources différentes où nos poètes du xn® siècle et du XIII* ont puisé les sujets de leurs longs poèmes narratifs.

La matière de France a pour centre Charlemagne. Klle raconte ses exploits, ceux de ses prédécesseurs et de ses successeurs, les guerres qu'ils ont poursuivies contre tant de peuples divers, et surtout contre les Sarrasins; leurs luttes acharnées contre les grands vassaux; tantôt c'est à la royauté, tantôt c'est aux feudataires qu'elle prête toutes les vertus et tous les genres d'héroïsme selon le temps et le lieu où le poète compose. Le cycle carolingien, ou de Charlemagne, fut partagé lui-même en trois gestes, au xin« siècle; c'est-à-dire que les héros qu'il célèbre furent rattachés à trois familles épiques distincttîs. 11 y eut ['à Qeste de Pépin , ou du Hoi; celle de Guillaume d'Orange, qui met surtout en scène des barons daîmdr de la France, fidèles à la royauté ; celle de Doon de Mayenco, qui chante les barons du Nord révoltés contre lé suzerain. Au cycle carolingien on peut rattacher celui des Croisades; et le c ycle lor rain, tableau vigoureux des guerres furieuses que se livraient entre eux les vassaux d'un même suzerain.

1*. Aux poèmes de la matière de France appartient proprement le nom de chansons de gestes; ils sont la plus belle partie, la plus originale et la plus considérable de

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l'œuvre narrative des trouvères ; celle où la société féodale est dépeinte avec le plus de vie et de fidélité. Le nombre de ces poèmes s'élève à près de cent, fort inégaux de mérite et d'étendue. La Chanson de Roland appartient j seule au xi« siècle; vingt-cinq chansons de gestes, les j meilleures (après le Roland) sont du siècle suivant; I cinquante chansons appartiennent au xm*^ siècle; mais \ peu à peu la veine épique s'épuise ; les trouvères se répètent, ils reprennent sans fin les mêmes données, les mêmes développements. Les dernières chansons de gestes composées au xiv« siècle n'offrent plus que des compilations peu originales, ou des amplifications sana intérêt. Dès ce temps nos plus anciens poèmes avaient cessé de plaire; leur langue avait vieilli. On commence alors à les mettre en vulgaire prose ; ils tombent au rang de romans chevaleresques, fastidieux et prolixes. Jadis les Jongleurs parcouraient les villes et les châteaux; et soit dans les assemblées des barons, soit dans les carrefours populaires, ils débitaient les chansons de gestes avec une sorte de mélopée monotone, en accompagnant leur voix du son d'un violon qu'ils appelaient vielle. Nobles ou manants les écoutaient avec enthousiasme. A partir du xiv« siècle, nos vieux poèmes, délayés dans une prose insipide, ne servent plus qu'à tromper les heures d'un lecteur oisif. Désormais les jongleurs ont recours à un tout autre répertoire pour amuser leur public*.

«8. La matière de France fut exploitée la première

1. Les principales chansons de gestes du cycle de Charlemagne, composées au xu* siècle, sont : Aspremont, AliscampSy Amis et Amilesy Aye d'Avignon^ la Chevalerie Ogier le Danois^ les Enfances Vivien (c'est-à-dire les premiers exploits de -Vivien), Garin le Loherain^ les Saisnes ou Saxons^ Huon de Bordeaux^ Raoul de Cambrai, le Voyage de Charlemagne à Jérusalem, qui est peut-être de la fin du XI» sièclei

par les trouvères : la matière de Bretagne, quoique tirée d'un fond plus ancien, fut développée un peu plus tard.

