CHAPITRE m
Treizième siècle.
Les chansons de gestes. — Adenès le Roi.
4S. La décadence de la chanson de gestes commence I avec le xin® siècle ; la veine épique conserva la même abondance, mais elle avait perdu beaucoup de sa force et de son originalité. Les poèmes chevaleresques n'eurent plus la mâle vigueur des œuvres primitives ; ils furent gâtés par beaucoup de récits prolixes, d aventures banales et de redites fastidieuses*.
Quelques-uns font exception dans cette médiocrité générale. Un des trouvères épiques du xui« siècle joignit à une versification facile une certaine grâce dans le style, et parfois un vrai bonheur d'invention. C'est Adam ou Adenès, né en Brabant, vers 1240, mort vers la fin du siècle; il est surnommé Adam le Roi, parce qu'il était Roi des Ménestrels du comte deTTaiTdre, Guy de Darapierre.
1 . Les principales chansons de gestes composées au xiii" siècle sont : Aimer i de Narbonney Aiol et Mirahel^ Auheri le Bourgomg^ Berthe atts gratis pie's^ le Charroi de Niâmes, la Chevalerie Vivien, le Couronnement Looys, les Enfances Guillaume, les Enfances Ogier^ Fierabras, Gaidon, Girard de Viane, le Moniage Guillaume, le Moniage Bainoart, Parise la Duchesse, Benaut de Montauban. Celte date est celle des rédactions que nous possédons ; mais plusieurs ne sont guère que des remaniements. Les poèmes intitulés Enfances retraçaient les premiers exploits d'un héros. Le Moniage était son séjour dans un monastère. Les premières chansons composées racontaient les plus hauts faits du personnage principal d'une geste ou famille ; plus tard, le besoin de compléter cette histoire poétique lit composer des poèmes sur son enfance, sur ses fils et petits-lils, sur son père, sur ses aïeux, etc.
LITTÉnATl'ItE P ANÇAISE. I. — 4
Il composa quatre chansons de gestes : les Enfances Ogi€r \ récit des premiers exploits du fameux" Ogier le Danois; BeHeaus grands piésy touchante légende, dont l'héroïne est la femme de Pépin le Bref, mère de Charlemagne; Beuves de Comarchùy qui appartient à la geste de Guillaume, et Cléomadès^ poème tout merveilleux, plein d'inventions extravagantes qui ne laissent pas d'amuser et dont l'Ariosté s'est souvenu dans son Roland furieux.
Le poème de Berthe abonde en détails gracieux. Cette fille du roi de Hongrie a été mariée au roi de France Pépin. Une ambassade l'amène à son époux. En route un complot s'ourdit contre elle; on lui substitue une serve* qui épouse Pépin, tandis que Berthe est abandonnée dans une forêt sauvage où un pauvre bûcheron la recueille. Longtemps plus tard, elle est retrouvée, ses droits sont reconnus; elle épouse Pépin et devient mère de Charlemagne.
C'est une œuvre romanesque plutôt qu'une épopée ; la vigueur y manque, mais non l'agrément et le pathétique. La terreur de la pauvre Berthe, dans la forêt où on l'expose, est dépeinte d'une façon touchante.
La dame fu ou bois, qui durement plora, Ces leus oï huiler, et li huans hua.
Il esclaire forment et roidement tonna, Et pluet menuement et gressille et venta.
C'est hideus tens a dame qui conpaignie n'a.
Dame Dieu et ses sains doucement reclama...
Quant ot fet sa proiere, son mantel escourça, A Dieu s'est comandee, aval le bois s'en va.
i. G est-à-dire les Enfances d' Ogier. Nous avons vu que, dans la langue d'oïl, la déclinaison des substantifs permettait souvent la suppression des prépositions. On disait Ogier s au cas sujet, Ogier au cas complément.
'2. Femme ou fille de serf.
