‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 8 sur 114 · LE THÉÂTRE · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE

jouent des acteurs laïques, hors de Téglise et sur la place publique.

40. 11 apparaît dans notre histoire au xn* siècle el dans une œuvre unique ju^quà présent* : elle est intitulée la RepresentcUion d'Adam, et son auteur est inconnu. Elle se jouait devant l'église; car Tacteur qui figurait Dieu reïïlraît dans l'église quand il n'était pas en scène. La foule était groupée sur la place publique et les dém ons, c'est-à-dire les personnages chargés de ces rôles, parcouraient à plusieurs reprises les rangs des spectateurs, y jetant une gaieté mêlée d'un peu d'effroi. Un jmradis terrestre, magnifiquement décoré, était disposé sur la scène. Après le tableau de la tentation et de la chute d'Adam et d'Eve, on voyait le meurtre d'Abel ; la pièce s'achevait par le défilé des prophètes qui ont annoncé la venue du Messie : cette composition incohérente était conforme aux traditions du drame liturgique, dont l'esprit semble encore vivant dans cette première pièce profane; à tel point que le dialogue, tout en français, y est sans cesse interrompu par des leçons et des versets latins, récités par un lecteur, ou chantés par un chœur.

11 y a déjà un vrai mérite littéraire et poétique dans ce i drame du xn« siècle; on a loué avec raison le charme et \ l'habile conduite de la scène où le démon cajole et séduit Eve.

Tu es fieblette e tendre chose E es plus frcsche que n'est rose ; Tu es plus blanche que cristal,

1. Le XII* siècle nous a aussi transmis un très court fragment d'une liésnrrcclion dramatique en français ; encore le dialogue y est-il mêlé de narration.

46 Xl®-Xn* SIÈCLES.

Que nief qui chiet sor glace en val.

Mal cuple en fist li criatur, Tu es trop tendre, e il trop dur. Mais neporquant tu es plus sage, En grant sens as mis tun corrage :

Por (0 fait bon se traire a tai...

Jo vus acoint d'un grant engin, Qui vus est fait en cest gardin.

Li fruit que Deus vus ad doné Nen a en sei gaires bonté :

Cil qu'il vus ad tant défendu Il ad en sei mult grant vertu.

En celui est grâce de vie, De poeste et de seignorie, De tut saver e bien e mal.

— Quel savor a? — Celestial.

A ton bel cors, a ta figure Bien convendreit tel aventure, Que tu fusses dame del mont, Del soverain e del parfont, E seûssez quanque a estre, Que de tuit fuissez bone maistre.

Tu es faiblette et tendre chose — Et es plus tvaiche que n'est rose.

— Tu es plus blanche que cristal, — Que neige qui tombe sur glace en vallon. — Le créateur fit un mauvais couple (de vous deux), — Tu es trop tendi*e et lui trop dur. — Mais néanmoins tu es plus sage,

— Et ton cœur est plein de grand sens : — Pour cela, il fait bon s'adresser à toi. — Je vous avise d'un grand artifice, — Qui vous est fait en ce jardin. — Le fruit que Dieu vous a donné — N'a en soi guère de bonté. — Celui qu'il vous a tant défendu — Il a en soi très grande vertu : — En celui-là est grâce de vie, — De puissance et de seigneurie, — De tout savoir et bien et mal. — (Eve) Quelle saveur a-t-il 7 — Céleste ! — A ton beau corps, ta figure — Bien conviendrait telle aventure, — Que tu fusses dame du monde,

— De celui qui est au ciel, et au fond de la terre, — Et que tu susses tout ce qui existe, — Et fusses bonne maîtresse de tout l'univers.

La prose avant l'an 1200

41. Nous avons dit pourquoi la prose littéraire, en France, s'est formée longtemps après que la poésie avait

commencé de fleurir. Le latin fut d'abord exclusivement employé dans les matières dont traite la prose : éloquence, théologie, philosophie, morale, histoire. Le sentiment poétique avait dû chercher à s'exprimer d'une manière plus naïve et plus populaire, il s'était servi de la langue vulgaire et vivante. Mais le latin suffisait à traiter les sujets où l'imagination avait moins de part que la raison. Longtemps même il dut paraître bien supérieur, dans ce domaine, au français, pauvre encore et restreint dans son vocabulaire, embarrassé dans sa syntaxe.