La matière de Bretagne a pour centre Artus, roi réel de la Grande-Bretagne ou plutôt du pays de Galles. 11 vivait, croit-on, vers le vi« siècle, et défendit avec honneur, • mais sans succès, son royaume contre Finvasion saxonne. » Ce champion glorieux de l'indépendance nationale était demeuré très cher à toute la race celtique. Durant la * domination saxonne on n'avait pas cessé de céléhrer les exploits d'Artus dans la Bretagne insulaire, et même dans î l'Armorique, cette Bretagne gauloise, où de nombreux } émigrants venus d'Angleterre avaient ravivé les souvenirs et les traditions celtiques. Un très petit nombre de faits réels furent ainsi mêlés à un vaste développement purement légendaire qu'on rattacha à deux ou trois faits capitaux, de pure invention ; ce sont : la fondation par Artus de la Table^ ronde, ordre chevaleresque dont les membres, tous égaux entre eux, s'asseyaient, sans distinction de rang, autour d'une table circulaire, tandis qu'au moyen âge, les tables étaient rectangulaires et avaient un haut bout pour les convives d'honneur et un bas bout pour ceux qu'on dédaignait. La recherche du Saint-Graal; on appelait ainsi la coupe qui avait servi à Jésus-Christ pour l'institution de l'Eucharistie dans la dernière cène; on prétendait que cette coupe miraculeuse avait été apportée en Bretagne par Joseph d'Arimathie ou par son fds. Les exploits de l'enchanteur et prophète Merlin, qui n'est peut-être pas un personnage entièrement apocryphe ; Merhn paraît avoir été un barde celtique attaché à la personne du roi Artus ; mais tout le reste de sa merveilleuse histoire semble entièrement fabuleux.

Tout ce vaste ensemble des légendes celtiques demeura j inconnu à la langue d'oïl jusqu'au milieu du mi'^ siècle, ! En 1066, une armée de Normands > conduite par leur duc

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Guillaume, avait défait à Hastings le dernier roi saxon et

conquis l'Angleterre en une seule bataille. Les Celtes,

, longtemps opprimés, avaient salué les Normands comme

! des libérateurs. Une même famille régnait à Londres et

à Rouen; et tandis qu*on parlait français en Angleterre,

on commençait à connaître et à goûter en France In

; merveilleuse légende celtique, rapportée par les Normands.

t9. Le grand développement du cycle breton dans la poésie française ne se produisit que vers la fin du xii« siède. La comtesse de Champagne, Marie de France, fille de Louis Vil et d'Éléonore d'Aquitaine, sœur, par son père, de Philippe Auguste, et par sa mère, de Richard Cœur de Lion, protégeait un poète habile et fécond, Chrestien, né à Troyes vers 1140. Elle lui demanda de rimer pour elle les légendes bretonnes. Chrestien se mit à l'œuvre, et, en vingt ans, entre 1170 et 1190 (sa mort arriva vers 1195), il composa six longs poèmes, où il a raconté la plus grande partie de la légende d'Artus et des épisodes innombrables qui s'y rattachent. Délaissant le couplet épique et l'assonance jugée monotone, Chrestien de Troyes se servit exclusivement du petit vers de huit syllabes à rimes plates; forme aisée, rapide, fort peu épique, nullement majestueuse, mais très propre à des narrations qui tendaient plus à l'agrément qu'à la grandeur. Tel est en effet le caractère du cycle breton : la grâce, la douceur, le charme des inventions et des sentiments exprimés y tiennent heu de l'héroïsme. Les lecteurs y trouvaient matière à s'amuser et sourire, plus souvent qu'à admirer et s'enthousiasmer. Le merveilleux y abonde; mais c'est un merveilleux de caprice et d'imagination, que les plus crédules n'acceptaient que comme un agréable ornement. On devait lire les poèmes bretons avec l'esprit charmé, mais défiant,

LES CHAISSONâ DE GESTES. 35

qu'on apporta plus tard à dévorer nos romans de cape et d epée'. Au reste ils furent mis en prose presque aussitôt t que rédigés en vers. Dès la fin du xn** siècle des conteurs anonymes les répandirent sous cette forme, dans une prose facile, coulante et même un peu fluide, qui charme les lecteurs du temps et dont on admire encore aujourd'hui la précoce élégance et la remarquable sûreté.

SO. La matière de Rome la Grant embrasse un grand nombre de poèmes où sont racontés, à la façon du moyen âge, les exploits des héros de l'antiquité . Le moyen âge ignorait l'antiquité, mais il croyait la connaître, et l'on a eu tort de se figurer quelquefois qu'elle ne tenait aucune place dans l'imagination des hommes de ce temps. Loin de là ; Troie, la Grèce, Rome encombraient leurs souvenirs ; mais ils n'entrevoyaient l'histoire et les mœurs de ces nations éteintes qu'à travers un voile épais de légendes confuses, postérieuses à l'histoire et à la légende primitives. En outre, dans une époque dénuée de critique historique, telle que fut le xn® siècle, les poètes ne pouvaient se détacher, par l'imagination, des mœurs et des idées au milieu desquelles ils vivaient ; incapables de se figurer une autre civilisation que la leur, ils prêtèrent les mœurs, les sentiments, le costume, le langage et toutes les façons de vivre de leur siècle à des héros vieux de mille ou deux mille ans, à Hector, à Alexandre, à César. Le cycle antique fut une transposition de la légende et de l'histoire gréco-romaine dans un cadre tout moderne. On y vit Alexandre, conquérant la Perse ou les Indes, avec l'allure d'un Charlemagne. Ce qui achevait de cacher aux

