‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 72 sur 114 · LARIVEY · texte numérisé non relu

LARIVEY

aisé, plein de verve comique. Molière a beaucoup lu Larivey, et lui doit plusieurs inventions plaisantes (par exemple dans l'Avare). Regnard aussi l'a mis à profit (dans le Retour imprévu) .

Malgré l'exemple heureux de Larivey, la comédie, on France, ne parla que rarement le langage de la prose, jusqu'à Molière, qui devait consacrer cette innovation par plusieurs chefs-d'œuvre. Au moyen âge, il ne s'était pas dit sur la scène une seule ligne de prose en aucun genre comique ou sérieux.

Si l'on jugeait la comédie d e la Renaissance en s'altachant seulement au fond de l'œuvi^e; elle mériterait peu d'éloges; rintriguejLe§tjnonotgii^ et presque toujours empruntée des Italiens. Les Qaractères, assez vivement tracés, ne manquent pas d'une certaine réalité grossière; mais ils demeurent trop généraux, trop extérieu rs ; il s'en faut de beaucoup que la Renaissance ait seulement effleuré l'infinie variété des ridicules et des travers que l'humanité présente. Elle a ajouté, sur ce point, peu de chose à l'ancienne farce française ; elle a laissé presque tout à faire à Molière. Le style mérite plus d'éloges. En prose et en vers il offre souvent de réelles qualités ; la facilité, la souplesse, le trait, la verve, et même cette force comique que César trouvait dans Plaûte, en regrettant, à tort ou à raison, de ne la point trouver dans Térence.

En résumé l'héritage poétique que le xvi« siècle transmettait au xvn^ était très riche, quoique un peu mêlé. Tous les genres avaient été essayés, sinon toujours avec succès, du moins avec enthousiasme. La poésie s'était enhardie aux grandes idées, aux œuvres puissantes. Le filon un peu mince de la poésie marotique s'était perdu dans un large fleuve où l'eau pure et les cailloux roulaient, confusément. L'œuvre de Malherbe sera de tamiser pour ainsi dire et d'épurer ce courant, au risque de le rétrécir.

CHAPITUK Ml

Seiaième siècle.

(Suite)

LES PROSATfcUaS Rabelais.

i«8. Les grands écrivains en prose sont nombreux au xvr siècle et dans les genres les plus divers; ce sont dos conteurs comme Rabelais, Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon, reine de Navarre, sœur de François I***": Bonaventure des Périers ; des théologiens comme Calvin ; des traducteurs comme Amyot; des auteurs de mémoires, comme La Noue, Monluc, ou de biographies, comme Brantôme; des moralistes, comme Montaigne, son ami La Boélie et son disciple Charron; ou bien des érudits, des savants comme Henri Estienne et Etienne Pasquier. N'oublions pas les auteurs de cette Satire Me'nippe'e qui acheva par le ridicule la Ligue abattue déjà par les armes de Henri IV.

Rabelais*, tour à tour cordelier, bénédictin, prêtre séculier, médecin d'hôpital à Lyon et médecin d'ambassadeur à Rome, curé de Meudon, près Paris, traducteur ou éditeur de livres graves, auteur d'un roman bouffon, par les contradictions, les bizarreries et les obscurités^e sa

1. François Uabelais, né vers la lin du xv siècle à Cliinon, mort vers 1.553 ù Paris. Gargantua (1555). Pantagruel, publié le premior (1553). Tiers et quart livre (1545-1552), le cinquième est postlnimi». — II fut curé de Meudon en 1551-1552. Il avait été reçu docteur en médecine à Montpellier en 1537.

RADELAT8.