La dame fut au bois, qui durement pleura ; elle ouït hurler les loups, le chat-huant hua. La foudi*e tomia avec force et violence, et la pluie tomba dru, et le grésil ; et le ventsoufRa. G est temps kidcux pour une dame qui n'a compagnie. Le Seigneur Dieu et ses saints doucement elle invoqua. Quand elle eut fait sa prière, elle secoua son manteau ; à Dieu elle s'est recommandée, à travers bois elle commence à dcscendi*e.
Le voyage de la reine Blanchefleur, mère de Berthe, en France, est raconté très heureusement. La fausse reine qui a usurpé le nom et la place de Berthe est impitoyable? * au peuple. En entendant chacun la maudire, la reine de Hongrie a le premier soupçon du complot qui a dépossédé sa fille. Non, ce n'est pas de sa douce et charitable enfant que les pauvres gens parleraient ainsi. Un paysan vient d'arrêter Blanchefleur, comme elle traversait un village.
Ou qu'il voit Blanchefleur, si la prent par le frein : Dame, merci por Dieu! de vo fille me plain; N'a voie qu'un cheval qui me trovoitmon pain, Dont je nie chevissoie et ma femme Margain, Et mes pelis enfants qui or morront de fain... Or le m'a fait tolir. Diex li doint mal demain ! . . . Je la maudirait tant et au soir et au main, Que j'en arai venjance du Père souverain 1
Dés qu'il voit Blanchefleur, il l'arrête par le frein : — « Dame, merci, pour Dieu ! de votre fille me plains. — Je n'avais qu'un cheval qui me gagnait mon pain, — Dont je me suflisais, moi et ma femme Marguerite, — Et mes petits enfants qui à présent mourront de faim. — Elle me l'a fait enlever. Que Dieu lui envoie mal demain ! — Je la maudirai tant au soir et au matin, — Que j'en aurai vengeance du Père souverain.
Ces scènes de mœurs populaires touchent par leur simplicité même et leur naturel. Ces petits tableaux de la vie journalière et réelle, rares dans notre poésie classique, abondent au contraire dans nos chansons de gestes; ils en soutiennent l'injléret jusque dans les œuvres / les plus médiocres, en pleine décadence du genre.
La poésie historique. — L'Histoire de Guillaume le Maréchal.
43. Nous verrons plus loin que dès les premières années du xiii*^ siècle, la chronique historique a commencé à s'exprimer en prose française : et même, avec Villehardouin, elle a presque débuté dans cette voie nouyicUe par un chef-d'œuvre, la Conquête de Constantin nople.
Toutefois l'usage d'écrire Thistoire en vers, si naturel aux époques de civilisation primiti>^ et de courte critiqiîe, où les faits authentiques se distinguent mal des faits légendaires et où la narration historique se confond presque avec la narration fabuleuse, cet usage persista longtemps encore et inspira même au xni« siècle des poèmes d'un développement et d'une importance égale à ceux de Wace et de Benoît de Sainte-More.
Entre ces dernières œuvres d'un genre destiné à disparaître, la plus remarquable au point de vue littéraire et historique est certainement Xtiiêtoire de Guillaume le Maréchal,, régent d'Angleterre au commencement du règne de Henri IIP, écrite en vingt mille vers, aux environs de 1230, par un auteur anonyme, établi probable- ; ment en Angleterre*. Ce trouvère inconnu est un vrai poète; il sait composer, il cait écrire; il sait raconter; il ne se perd pas dans une foule de détails accessoires, comme la plupart des chroniqueurs en vers. Il a l'art, si rare au moyen âge, de choisir les traits saillants, les images frappantes. On trouvera toutes ces qualités dans une des belles pages du poème, celle où l'auteur a
i. Mort à quatre-vingts ans, en 1219.
2. Ce poème, longtemps oublié, a été récemment exhumé par M. P. Moyer, qui en a publié des fragments.
raconté la mort émouvante do Henri II, et l'odieuse scène de pillage qui suivit cette mort.