Les plus anciens textes de prose française n'offrent rien de littéraire. Ce sont, comme nous avons dit, de courts glossaires , l'un latin-roman, l'autre français-tudesque, du VIII* siècle ; les Rernnpnfs dpsjpfits.fik de ^Iharlemagne, au ix* siècle; un fragment d'homélie sur le prophète Jonas, au x« siècle; au xi«, les Lois de Guillaume le Conquérant, dont le fond est authentique, mais dont le texte a été malheureusement rajeuni deux siècles plus tard ; le xn« siècle nous a transmis des traductions de la Bible (des Psaumes et des quatre livres des Rois) ; des sermons, traduits du texte latin des sermons de Saint Bernard; d'autres sermons, prononcés en français par Maurice de Sully , qui fut évêque de Paris entre 1160 et 1196 ; enfin des roman s en p rose, dont le sujet se rattache au cycle fécond de la Table ronde, et dont la rédaction est presque contemporaine des rédactions en vers du même cycle.

Voici un fragment tiré d'un sermon de Maurice de Sully (pour le troisième dimanche après Pâques.)

(( Il fu uns bons homs de religion qui souvent pria Dieu en ses croisons que il li donnast veoir et demostrast aucunne cliose de la grant doucher et de la grant beauté que promet et

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octroie a ceus qui Tainient ; et Nostre Sires l'en oï. Car si com il s'asist une fois a une ajornee ou cloistre de l'abeïe, si li eiivoia Diex un angle en samblance d'un oisel qui s'assist devant lui, et comme il esgarda cel angle, de quoi il ne sa voit pas qu'il fustangele, ains cuidoit que ce fust uns oiseaus, si ficha si son esgart en la biauté de lui tant durement qu'il oublia quanque il avoit veu cha en arrière, et si leva sus pour prendre cel oisel dont il estoit moult convoi teus. Mes si com il vint près de lui, si s'envola li oisels un poi plus arrière, et tant que li oiseaus traist le bone home après lui, si qu'il li estoit avis qu'il estoit en un bois hors de l'abeie. Si se traist avant por lui prendre; et lores s'envola li oiseaus en une branche. Si commencha a chanter tant doucement que nule douchor ne montoit a celé. Si estoit li bons homs devant l'oisel et esgardoit la beauté de lui et eschotoit la douchor du chant, et si très ententivement qu'il oublia les choses terriennes. »

Il y avait un bon religieiix qui souvent pria Dieu en ses oraisons, qu'il lui donnât de voir et lui démontrât quelque chose de la grande douceur qu' (il) promet et octroie à ceux qui l'aiment ; et Notre Seigneur l'en exauça. Car ainsi comme il s'assit une fois à un matin au cloître de l'abbaye tout seul, certes Dieu lui envoya un ange en ligure d'un oiseau, qui s'assit devant lui, et comme il regarda cet ange de qui il ne savait pas qu'il fût ange, mais croyait que ce fût un oiseau, ainsi fixa-t-il son regard en la beauté de lui tant fortement qu'il oublia tout ce qu'il avait vu auparavant, et se leva droit pour prendre cet oiseau, dont il était très convoiteux. Mais, comme il vint près de lui, ainsi s'envola l'oiseau, un peu plus en arrière, et tant que l'oiseau attira le bonhomme après lui ; si bien qu'il lui semblait qu'il était en un bois hors de l'abbaye. Ainsi se porta en avant pour le prendre, et alors s'envola l'oiseau sur une branche, et commença à chanter tant doucement que nulle douceur ne se comparait à celle-là. Donc était le bonhomme devant l'oiseau, et regardait la beauté de lui, et écoutait la douceur du chant et si très attentivement qu'il oublia les choses terrestres.

On remarquera combien cette langue est aisée, limpide, à ce point qu'une étude très élémentaire de l'ancien français suffit pour rendre ce texte parfaitement intelligible. 11 est vrai qu'il est écrit dans le pur dialecte français * de rile-de-France, beaucoup plus voisin du français moderne que les autres dialectes de la langue d'oïl.

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