i. Les principaux romans du cycle de la Table ronde sont, en prose : le Saint-Graal, Merlin^ Lancelot^ et surtout Tristan et Yseult; en vers : Pcrceval le Gallois, le Chevalier au lion^ Lancelot en la charrette, Erec et Enide, CUgH, tous écrits par Chrestien de Troyes,

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trouvères la différence profonde qui est entre les temps anciens et les temps modernes, c'est que la plupart des légendes apocryphes qu'ils ajoutaient à l'histoire ancienne, ou aux vieilles fables traditionnelles, tendaient précisément à rattacher les nations modernes aux Troyens, aux Grecs, aux Romains, par une filiation directe. C'est ainsi que tout le moyen âge crut sérieusement que le premier fondateur de la monarchie française était Francus, prétendu fils d'Hector, sauvé du sac de Troie.

»1. Les plus célèbres poèmes qui font partie du cycle antique sont : le Roman de Troie, œuvre de Benoît de Sainte-MorCj, qui vivait à la fin du xu« siècle ; on lui attribue aussi le Roman d^Énéas et (avec moins de vraisemblance) le Roman de Thèbes, Il est encore auteur d'une vaste Chronique en vers des ducs de Normqridie, En ces temps de poésie hâtive et de style relâché, un trouvère un peu fécond venait sans peine à bout d'écrire cent mille vers en quelques années. Le Roman de Troie, en trente mille vers, eut un succès prodigieux. L'auteur n'a connu Homère qu'à travers les maigres extraits en latin, où le moyen âge croyait lire la véritable épopée homérique. Les noms, le cadre et les péripéties principales de l'antique légende sont conservés dans cette œuvre hybride; mais tous les personnages homériques y ont revêtu l'armure et le caractère des chevaliers du temps de Philippe Auguste. Le Roman d*Énéas en dix mille vers applique le même procédé de parodie sérieuse à Y Enéide; le poème de Virgile est un peu plus exactement suivi quant aux événements ; mais il n'est pas moins entièrement transformé dans son esprit, et l'anachronisme des mœurs y est complet. Le Roman de Thèbes, imité de la même façon de la Thébaîde d^ "Slace, change Étéocle et Polynice en deux barons féodaux, divisés par une haine fraternelle.

S». Il n'y a pas plus do vérité, il y a peut-élro un peu • plus de poésie et d'originalité dans le Ronian iV Alexandre, ' composé vers la même époque, c'est-à-dire à la fm du xn« siècle, vers 1180, par Lambert le Tors et Alexandre de Bernay ; c'est un tissu ingénieux d'aventures anmsantes~1îont les unes sont dues à l'invention des deux trouvères, dont les autres remontent à des légendes aor tiques de bonne heure accumulées autour du nom merveilleux d'Alexandre. Coname ce poème est écrit en vers ' de douze syllabes, on a cru qu'il avait donné son nom au | vers alexandrin : cela est possible ; mais il faut observer | que des poèmes plus anciens avaient été déjà écrits dans cette mesure, par exemple une chanson de gestes intitulée : le Voyage de Charlemagne à Constantinople,

Le Roman de Jules César parait appartenir au commencement du xin« siècle. La Pharsale de Lucain y est refaite au goût du moyen âge, comme Y Iliade, V Enéide ou la Thébaïde, dans les compositions précédentes. Le poème est écrit en vers alexandrins, et divisé en couplets à la façon des chansons de gestes du cycle carolingien.

