‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 70 sur 114 · JODELLE · texte numérisé non relu

JODELLE

(( Quant aux comédies et tragédies, si les roys et les republiques les vouloient restituer en leur ancienne dignité qu'ont usurpée les farces etmoralitezje seroys bien d'opinion que tu t*y employasses », disait-il au poète idéal qu'il appelle de tous ses vœux. Jodelle prit pour lui cette invitation. A dix-neuf ans il composa Cléopâ he; et^omme le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, occupé par les confrères de la Passion, et tout imbu des traditions dramatiques du moyen âge, ne se prêtait guère à des représentations imitées de l'antique, il fit jouer sa pièce (en 1552) devant le roi Henri II, en l'hôtel de Reims, et plus tard au collège de Boncour, « où, dit Pasquier, toutes les fenestres étoient tapissées d'une infinité de personnages d'honneur, et la cour si pleine d'escoliers que les portes du collège en regorgeoient » . L'auteur et ses amis s'étaient chargés des principaux rôles. Après la représentation de Cléopâtre, Ronsard et sa troupe de poètes emmenèrent Jodelle à ArcueiU pour célébrer son triomphe; et dans une fête renouvelée des Grecs, lui oiTrirent le bouc symbolique dont on récompensait à Athènes le vainqueur des concours tragiques. Leurs ennemis prétendirent qu'on avait sacrifié le bouc, et accusèrent la Pléiade de vouloir restaurer le paganisme. Ronsard protesta contre cette calomnie ridicule :

. . . Deux ou trois ensemble en riant ont pousse Le pore du troupeau a long poil hérissé.

11 venoit a grands pas, ayant la barbe peinte ; D'un chapelet de fleurs la teste il avoit ceinte, Le bouquet sur l'oreille, et bien fier se sentoit De quoi telle jeunesse ainsy le presentoit.

Puis il fut rejette pour chose mesprisee, Après qu'il eust servy d'une longue risée, Et non sacrifié

Le triomphe de Jodelle n'eut pas de lendemain. On ne

sait si Dido n^ seconde tragédie du même auteur, fut même représentée. H dispersa dans cent efforts malheureux la verve et le talent dont la nature l'avait doué. La protection de Henri II et de sa sœur Marguerite, duchesse de Savoie, ne suffît pas à établir la fortune d'un homme qui avait le malheur d'être bon à tout; lui-même s'en vante ou s'en raille en disant :

Je dessine, je taille, et charpente et massonne, Je brode, je pourtray, je coupe, je façonne.

Je ciselé, je grave, emaillant et dorant ; Je tapisse, j'assieds, je festonne et décore, Je musique, je sonne et poétise encore.

Il mourut à quarante et un ans (1573), pauvre, usé, malade, aigri.

i«5. La tragédie de Çleojiât^js^Jimièe de Sénèque (le tragique le plus goûté des poètes du xvi® siècle, le seul étudié par eux sérieusement), est une œuvre fort médiocre. L'action est nulle; en cinq actes il ne se passe rien, que la mort de Cléopâtre, qui n'est môme pas racontée, mais annoncée. La pièce, semi-didactiçue et semi-lyrique, mêlée de longues conversations, de monologues et de chœurs, (îst toute en réflexions morales et en effusions chantées; elle n'est nullement dramatique. Toutefois cette tragédie de peu de mérite est importante dans l'histoire littéraire; c'est une œuvre d'initiative. Par le choix de la fable; par le petit nombre des personnages et la simplicité de l'action ; par l'observation rigoureuse des unités ; par la narration substituée à l'action, et par le dialogue substitué au spectacle; par un effort soutenu vers le style noble, elle annonce la tragédie classique.

L'autre tragédie de Jodelle, Didon se sacrifiant, offre les mêmes caractères avec plus de bonnes parties, grâce

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h Virgile, qui sert de modèle à notre poète. Le défaut commun de ces deux pièces est la froideur, la monotonie. Il y à plus de verve et de personnalité dans VF.ngfpp dj i même auteur, une comédie qu'il lui plaisait de présenter aussi comme une innovation très hardie ; mais en réalité la pièce est analogue aux farces qu'on jouait en France depuis cent vingt ans ; il n'y a de nouveau que la division en cinq actes et une versification plus soignée.

ite. La précocité de la nouvelle école est surprenante et excessive. Quand on représenta Cléopâtre, Jodelle avait vingt ans. Ja cques Grevin * avait le môme âge quand il fit jouer au collège de Beau vais sa comédie de la Trésorière (1558); vingt-deux, quand on y représenta sa tragédie de César et une seconde comédie (les Ébahis), imitée de TArioste (1560). Quelle œuvre attendre de poètes écoliers? Rémi Belleau était un peu plus mûr quand il composa (vers 15Ô5)^Ta Rec^inmier comédie où il y a de jolis vers et quelque effort pour peindre des. caractères.

Mais le vrai génie dramatique a manqué à la Renais- i sance. Elle a fait déclamer beaucoup de beaux vers sur la scène; elle n'a pas laissé un seul beau drame. Robert Garnier*, dans sept tragédies qu'il a composées7~Tès1 montré souvent très grand poète ; tantôt dans de magnifiques narrations, écrites avec une verve éloquente et une puissante imagination ; tantôt (et plus souvent) dans des chœurs très remarquables par l'essor lyrique et par la variété des rythmes; mais la srj^nr.e du théâtre, l'art de construire une pièce animée, intéressante, et de développer une situation dramatique par la lutte des caractères opposés ou des passions contraires, lui a fait défaut

1. Jacques Grevin, de Clermont en Beauvaisis, né en 1558, mort en 1570, à Turin ; disciple, puis ennemi de Ronsard.

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