AMYOT
la tristesse et ramertumc de son style; elle va souvent jusqu*à la raideur. Il est impossible de différer davantage des autres grands prosateurs du siècle; Rabelais a la ( verve et la couleur; Calvin, la logique et la précision; I Amyot, la richesse et l'agrément; Calvin, la sobriété;/ Montaigne, la grâce, le piquant, la variété; Calvin, la/ gravité, l'énergie.
Amyot.
135. Jacques Amyot* est peut-être le seul écrivain que | de simples traductions aient conduit à la gloire. Né dans / une fômille obscure et pauvre, il dut, pour étudier, servir de domestique à des écoliers riches. Il apprit le grec avec des difficultés inouïes. Le Collège Royal, où cette langue allait être enseignée avec éclat, ne fut institué qu'en 1530. Amyot, dès que sa vie fut assurée par l'obtention d'une chaire de grec et de latin à l'Université de Bourges, commença son œuvre de traducteur. Il traduisit Longus, HéHodore, Diodore de Sicile, enfin Plutarque, qu'il fit f connaître et goûter à la France, et qui devint, dans le français d'Amyot, comme un Uvre national. Cependant les honneurs et les dignités allaient à lui en fôulc : abbé de Bellozane, précepteur des fils de Henri II, grand aumônier de France, évoque d'Auxerre, et, quoique roturier, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, il dut toute cette haute fortune à ses traduction^ Les fureurs de la Ligue troublèrent et attristèrent ses derniers jours. Il mourut à Auxerre en 1593.
Si les traductions d'Amyot ont obtenu cette incomparable popularité, ce n'est pas qu'elles soient irréprochables
1. Jacques Ainycif, né à Melun (15iri), mort en 1597). Les Vies de IMulaniue parurent en 1559. \.c?> Œuvres moralea en 1572. Amyot fut évêque d'Auxerre de 1570 jusquà sa mort.
204 SEIZIÈME RIÈGLE.
\ au point de vue de l'exactitude; cest plutôt parce que, grâce à l'heureuse liberté qu'il s'arroge, elles ont tout le charme et toute la fraîcheur d'un original. Il ne traduit pas, il transpose pour ainsi dire ; il semble que ces héros lointains soient devenus des concitoyens ; l'intérêt y gagne tout ce que peut y perdre l'exactitude historique, mais c'est encore une manière d'être exact, et non la pire, que de ne pas rendre froid et ennuyeux le plus agréable et le plus varié des conteurs. Aussi toute la France lut-elle avec passion le Plutarque d'Amyot : Montaigne fait un magnifique éloge du livre et de l'auteur : « Je donne la palme a Jacques Amyot sur tous nos escrivains françois, non seulement pour la naïveté et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres, ny pour la constance d'un si long travail, ny pour la profondeur de son sçavoir... Mais sur tout je lui sçay bon gré d'avoir sceu trier et choisir un livre si digne et si a propos pour en faire présent a son païs. Nous autres ignorans estions perdus si ce Hvre ne nous eust relevés du bourbier ; sa mercy *, nous osons a cette heure et parler et escrire. »
tae. En parlant du style d'Amyot, tous les critiques ont épuisé la louange; aucun n'a dépassé l'admiration de j Vaugelas. « Quelle gloire n'a point encore Amyot depuis tant d'années, quoiqu'il y ait un si grand changement dans le langage! Quelle obligation ne lui a point notre langue, n'y ayant jamais eu personne qui en ait mieux su le génie et le caractère que lui, ni qui ait usé de mots ni de phrases si naturellement françaises, sans aucun mélange des façons de parler de province, qui corrompent tous les jours la pureté du vrai langage français. Tous ses magasins et tous ses trésors sont dans les œuvres de ce grand