-14. Le vieux roi, déjà malade, épuisé par la souffrance et les chagrins, apprend tout à coup d'un serviteur fidèle, mais imprudent, que parmi les traîtres qui avaient conspiré contre lui, se trouve d'abord son dernier fds et le plus cher de tous, Jean, qui fut plus tard Jean sans Terre. A cette nouvelle, sa consternation est profonde, son désespoir sans bornes. Il refuse d'en écouter davantage; il refuse de vivre plus longtemps :
E cil eu suspiraut H dist :
Sire, si m'ait Jhesu CrjJ, Li premiers qui est ci esiriz, C'est li (jueus Johau voslre iiz.
Quant li reis Henris entendi Que la riens ou plus atendi A bien faire, et qu'il plus amot, Le traïsseit, puis ne dist mot Fors tant : « Asez en avez dit. »
Lors s'entorna devers son lit, Li cors li frit, li sans le trouble, Si qu'il out la color si troubl(\ Qu'el fu neire e persie e pale.
Por sa dolor qui si fu niale, Perdi sa memorie trestote.
Si qu'il n' oï, ne ne vit gote.
En tel peine e en tel dolor Fu travailliez tresque al terz jor. Il parlent, mais nuis ne saveit Prou entendre ke il diseit.
Li sanz lui figa sur lo cuer, Si l'estut venir a tel fuer Que la mort sanz plus et sanz mains Li creva le cuer a ses mains.
Tuit cil qui entor lui esteient Et qui son cors garder deveient Quant il virent la mort le rei,
54 XIIl*" SIÈCLE.
Chascuns tira e traist a sei Ce ku'il ourent dol suen on gardo.
Por ce est fols (|ui ne s'i garde, Quant il sent que mort le travalle.
Qui trop se fie en la kt;naiiie Del suen garder, einz le départe Si feitement ke Dex i parte Âinz ke la mort Tait atrapé.
Quant li haspel ourent hapé Ses dras, ses joiaus, son aveir, Quant que chascuns en pout avoir, Si remest li reis d'Engletere Si nuz comme il chaïsus tere...
Tele est Fortune, alas ! alas !
Qu'ele mist de si haut si bas Si haut home, si onoré, Si riche rei, si redouté.
Et celui-ci en soupirant lui dit : — Sire, qu'ainsi me vienne en aide Jésus-Christ, — Le premier qui est ici écrit, — C'est le comte Jean, votre lilg. — Quand le roi Henri entendit — Que la chose qu'il s'appUquait le plus — A bien traiter, et qu'il aimait le plus, — Le trahissait, depuis il ne dit mot — Hors seulement : Assez en avez dit. — Alore se retom'na vers son lit, — Le corps lui frémit, le sang le trouble ; — Sa couleur s'altère si fort — Qu'eUe devient noire et livide et pâle. — Pour sa douleur qui fut si pernicieuse — Qu'il perdit toute mémoire, — N'entendit ni ne vit goutte. — En telle peine et en telle douleur — Fut travaillé jusqu'au ti'oisième jour. — Il parlait, mais nul ne savait — Bien entendre ce qu'il disait. — Son sang se figea sur son cœur, — Il lui fallut venir à telle extrémité — Que la mort sans plus et sans moins — Lui creva le cœur de ses mains. — Tous ceux qui autour de lui étaient — Et qui devaient garder son corps, — Quand ils virent la mort du roi, — Chacun tira et prit pour soi — Ce qu'ils avaient de son bien en garde. — Ainsi est fou qui n'y prend garde, — Quand il sent que la mort le travaille, — ,Qui trop se fie en la canaille — Pour garder son bien ; plutôt qu'il le partage — De telle façon que Dieu y ait part, — Avant que la mort l'ait attrapé. — Quand les voleurs eurent happé — Ses draps, ses joyaux, son avoir, — Autant que chacun en put avoir, — Donc resta le roi d'Angleterre — Aussi nu comme il vint sur terre.
— TeHe est Fortune, hélas ! hélas ! — Qu'eUe mit de si haut si bas
— Si haut homme, si honoré, — S riche roi, si redouté.
