‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 78 sur 114 · HENRI ESTIENNE · texte numérisé non relu

HENRI ESTIENNE

138. Dans un troisième ouvrage, le Projet de l'œuvre intitulée : De la précellence du langage français ^ conigaran t ^ notre langue à l'italien, Henri Estienne affirme et cherche à prouver que notre supériorité est éclatante, dispute qui semblerait un peu puérile aujourd'hui, mais qui n'élail pas sans importance à une époque où l'Italie semblait nous menacer d'une sorte de servage intellectuel. 11 insiste surtout sur la richesse longtemps méconnue de notre langue ; il s'attache, par exemple, à rendre une seule idée en français par trente phrases différentes : procédé en lui-même assez fastidieux ; mais une telle recherche montre qu'une ère nouvelle était commencée pour la prose française : celle où devaient régner le goût du style et le souci de la forme.

En résumé, Henri Estienne, à le considérer exclusivement comme un historien de notre langue, n'aurait peutêtre^ aujourd'hui que peu de chose à nous apprendre ; et, s'il était toujours cru sur parole, il nous inculquerait certainement une foule d'erreurs, dont quelques-unes fondamentales. Il n'en a pas moins été fort utile, et fort éminent à son époque ; et la lecture de ses ouvrages garde encore un prix qui n'est pas de pur agrément et de simple curiosité. H demeure un témoin singulièrement com- ' pètent de la langue de son temps, et les innombrables faits qu'il a rassemblés, concernant le vocabulaire et la syn- \ taxe de ses contemporains, font de lui un guide indispen- ; sable pour la connaissance approfondie du français au j XVI® siècle. Sa valeur scientifique est faible sur ce point : 1 sa valeur historique est considérable. Mais son rôle est plus grand encore, si l'on tient compte, non seulement des services qu'il nous peut rendre, mais de ceux qu'il a rendus aux hommes de son temps. Il a contribué pour sa grande part à préserver la langue française dans une épreuve très périlleuse ; il a donné le premier l'exemple

d'un patriotisme littéraire, parfois un peu aveugle, mais assurément respectable. Jeté au milieu d'une époque où les uns n'admiraient que les langues anciennes, et avaient le cœur et l'esprit farcis de latin, de grec et d'hébreu, tandis que d'autres affectaient de ne reconnaître qu'à l'italien la qualité de langage civilisé, poétique, harmonieux ; Henri Estienne s'est dégagé hardiment de tous les préjugés du pédantisme et de la mode. Il a su défendre obstinément contre l'hébreu, le latin, le grec et l'italien, la cause de la langue française, et il en a montré victorieusement dans ses livres, par le précepte et par l'exemple, l'originalité, l'harmonie, la souplesse et l'abondance. Ce service rendu à notre langue est inappréciable : par là, Henri Estienne a préparé la royauté qu'elle devait exercer au siècle suivant.

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139. Nommons au moins Etie nne Pasquier ^ qui ne fut pas un écrivain, mais un érudit ingénieux, infatigable et utile. Son livre, intitulé les Recherches de la France^ est le premier grand inventaire qu'on ait dressé des richesses de notre histoire nationale ; il reste l'un des plus abondants et des plus précieux. Dans cet immense amas de connaissances variées et d'opinions sur mille sujets, il en est plusieurs qui peuvent sembler aujourd'hui banales ; mais elles le sont devenues grâce à Etienne Pasquier, qui les a fait entrer le premier dans le courant de la tradition générale en France. A la veille d'une époque où le dédain et l'oubli du moyen âge vont s'imposer à tous les esprits, Pasquier aime encore le passé de la France et Tétudie avec ardeur.

i. Etienne Pasquier, avocat (1529-1 til 5).

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