LA NOUE
Jours protesté, dit-il, je ne veulx pas faire Thistorien; j'y "feerois bien ernpesché et ne scaurois par quel bout m y prendre... Ily a bien longtemps que je n'ay leu Tite Live, non pas en latin (car je ne sçay pas plus de ma patenostre), mais en françois. »Mais, ce qui est plus rare encore que la connaissance du latin, il a la verve, l'imagination, le don du récit pittoresque et vivant. Son style est l'image de sa conversation, qui était entraînante : « Il faisoit beau, dit Brantôme, l'ouïr parler et discourir des armes et de la guerre. J'estois fort souvent avec luy, et m'aimoit fort et prenoit grand plaisir quand je le mettois en propos et en train et lui faisoit quelque demande de guerres ou aultres choses...; il me respondoit de bon cœur, et en beaulx termes, car il avoit une fort belle éloquence militaire. » Son style choque parfois la grammaire ou plutôt l'ignore, mais quel feu ! quelle originalité ! quelle sincérité des passions I Les défauts de l'homme ont fait une partie des qualités de l'auteur. Dans une époque d'intolérance générale, il fut plus intolérant que quiconque, et farouche souvent jusqu'à la cruauté. Mais les excès du capitaine ont beau nous révolter, nous demeurons sous le charme des récits du narrateur. Henri IV, qui aurait eu dans Monluc un redoutable adversaire, lisait les Commentaires avec délices et appelait ce livre la Bible du soldat.
François de La Noue, dit Bras-de-Fer (né en 1531)*, servit quarante ans dans un autre camp que celui où combattait Monluc. Prisonnier des Espagnols en Flandre, pendant plusieurs années il employa sa captivité à étudier les Vies de Plutarque et à écrire se s Discours pa tiques et militaires, au nombre de vingt-six; ils roulent
1. Mort en 1591, à la suite d'une blessure l'eçue au siège de Lainballe.
sur l'histoire de son temps et sur diverses questions de politique et de religion. Le plus précieux est le dernier, qui contient une partie de sa biographie, et qu'on a publié sous le titre de Jlémûirs de La Noue. Autant Monluc est passionné jusqu'à la violence, autant La Noue s'efforce de rester impartial et modéjcé 42ins le récit des guerres civiles qui avaient déchiré la France en deux partis irréconciliables. Mais chez lui la modération des idées n'empêche pas que le style soit énergique et vif. « C'était un grand homme de guerre, a dit de lui Henri IV, et encore plus, un grand homme de bien. »
Calyin.
134. Nous n'avons à étudier ici dans Calvin* que l'écrivain. Bossuet a dit de lui « qu'il excellait à parler la langue de son pays aussi bien qu'homme de son temps », et l'éloge est mérité. Le livre de V Institution de la religion chrétienne^ écrit d'abord en latin, puis traduit en français par son auteur, offre dans un style un peu froid et unifonme, mais sobre et soutenu, des qualités de force et . de gravité que la prose française n'avait encore jamais ' montrées dans un ouvrage de si longue haleine. La lettredédicace à François ^% publiée quatre ans avant la traduction française, en tête de l'édition latine, est un morceau éloquent et quelquefois pathétique. On sent encore dans le français de Calvin le souvenir embarrassé de la période latine; mais Descartes lui-même, en écrivant cent années plus tard le Discours de la méthode^ donnait prise au même reproche. Un défaut plus propre à Calvin, c'est
1. Jean Calvin, de Noyon (1509-1504). V Institution chrétienne, pu- I)liée en latin (1550), et en fi'ançais peu après. La même année, Calvin arriva à Genève, qu'il allait gouverner jusqu'à sa niort. Il a laissé de nombreux écrits théologiques, des Sermons^ etc.