La matière de Rome ou plus exactement l'antiquité n'a ' inspiré, en somme, au moyen âge aucune œuvre comparable aux meilleurs poèmes de la Table ronde, ou à plusieurs des chansons de gestes. Il ne pouvait en être autrement. Une époque, telle que le xvn" siècle, où la pensée, où la langue sont devenues maîtresses d'elles-mêmes, a pu tirer de l'imitation antique de nouveaux chefs-d'œuvre, où la beauté du style est égale à l'éternelle vérité de la peinture des passions. Mais un temps sans critique, sans réflexion, sans psychologie profonde, tel que fut le xn« siècle, ne pouvait décrire avec bonheur que lui-même, ainsi qu'il a fait dans certaines chansons de gestes. En transportant ses propres mœurs dans le cadre des fictions antiques, il devait moins bien réussir ; la fusion de ces

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deux éléments opposés, incohérents, aurait exigé un effort de science et de réflexion qui lui manquaient. Quand nous lisons la Chanson de Roland^ nous sommes charmés et satisfaits, tant l'oeuvre est une, énergique et vraie. En lisant le Roman de Troie, nous croyons lire une parodie, comme celle que Scarron fit de VÉnéîde. Toute intention satirique était bien loin de la pensée des auteurs; mais le perpétuel anachronisme de leur œuvre produit souvent à notre goût l'effet plaisant qu'ils n'ont pas cherché.

Les chansons. — Le châtelain de Coucv. — Quesnes de Bétlmne.

L On a cru longtemps que la langue d'oïl devait à la langue d'oc le genre de la chanson. Mais dès le xii« siècle la chanson florissait dans la France du Nord, en dehors de toute influence méridionale. Ces premières chansons de I nos trouvères affectent même une forme particulière, I toute dramatique et narrative, que le Midi n'a jamais ; connue. La chanson du Midi est une poésie personnelle, « et comme on dit aujourd'Tîîïî>si(^^'ec/ive, où le troubadour exprime directement ses propres sentiments et ses propres passions. La chanson du Nord, à l'origine, au xu® siècle, avant qu'elle ait subi l'influence des troubadours, est impersonnelle, objec^ve; elle raconte vivement, elle met en scène une aventure romanesque, ordinairement de guerre (OU d'amour, où l'auteur n'est pas en jeu. Souvent l'on Mirait un fragment de chanson de gestes, un épisode épique ; et le rapprochement est d'autant plus permis que la chanson de gestes, on le sait, était chantée avec accompagnement de musique comme la chanson proprement dite. Ces chansons primitives se composent de couplets de quatre ou cinq vers ; les vers sont de dix ou de douze . syllabes, sur une seule assonance ou une seule rime, et ..chaque couplet se termine par un refrain.

LES CHANSO?îS. 37

Voici les premiers couplets d'une romance du xu' siècle : la belle Doette attend son époux, qui ne reviendra pas; il a péri dans un tournoi.

Bêle Doelte as fenestres se siet, Lit en un livre, mais au cuer ne Ten tient ; De son ami Doon ii rcssovient, Qu'en autres terres est alez tornoler.

Ë or en ai dol.

Uns escuiers as degrez de la sale Est dessenduz, s'est destrossé sa niale.

Bêle Doette les degrez en avale, Ne cuide pas oïr novele maie.

E or en ai dol.

Bêle Doette tantost li demanda :

(( Ou est messires que ne vi tel pieça? »

Cil ot tel duel que de pitié plora.

Bêle Doette maintenant se pasma. E or en ai dol.

Belle Doette à la fenêtre assise, — Lit en un livre, mais son cœur est ailleurs; — De son ami Doon lui ressouvient; — Qui en autres terres est allé combattre en tournoi. — Et maintenant j'en ai douleur.

Un écuyer devant l'escalier de la salle — Est descendu, il a détaché son bagage. — Belle Doette a descendu les marches, — Elle ne pense pas entendre mauvaise nouvelle. — Et maintenant j'en ai douleur.

BeUe Doelte aussitôt lui demanda : — « Où est mon seigneur, que l'on a pas vu depuis si longtemps ? s — L'écuyer eut si grand deuil que de pitié pleura. — Belle Doette aussitôt se pâma. — Et maint enant j'en ai doulem*.

34. Vers le milieu du xii® siècle, l'art des chanteurs du | Midi fit irruption dans la France du Nord ; et rapidement " leur succès grandit. On les traduisit d'abord, on les imita ensuite, plus ou moins librement : l'originalité de la pensée y perdit beaucoup; le fond de la chanson française devint monotone ; une galanterie délicate dans l'expression, mais banale dans le sentiment, dicta la

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plupart de ces petits poèmes; leur forme seule, variée, savante, ingénieuse, en fit tout le mérite et en assura la popularité. Les dernières années du siècle virent fleurir des chansonniers illustres dont les noms ne furent jamais tout à fait oubliés : Quesnes de Béthune, le châtelain de

Coucy.

