‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 79 sur 114 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

Montaigne.

I40. — Michel de Montaigne* naquit « le dernier jour de février mil cinq cent trente-trois », au château de Montaigne (entre Castillon et Bergerac). Lui-même a raconté dans son livre l'histoire de sa vie avec celle de ses pensées ; son enfance rustique, sa première éducation ; le latin appris par lui familièrement dans les bras d'un précepteur qui ne lui parla jamais une autre langue ; la tendresse de son père, qui faisait réveiller le petit garçon au son de quelque instrument de musique pour lui faire voir chaque matin le jour plus gai et la vie plus douce ; la patience et le dévouement avec lesquels ce vieux père apprit lui-même, et fit apprendre aux siens ce qu'il fallait savoir de latin pour que Tenfant n entendît jamais un seul mot de l'idiome vulgaire ; les sept années de sa vie scolaire passées au collège de Guienne à Bordeaux, dont il sortit à treize ans, ses études achevées, tout fier d*avoir « soutenu les premiers personnages es tragédies latines de Bucanan, de Guerente et de Muret » qui s'y représentaient « avec dignité » . Tous ces détails relatifs aux premières années de Montaigne nous sont connus par les Essais où l'auteur les a curieusement rassemblés. Nous sommes moins bien instruits de sa jeunesse. Au sortir du collège, il commença l'étude du droit et s'y plongea, prétend-il, « jusqu'aux oreilles ». Vers 1556, il devint conseiller à la Cour des aides de Périgueux, puis, l'année suivante, au parlement de Guienne. Mais comme il l'explique dans les Essais avec beaucoup de finesse et d'agrément, sans négliger les devoirs de sa profession, tout en les remplissant même avec exactitude, presque

-■■-■ - i . Il

i. Voy. nos Extraits de Montaigne. Paris, Delagrave, 1881.

avec goût, il ne s'y abandonna pas tout entier ; il déroba toujours aux affaires une part de lui-même, et la meilleure. Durant son séjour à Bordeaux, il connut La Boétie^, son collègue au Parlement, et se lia avec lui de la plus vive et de la plus étroite amitié. La Boétie était de trois ans plus âgé que Montaigne; il était plus riche, il était marié à une femme veuve, et mère d'enfants déjà grands. On se représente d'ordinaire cette amitié célèbre en donnant la première place et le haut rang à Montaigne, et en laissant La Boétie dans une ombre discrète, un peu derrière son illustre ami. Il se peut que nous renversions les rôles; c'est La Boétie qui, aux yeux des contemporains et des deux amis eux-mêmes, tenait ce rang de frère aîné; c'est lui qui dirigeait, éclairait, parfois reprenait Montaigne, plus jeune et beaucoup moins mûr ; c'est lui qui contribua le plus à former l'âme réfléchie, l'esprit observateur et méditatif de l'auteur des Essais, Montaigne le savait bien et il nous le laisse entendre. L'ouvrage de La Boétie, le fameux traité De la Servitude volontaire, renferme au moins en germe plusieurs chapitres des Essais, Quand Montaigne perdit La Boétie (le 18 août 1563) , il crut perdre plus qu'un frère ; il ne se consola jamais entièrement. Dix-huit années plus tard, en Italie, quelque accident ayant ramené un jour sa pensée vers La Boétie, il tombait dans un abattement profond qui durait jusqu'au lendemain. Jusqu'à son dernier jour la blessure de cette perte demeura aussi vive.

141. Vers 1572, ayant quitté la robe, Montaigne se relira dans son château et commença les Essais^ dont le dix-neuvième chapitre est daté explicitement du 15 mars de celle année-là. Il avait trente-neuf ans; huit ans plus tard, les deux premiers livres de l'ouvrage (qui en renferme trois) se trouvant achevés, il les publia ; et presque aus-

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