Les chansons. — Thibaut de Champagne.
45. Aucun genre poétique ne fut plus passionnément goûté au moyen âge que celui de la chanson, sous toutes ses formes diverses. Un nombre infini de ces petits poèmes ailés, légers, éphémères ont certainement dû périr; et toutefois nous connaissons les noms de deux cents chansonniers appartenant au xiii« siècle et nous possédons en outre plus de six cents chansons anonymes.
Une preuve de la popularité du genre se trouve encore dans le nombre et le succès des ^^5» ces académies du , moyen âge, auxquelles les poètes chansonniers soumet- f taient leurs vers pour obtenir, à la suite de véritables concours, des couronnes et des récompenses.
Un couplet d une chanson d'Andrieu Contredit fait allusion à cet usage :
Chancon, va t'en tout sans loisir Au pui d'Arras te fai oïr A ceulz qui seveiit chans fournir.
La sont li bon entendeour, Qui jugeront bien la meiliour De nos chancons, et sans mentir Jurer puis bien et aatir Des cités porte l'oriflour.
Chanson, va-t'en tout sans loisir au puy d'Arras fais-toi ouïr à ceux qui savent fournir les chants. Là sont les bons entendeurs qui jugeront bien la meilleure de nos chansons, et sans mentir, je puis bien jurer et affirmer que des cités Arras porte l'oriflamme.
Le puy d'Arras était en effet le plus renommé entre ceux de cette époque, et nous verrons que plusieurs poètes de talent ont fleuri alors dans cette ville.
Un fait curieux atteste aussi que la chanson était par excellence le genre à la mode. Parmi les poètes qui le
cultivèrent, soit au midi, soit au nord, un grand nombre appartenaient à la noblesse, et quelques-uns étaient de puissants seigneurs. Au contraire, nul trouvère épique, nul poète dramatique ou didactique, ne semble avoir fait partie de l'aristocratie féodale.
4G. Dès la fin du xu'' siècle, on avait vu s'établir les divers genres de chansons qui devaient être en vogue au siècle suivant, tels que : les sirventes ou serventois; les ieux'parlis ou partures; les roirouenges; les motets; les lais et les virelais; les pastourelles^ petits poèmes d'un goût champêtre, ornés d'un refrain sautillant et gai, peuplés de chevaliers et de bergères. Le xiu« siècle excella dans ce genre, au fond un peu monotone, mais très gracieux, très varié dans la forme. Le sentiment de la nature et l'amour de la campagne, très vifs au moyen âge, y sont souvent exprimés d'une façon heureuse.
Voici un début de pastourelle du chansonnier Pierre Moniot, très joliment rythmé :
Ce fut en mai,
Au dous tens gai, Que la saisons est l)ole,
Main me levai,
Joer m'alai.
Lez une fontanelle;
En un vergior,
Clos d'esglantior, Oï une vïele ;
La vi dansier
Un chevalier Et une damoisele.
Ce fut en mai, au doux temps gai, que la saison est belle ; matin je me levai. Je m'en allai jouer autour d'une petite fontaine on un verger clos d'églantier, j'entendis une vielle ; là je vis danser un chevalier et une demoiselle.
Les sirvenles, propres au Midi, sont des couplets ordinairement satiriques où les troubadours attaquaient avec violence leurs adversaires, et surtout ceux de leurs patrons et protecteurs. Us étaient suivis d'un envoiy connue plus tard les ballades. Des sirveiites du Midi naquirent par imitation les serventois du Nord, moins agressifs, et sou- i vent consacrés à la poésie religieuse. Les jeux-partis ou / pai'tiires, appelés aussi tensons, étaient des dialogues fictifs ou réels entre deux poètes, qui soutenaient deux opinions contraires sur quelque point délicat, ordinairement de galanterie; des deux parts on devait employer des couplets exactement semblables de rime et de mesure. Les wtrouenges é taient des chansons à ritournelles réglées, i différentes du refrain qui est commun à tous ces petits poèmes chantés. Le motet, composition spécialement musicale, était un chant à plusieurs parties, où chacune avait son rôle différent, mais de façon que leur réunion formât un ensemble harmonique. Nos trios ci nos ^îm^wors d'opéra ressemblent beaucoup aux motets.