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vir, prêtait à la légende un libre champ qu'elle n'a pas manqué de remplir. Presque tout ce qu'on a conté du personnage est fabuleux, et défigure sa véritable physionomie. En dégageant sa biographie des historiettes ridicules dont on Ta surchargée, Rabelais demeure un moine sans vocation, qui fut un savant médecin et, à ses heures perdues, un joyeux conteur : mais le roman qui a fait sa célébrité n'avait pas, comme on pourrait croire, occupé sa vie, vouée plutôt à l'étude et aux sciences. Aussi ceux qui ont vécu de son temps et qui l'ont le mieux connu, parlent-ils de lui comme d'un homme grave et d'un estimable érudit, loin de lui prêter ce rôle et celte physionomie de Silène ivre que la légende et la postérité ont attachée à son nom. Ronsard, qui fut son ennemi, commença le premier, dans une épitaphe bouffonne, de représenter Rabelais comme un ami grossier de la bonne chère. H faut avouer que 1 l'œuvre même de l'auteur a plus contribué qu'aucun autre 1 témoignage à défigurer sa mémoire. L'incohérence absolue t de la composition fait douter souvent le lecteur s'il rêve ou si le conteur se moque de lui. La licence du style et d'une partie des inventions rebute parfois les moins délicats, et l'on ne peut comprendre que l'auteur de tant de plates grossièretés ait montré dans une foule d'autres pages un esprit si fin, si délicat même, un sens si haut, une raison si profonde. Ainsi le bon et le mauvais se mêlent sans cesse dans ce livre étrange. Le fond est nul ; c'est une histoire de rois géants qui régnent on ne sait où, qui voyagent, guerroient, bâtissent; pur prétexte à conter sur toutes choses et moraliser sans fin. L'intention dominante est claire : le livre est une satire de la société humaine en général, et de celle du xvi« siècle en particulier, raillée d'une façon tantôt amère et tantôt plaisante; dans tous ses divers états, depuis le roi jusqu'au laboureur; dans toutes ses passions, depuis celle de guerroyer jusqu'à celle

do parler latin en français; dans tous ses préjugés, ses ridicules et ses vices. La langue est comme le livre; elle est surchargée. Quand la phrase se dégage des mots burlesquement forgés qui l'encombrent, ou de la phraséologie gréco-latine qui trop souvent rembarrasse (quoique l'auteur se soit si plaisamment moqué des latinisants), le style de Rabelais est admirable de couleur et de précision et plus encore de richesse et de souplesse; richesse qui va parfois jusqu'à l'exubérance ; souplesse qui permet à l'écrivain de passer d'un sujet à l'autre et souvent au plus opposé, comme des plus gi*andes choses aux plus petites et des plus graves aux plus bouffonnes, sans que la forme cesse jamais d'être en parfait rapport avec l'idée.

Il est difficile de juger Rabelais équitablement. Ceux qui l'admirent le plus peuvent-ils l'admirer sans quelque scrupule; non seulement scrupule moral — cela va sans dire — mais même scrupule littéraire? En le trouvant parfait dans tant de belles pages, sérieuses ou plaisantes, on se prend à regretter qu'il reste, en somme, si inférieur à luimême, toutes les fois qu'il a dédaigné d'être honnête ou décent. On pense, avec La Bruyère, qu'il avait « assez de génie et de naturel » pour se passer du grossier condiment qu'il a jeté dans son livre, afin d'exciter le rire de lecteurs qui valent moins que lui.

i«9. L'un des chapitres les plus célèbres de Rabelais, et des plus fréquemment cités, est celui où il trace un plan d'éducation complète pour son héros, jeune alors, le gigantesque Gargantua. On y remarque la part peut-être ^ excessive faite à la gymnastique. Par une réaction légitime ^ contre le système du moyen âge, qui avait entièrement séparé les exercices du corps de ceux de l'esprit, vouant la noblesse aux premiers, les clercs aux autres, d'une façon presque exclusive, Rabelais veut que le même homme soit

MARGHEniTC D*ANGOULÊME. 107

à la fois adroit et studieux, robuste et savant. Il tombe h son tour dans quelque excès; après tant de gymnastique, on doute si Gargantua aura encore l'esprit et l'œil ouverts h de si fortes études. Non seulement Rabelais, devançant de deux siècles et demi Jean-Jacques Rousseau et son Emile, veut que son disciple soit initié à la vie réelle et pratique, connaisse le monde et toutes ses conditions, entre aux ateliers, voie travailler les artisans et mette la main luimême à l'ouvrage; mais il veut encore qu'il soit un savant j et même un savant encyclopédique. C'est surtout dans| l'éducation de Pantagruel (fils de Gargantua) que Rabelais laisse voir son goût pour cette science universelle, un peu confuse et indigeste, telle que son siècle l'admirait, « abisme de science », comme il dit lui-même, où les hommes de ce temps se plongeaient avec délices. C'est là le principal défaut de ce plan d'éducation tant loué de nos jours. Dans cet entassement de notions innombrables, mais confusément amassées, quelle place est faite à la force créatrice, originale, personnelle?

