MONTAIGNE
sitôt ce contemplateur fut pris d'un immense désir de voyages et d'aventures. Il fut dix-huit mois hors de chez lui, courant çà et là, un peu au hasard, par la Suisse, l'Allemagne du Sud et l'Italie. 11 était à Lucques, lorsqu'il apprit que ses concitoyens de Bordeaux l'avaient élu pour leur maire. Son caractère et ses goûts l'éloignaient des charges publiques. « Je tiens le dos tourné à l'ambition, écrit-il dans les Essais..,. Je ne vise pas de ce costé là, je m'aime trop.... La libei^té et l'oisiveté qui sont mes maistresses qualités sont qualités diamétralement contraires a ce mestier la.... Mon opinion est qu'il se faut prester a autruy et ne se donner qu'a soi mesme.... » 11 refusa la mairie de Bordeaux: mais Henri III insistant auprès de lui par une lettre pressante, il dut se rendre et obéir. D'ailleurs il s'acquitta honorablement de ses fonctions jusqu'à l'avant-dernier jour; mais au moment où elles allaient prendre fin, la peste éclata dans Bordeaux. Montaigne aussitôt s'éloigna de la ville et n'y reparut plus, malgré les instances de ses concitoyens. Les années suivantes, déchirées par la guerre civile, furent malheureuses pour Montaigne ; suspect aux deux partis, pour sa modération même, il fut maltraité des deux côtés, par les huguenots et par les ligueurs. 11 n'eut pas la joie de voir la victoire définitive de Henri IV, qu'il avait ardemment souhaitée. Le 13 septembre 1592 il mourut, avec beaucoup de courage et de religion, selon le témoignage d'Etienne Pasquier.
t4«. Sous le nom d'Essais, Montaigne a écrit l'histoire de ses pensées et de ses opinions; sans ordre, sans plan, au hasard de sa fantaisie et des circonstances qui la poussaient d'un côté ou d'un autre. Qu'on n'espère pas s'instruire du contenu du livre par les titres des chapitres; les titres sont menteurs, et bien souvent sans nul rapport
au vrai sujet. Montaigne parle de toutes choses : de Dieu, de religion, de politique, de poésie, des mœurs et des usages, des vertus et des vices; des costumes et des métiers. Il raconte sa propre vie, mais sans suite, en commençant par le milieu; il raconte ses voyages, ses commerces; surtout sa liaison intime avec La Boétie. Il multiplie les citations, les anecdotes; il cite à satiété, surtout Plutarque et Sénèque. A propos d'une réflexion ou d'une opinion qu'il hasarde, il cite une page de ses chci's anciens ; ou bien à propos d'une citation, il moralise. Tout procédé lui est bon. Il écrit sur la mort, sur l'éducation des enfants, sur la vanité de la raison humaine, sur la paix que procurent l'étude et les livres, sur les maux que déchaînent la guerre civile et l'intolérance religieuse. Il incline au scepticisme, sans qu'on puisse dire jusqu'où il s'avance ; et il hésite sur tant de points qu'il hésite même à douter. Il se contredit sans cesse et n'en a point souci. Aussi de bons esprits se sont montrés souvent choqués de l'incohérence du livre et du laisseraller où s'abandonne son auteur. Mais, quoi qu'on pense de Montaigne, considéré comme philosophe et comme moraliste, ce qui charmera toujours chez lui, c'est le style. Montesquieu disait d'une ftiçon piquante : « Les quatre grands poètes, Platon, Malebranche, Shaftesbury*, Montaigne I » Tous quatre prosateurs ! En effet, pour tous ceux qui croient que la poésie existe en dehors des vers, Montaigne est un poète ; car poésie dit création, et son style est créé. Ce qu'il dit est partout; ses idées personnelles ne sont pas fort nombreuses ; elles manquent d'ailleurs de suite et de liaison; mais nul n'écrit comme lui, ni mieux que lui ; nul n'a possédé à un si haut degré le bonheur dans le choix des mots, l'art de les enchâsser.