De tous ces genres le lai fut longtemps le plus goûté. Toute pièce de vers, dont la source et l'origine étaient gauloises ou germaines, s'appelait lai, quelle qu'en fût la forme; d'un mot gaélique qui paraît signifier vers ou chant. Plus tard le lai reçut une forme distincte et se partagea en dix ou douze couplets de mesures variées. Au xiv« siècle, on voulut que chacun des couplets fût redoublé sur les mêmes rimes et que la même expression n*y fût pas employée deux fois. A peu d'exceptions près, cette ? complication de la forme poétique devint funeste à la poésie, et les derniers lais ne valent pas les plus anciens.
Les lais du xni<' siècle sont une sorte de récits qui tient le milieu entre les grands poèmes narratifs et les simples contes; ce sont le plus souvent des aventures romanesques, d'un caractère louchant avec une nuance de tristesse.
58 Xlir SIÈCLE.
D'autres lais semi-plaisants, pourraient être confondus avec les fabliaux , dont nous parlerons plus loin.
Le virelai Jioui entier en petits vers courts, devait rouler sur deux rimes, et répéter plusieurs fois les deux premiers vers comme une sorte de refrain.
41. Le plus célèbre chansonnier du xni« siècle estj^ii^ haut IV, comte de Champagne et ji^û^-do^avarre. Nous possédons sous le nom de ce prince environ soixante-dix pièces de vers, parmi lesquelles on compte douze jeuxpartis, treize serventois pieux, deux pastourelles ; le reste se compose de chansons, dont la plupart ont été inspirées par sa respectueuse passion pour la reine, Blanche de Castille, régente de France, mère de saint Louis. La date de la plupart de ces petits poèmes ne saurait être fixée exactement ; on peut dire seulement que les plus anciens sont antérieurs à l'année 1234, où le comte de Champagne fut proclamé roi de Navarre, à Pampelune, comme héritier de Sanche le Fort, frère de sa mère ; et que les chants de croisade et de dévotion furent composés les derniers. Thibaut se croisa en 1239, revint l'année suivante en France, et mourut en 1253.
Les poésies du roi de Navarre ont été admirées de son vivant et après sa mort, en France et dans toute l'Europe; Dante et Pétrarque les estimaient fort; et Pasquier, au xvi« siècle, trouvait encore que « ce grand seigneur n'estoit pas un petit poëte ». La renommée du roi chansonnier nuisit même injustement à celle de ses rivaux ; on crut longtemps, à grand tort, qu'il était dans ce genre le seul poète de son temps digne de mémoire, et même qu'il avait introduit le premier dans le nord de la France cette poésie chantée, dont il est seulement l'un des représentants les plus délicats et les plus gracieux, mais non le plus ancien ni le seul éminent.
LES CHAISSONS. 59
Sa langue est élégante et pure, abondante en imagos remplies de grâce et de poésie; les sentiments qu'il exprime ont de la délicatesse, et quelquefois de la profondeur, comme dans ces beaux vers que lui inspirèrent, sur le tard de sa vie, le vide enfin senti des plaisirs mondains et le goût des choses célestes :
Bien cuit dou fruit ne gousterai Que coilli ai, ainçois m'avienl, Si corne a l'enfant, bien le sai.
Qui a la brance se soslient, Et entour l'arbre vait et vient, Ne ja amont ne montera.
Ensi mes cuers folement va...
Mère Dieu, par vostre doucor, Dou bon fruit me donés savor; Que de l'autre ai je senti plus Qu'onques, ce croi, ne senti nus.