Marguerite d'Angoulème.

iso. La sœur de François 1«', Marguerite de Valois- Angoulême*, d'abord duchesse d'Alençon, plus tard par son second mariage reine de Navarre, s'est fait un nom parmi les écrivains de son siècle en prose et en vers. Elle exerça sur l'esprit de son frère une grande influence, dont elle usa surtout pour protéger les gens de lettres ; et particulièrement les esprits hardis et novateurs, auxquels elle

1. Née à Angoulême, 1492 ; morte à Odos, eiiBigorre, 1549. Mariée, en 1509» au duc d'Alençon, veuve en 1525 ; remariée en 1527 a Henri d'Albret, roi de Navarre. Ses poésies ont été publiées sous ce titpe : les Marguerites de la Marguerite des princesses.

témoignait une faveur qui la fit accuser d'incliner au protestantisme. Elle vécut et mourut toutefois en professant la foi catholique. Sans être vraiment poète, elle versifie \ quelquefois agréablement; ses meilleures pièces sont des \comédies qu'elle faisait jouer sous ses yeux, dans sa petite Icour. Sous ce nom de comédie, elle a écrit aussi de véritables mystères. Trop souvent son style poétique, un peu contourné, décèle une inspiration trop artificielle. Sa prose vaut mieux que ses vers. La reine de Navarre écrivit en prose r^j>//i»wpr()y|j typiipil de contes, imité du Décaméron de Boccace* dans un style et un goût plus réservés; assez libres toutefois pour qu'on s'étonne de les devoir à une princesse dont la vie fut irréprochable. Mais dans un siècle aussi indulgent à tous les écarts de la conduite, ceux du langage ne choquaient personne.

Bonaventure des Périers.

iSi. Parmi les gens de lettres que la reine de Navarre couvrit de sa protection, il faut distinguer Bonaventure des Périers*, qu'elle s'attacha en qualité de secrétaire. Il prit part avec Lefèvre d'Étaples et Calvin à une traduction de la Bible en français; avec Etienne Dolet, à une compilation érudite intitulée : Commentaires de la langue latine. Mais il est surtout connu par des ouvrages moins graves ; après avoir paru incliner vers le protestantisme, il tomba dans le scepticisme absolu; ces sentiments lui inspirèrent un petit livre étrange, appelé h CymhalejiiL. monde (Cymbalum mundï), suite de dialogues assez

1. Jean Boccace, célèbre écrivain italien, en prose et en vers; érudit, latiniste. Né à Paris en 1315, mort en 1375.

2. Bonavenlurc des Périers, né à Arnay-le-Duc vers 1500, mort en 1544.

MONLUG. 199

décousus dont r intention parait hostile ajoute religion révélée. On croit que ce livre fit perdre à son auteur la protection de Marguerite. Réduit sans doute à une extrême misère, il se tua; du moins Henri Estienne l'affirme. Après sa mort, on publia sous son nom un recu eil d^ contes* dans le goût populaire, écrits d'un styie"lîM*te et vif, et malheureusement gâtés par beaucoup de grossièretés.

Monluc et La Noue.

iSie. Le xvi^ siècle a excellé dans la composition des mémoires et des biographies. A une époque où les caractères individuels avaient toute leur vigueur et leur originalité, il s'est trouvé plusieurs écrivains capables de les peindre dans une forme également originale et vive ; les uns, se racontant eux-mêmes tels que Monluc, La Noue, IUgrguerite de Valois*; les autres racontant la vie des illustres personnages de leur temps comme a fait Brantôme. Quelques-uns ne se sont pas même souciés de faire connaître leurs noms à la postérité. On ne sait à qui attribuer un petit livre exquis intitulé : La très joyemeJ plaisante et récréative histoire du gentil seigneur dà Bayar t, composée par le Loyal Serviteur, Quelque écuyei^ ou secrétaire du bon « chevalier sans peur et sans reproche n nous a transmis cette biographie de son maître bienaimé. Il rappelle Joinville par la simplicité, le naturel et l'agrément de la narration.

Monluc et La Noue ont raconté leurs propres actions; tous deux hommes de guerre, et qui n'avaient pas songé d'abord qu'ils dussent jamais tenir la plume. Mais quand

la vieillesse eut enfermé l'un dans sa maison, quand le

i. Les Nouvelles récréations et joyeux devis.

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