Le châtelain de Coucy, ainsi nommé, croit-on, parce qu'il était gouverneur du château de Raoul I^% sire de Coucy, son parent, prit part à la troisième croisade, et périt au siège de Saint-Jean d'Acre, en 1191. La plupart de ses chansons expriment, dans un rythme gracieux et mélancolique, le regret qu'il éprouve à quitter la France, en y laissant tout ce qu'il aime.

Quant li estez et la douce saisons Fait foille et flor et les prés raverdir, Et li dois chans des menus ciselions Fait as pluisors de joie sovenir, Las! chascuns cante, et je plour et sospir, Et si n'est pas droiture ne raisons.

Quand l'été et la douce saison — Fait reverdir feuille et fleur et les prés, — Et que le doux chant des petits oiseaux — Rappelle à plusieurs des souvenirs joyeux, — Hélas ! chacun chante, et moi je pleure, je soupire ; — Et cela n'est ni juste ni sage.

Quesnes de Béthune, d'une famille illustre (celle qui, quatre cents ans plus tard, donna le jour à Sully), fut bon poète et bon soldat. Il se croisa deux fois et prit part, en 1204, à la prise de Constantinople. Il mourut déjà vieux, vingt ans plus tard, en 1224. Mais ses chansons appartiennent au siècle précédent. Vers 1180, étant venu à la cour de France, il y chanta ses vers, et eut le désagrément de voir la reine mère, Alix de Champagne, veuve de Louis VII, et le jeune roi son fils, Philippe Auguste, railler avec les courtisans français le parler artésien du

poète. Lui-même a joliment raconté cette petite mésaventure dans une de ses chansons :

La roïne * ne fit pas ke courtoise»

Qui me reprist, elle et ses fius li rois ; Ëncor ne soit ma parole françoise»

Si la puet on bien entendre en françois.

Ne cil ne sont bien appris ne cortois Qui m*ont repris, se j'ai dit mot d'Artois, Car je ne fui pas norriz a Pontoise.

La reine ne fit pas ce que courtoise (femme eût fait), — Laquelle me reprit, elle et son fils, le Roi ; — Quand môme mon langage ne serait pas celui de la France, — Au moins peut-on bien l'entendre en français. — Ceux-là ne sont bien appris ni courtois — Qui m'ont repris, si j'ai dit mot d'Artois, — Car je ne fus pas nourri à Pontoise.

35. Nous avons dit plus haut que la plupart des chansonniers, au xii® siècle, et plus encore au siècle suivant, ont ressassé avec un peu de monotonie les mêmes idées, et les mêmes images, et ont exprimé jusqu'à l*abus toutes les nuances d'une galanterie raffinée qu'ils appelaient la courtoisie. Ce défaut est plus sensible encore dans les œuvres des troubadours du Midi, dont nous n'avons pas à parler ici, que dans celles des trouvères du Nord. Toutefois d'autres sentiments plus mâles et plus variés ont inspiré aussi très heureusement nos poètes : tantôt leur

1. Signalons ici, en la rencontrant pour la première fois, une très fâcheuse licence qui s'introduisit de bonne heure dans la versification française. Les poètes se crurent autorisés à placer, comme dans ce vers, la césure après une syllabe muette et atone, et à compter cette syllabe dans la mesure du vers. Rien n'est plus contraire aux véritables lois de notre versification. La syllabe avant la césure doit toujoure être tonique ; si une syllabe muette suit, elle doit ôtre élidée ; au moyen-âge, elle pouvait n'être pas élidée, mais elle ne comptait pas dans la mesure du vers. L'innovation des chansonniers était peutêtre dissimulée par l'accompagnement musical ; mais plus tard, cette licence fut admise dans des pièces de vers qui n'étaient pas chantées ; Yoilà comment tant de vers dans Eustache Deschamps, dans Charles d'Orléans, dans Villon, nous paraissent faux aujourd'hui.

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piété s'est épanchée dans des chants religieux, surtout en l'honneur de la Vierge Marie ; tantôt les passions politiques, les haines féodales leur ont dicté de petits poèmes remplis de souffle et d'énergie. Le feu sacré de la croisade a inspiré d'admirables vers, qui, mieux qu'aucune chronique, aucune histoire, nous font sentir aujourd'hui jusqu'à quel point la passion d'affranchir le Saint- Sépulcre avait touché les cœurs et bouleversé les esprits. Nous citerons dans ce genre la fort belle pièce qui suit; on n'en connaît pas l'auteur :

Vos ki ameiz de vraie amor, Esveilliez vos, ne dormeiz pais; L'aluete nos trait lou jor, Et si nos dist an ses refrais :

Ke venus est 11 jors de pais, Ke Deus par sa très grand douçor Promet a ceuz ki por s'amor Panront la creus, et por lor lais SolTeront poinne nuit et jor ; Dont verra il ses amans vrais.

Cil doit bien estre forjugiez Ki a besoing son seignor lait, Si sera il, bien lou sachiez ; Asseiz avra et poinne et lait, A jor de nostre dairien plait, Ke Deus cpsteis, pâmes et piez Mosterra sanglanz et plaiez:

Car cil ki plus avra bien fait Sera si très fort esmaiez, K'il tremblera, keil greit k'il ait.

Cil ki por nos fut an creus mis Ne nos ama pais faintemant, Ains nos ama com fins amis, Et por nos amiablemant La sainte creus mult doucemant Antre ses bras, an mi son pis, Con agnials dous et simples, prist,

LA POESIE HISTORIQUE. 4f

Et Tastraing angoisousemant ;

Puis i fut a trois clos clofis,

Par pies, par mains, estroitemant.

Vous qui aimez de vrai amour, — Éveillez-vous, ne dormez pas ; — L'alouette nous ramène le jour, — Et elle nous dit en son refrain :

— Que le jour de paix est venu, — Que Dieu par sa très grande douceur — Promet à ceux qui pour l'amour de lui — Prendront lu croix, et pour leurs péchés — Souffriront peine nuit et jour ; — Ainsi verra-t-il ses vrais amis.

Celui-là doit bien être condamné — Qui trahit au besoin son seigneur, — Il le sera, sachez-le bien ; — Il aura grand'peine et honte,

— Au jour de notre dernier jugement, — Quand Dieu, de son côté, de ses mains, de ses pieds, — Montrera les sanglantes plaies : — Car celui qui aura le mieux agi — Sera si fort épouvanté, — Qu'il tremblera, qu'il veuille ou non

Celui qui pour nous fut mis en croix — Ne nous aima pas par feinte, — Mais nous aima comme un vrai ami, — Et pour nous amoureusement — Prit la sainte croix très doucement — Entre ses bras contre sa poitrine, — Comme un agneau simple et doux, — Et l'étreignit avec angoisse ; — Puis y fut de trois clous doué, — Par pieds et mains étroitement.

La poésie historique. — Wace.

36. Le moyen âge n*a jamais distingué nettement l'histoire de la légende. En même temps que les trouvères multipliaient les inventions prodigieuses dont ils ont rempli nos chansons de gestes, ils se présentaient comme historiens, et affirmaient leur bonne foi ; ils se vantaient audacieusement de n'avoir fait que traduire en vers des chartes très authentiques, trouvées dans tel monastère qu'ils nommaient au besoin. A côté des trouvères épiques d'autres poètes floriasaient, qui, avec plus de sincérité, s'attachaient à conter quelque événement vraiment historique; mais eux-mêmes s'exprimaient en vers, tant les vers sont la langue naturelle des littératures naissantes; et s'il est vrai qu'il subsiste quelques traces d'histoire dans les inventions mensongères des chansons de gestes, il

est non moins vrai qu*il reste beaucoup de légende dans les poèmes historiques du xii® siècle.

Nous avons déjà nommé Benoît de Sainte-More, auteur d'une Chronique des ducs de Normandie en quarante mille vers de huit syllabes, ainsi que du Roman de Troie, et probablement du Roman de Thèbes.

s*. Avant Benoît de Sainte-More, un autre trouvère, Wace, né à Jersey, avait composé deux chroniques riniées, mêlées de fable et d'histoire. Protégé par le roi d'Angleterre, duc de Normandie, Henri II, Wace écrivit, pour lui plaire, en 1155, le Roma n de Brut, en seize mille vers ; et en 11 70, le Roman de Rouf 3e la même longueur. Le Roman de Rou est ITiîstoire des ducs de Normandie depuis Rou (RoUon) jusqu'à Henri P"^' (912-1106). Le Roman de Brut est une compilation de traditions \ celtiques presque entièrement fabuleuses, longtemps cé- » lébrées par les bardes gallois, dans leurs idiomes natio- * naux. Selon Wace, Brut ou Brutus est un petit-fils d'Enée, venu de Troie dans la Grande-Bretagne, à laquelle il aurait donné son nom. Car les poètes du moyen âge n'étaient pas moins jaloux que les poètes grecs de rattacher à d'illustres origines les rois et les héros qu'ils chantaient.

Il y a plus d'histoire et de vérité dans le Rou que dans le Brut. L'auteur a souvent dépeint avec énergie les , scènes frappantes de la vie féodale, les invasions, les ; guerres privées, les exploits des barons, les soulèvements des vilains. On a cité plusieurs fois les plaintes qu'il met dans la bouche de paysans normands insurgés contre leurs seigneurs (en 997) ; ces vers sont écrits, en effet, avec une remarquable vigueur :

Pur kei nus laissum damagier?

Metum nus fors de lor dangier.

Nus sûmes homes cum il sunt, Tex membres avum cum il unt, El altresi granz cors avum, Et altretant sofrir poûm ; Ne nus faut fors cuer sulement.

Alium nus par serement, Nos aveir et nus defendum, £ tuit ensemble nus tenum ; E se nus voilent guerreier Bien avum contre un chevalier Trente u quarante païzans, Maniables e cumbatans...

Einsi porum aler as bois, Abres trenchier e prendre a chois.

Es vivers prendre les peissuns, E as forez les veneisuns; De tut feruin nos volentez ; De bois, de ewes et de prez...

Pourquoi nous laissons-nous maltraiter ? — Mettons-nous hoi^ de leur domination, — Nous sommes hommes comme ils sont, — Tels membres avons comme ils ont, — Et tout aussi grands coit)s avons,

— Et tout autant souffrir pouvons ; — Ne nous manque que le cœur seulement. — Allions-nous par serment, — Défendons notre avoir et nous-mêmes, — Et tous ensemble nous tenons ; — Et s'ils nous veulent faire la guerre, — Nous avons bien contre un chevalier

— Trente ou quarante paysans, — Agiles et bons combattants. — Ainsi pourrons aller au bois, — Couper arbres et prendre au choix,

— Dans les viviers prendre les poissons, — Et aux forêts les venaisons ; — De tout nous ferons notre volonté, — Des bois, des eaux et des "prés.

38. D'autres poèmes historiques, ouvrages du même siècle, sans avoir la grande importance du Rou et du Brut, méritent d'être au moins rappelés : Jordan Fantosme a raconté en deux mille vers la guerre que le roi d'Angleterre, Henri II, eut à soutenir contre son fils (1173-1174) ; Garnier de Pont-Sain te7Maxence a raconté, en vers de douze" syllabes, la vie et la mort de saint Thomas Becket. U écrivait en 1177; sa langue est sobre, et même un peu

sèche ; mais on n'en saurait trop louer la pureté, la précision et la fermeté. Avec Ghrestien de Troyes, c'est le meilleur écrivain de son siècle. Son poème, puisé aux sources les plus sûres a une grande valeur historique.

Le théâtre. — Le drame d'Adam.

K En France, comme en Grèce, comme chez la plupart des peuples, le théâtre e^t né du culte. Loin de proscrire le drame, la rehgion l'avait d'abord adopté; on pourrait dire : elle l'avait créé. Il était né dans le sanctuaire, et sa forme primitive avait été celle des pompes religieuses destinées à célébrer le souvenir des scènes évangéliques par une représentation directe ou allégorique. Dès l'origine du Christianisme, un élément dramatique avait été mêlé à la liturgie, faite surtout d'action, de mouvement, de dialogue. Au moyen âge, vers le commencement du XI® siècle, cet élément dramatique se développa; le drame liturgique fut créé. On désigne ainsi les représentations figurées qui se donnaient devant le peuple assemblé dans l'éghse, et lui rappelaient le souvenir des principaux faits de l'histoire religieuse, particulièrement de la nativité de Jésus et de sa résurrection, ôioël et Pâques étaient les deux grandes époques choisies pour ces jeux sacrés. Le drame liturgique était écrit en latin et, à l'origine, en prose. D'abord il n'employa strietement que les termes consacrés par l'Ecriture sainte ou par le rituel ; peu à peu dans cette première forme sobre et serrée, sacerdotale et traditionnelle, l'imagination, la fantaisie individuelle s'introduisirent, a vec les ver s d'abord, plus tard avec la langue vulgaire^ Au drame liturgique succède le drame profane et sécularisé, qui emprunte encore son sujet à l'histoire sainte, mais que

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