Je le crois bien je ne goûterai du fruit — Que j'ai cueilli ; mais plutôt m'arrive, — Ainsi qu'à l'enfant, je le sais bien, — Qui à la branche se soutient, — Et autour de l'arbre va et vient, — Ni jamais en haut ne montera. — Ainsi mon cœur follement va. — Mère de Dieu, par votre douceur, — Faites-moi sentir la saveur du bon fruit, — Car j'ai plus senti celle de l'autre — Que jamais, je crois, nul n'a fait.
48. Mais l'inspiration, chez Thibaut de Champagne, est un peu courte et la veine est tôt épuisée. Plusieurs de ses contemporains nous ont laissé des pièces plus achevées que ses meilleures chansons. Telle est, par exemple, cette plaintive élégie qu'un manuscrit attribue à la dame de Fayel, un autre à Guyot de Provins. C'est une jeune fille qui parle, séparée de son fiancé, lequel combat en Terre sainte :
Chanterai, por mon ce rage Que je vueil reconforter.
Car avec mon grant damage
«0 XIIl'^ SIÈCLE.
No vueil morir n'aflbier, Quant de la terre sauvage rs'e voi nului retoriier.
Ou cil est qui m'assoage Le cuer, quant j'en oi parler.
Dex, quant crieront : Outrée !
Sire, aidiés au pèlerin, Por cui sui espoantee, Car félon sunt Sarrasin.
Je souferrai mon damage, Tant que l'an verrai passer.
Il est en pèlerinage, Dont Diex le laist retorner ; Et maugré tôt mon lignage Ne quier ochoison trover D'autre faire mariages ; Fols est cui j'en oi parler.
Dex, etc.
De ce sui en boue atente Que je son liomage pris ; Et quant la douce aure vente Qui vient de cet dons pais, Ou cil est qui m'atalente, Volentiers i tor mon vis, Et lors m'estuet que la sente Par desoz mon mantel gris.
Dex, etc.
Je chanterai pour mon cœur — Que je veux réconforter, — Car dans mon grand désastre — Je ne veux mourir ni devenir folle, — Quand de la terre sauvage — Je ne vois revenir personne — (de la terre) Où est celui qui m'apaise — Le cœur quand j'entends parler de lui.
Dieu ! quand ils crieront : En avant ! — Seigneur, aidez au pèlerin — Pour qui je s.uis épouvantée, — Car félons sont les Sarrasins.
— Je souffrirai mon désastre, — Tant que je verrai l'an passer. — Il est en pèlerinage, — Que Dieu le laisse en revenir ! — Et malgré tout mon lignage — Je ne veux trouver l'occasion — De faire un autre mariage; — Il est fou celui qui m'en parle. — Dieu, etc.
Pour ceci j'ai bonne attente — Que j'ai reçu son hominnge ; — Et quand la douce brise souffle — Qui vient de ce doux pays, — Où est celui qui me charme, — Volontiei*s j'y tourne mon visaj,'e, — Et loin; me plaît de la sentir — Par-dessous mon manteau gris. — Dieu, etc.
4». Un autre trouvère contemporain du roi de Navarre fait un singulier contraste avec le poète couronné. C'est Colin Musot,,le type du ménestrel errant, qui s'en va pauvre et joyeux, de ville en ville et de château en château, vivant au jour le jour, débitant ses vers et gourmandant ceux qui les payent chichement. Quelle joie dansi \ sa famille, quand il revient chargé d'un lourd bagage qu'il doit à la générosité de ses hôtes!
Quant je vien a mon esté, Et ma fome a regardé Derri(M' moi le sac enflé, Et ge qui sui bien paré
De robe grise.
Sa chics qu'ele a tost jus mise La qiienoille sans faiulise; Ele me rist par franchise, Ses deux bras au col me lie.
Quand je viens à ma maison, — Et que ma femme a regardé — Derrière [moi le soc enflé, ■— Et moi qui suis bien paré — De robe grise, — Sachez qu'elle a tôt mis bas — La quenouille sans hésiter ; Elle me rit franchement, — Et jette ses deux bras autour de mon cou.
11 faudrait multiplier à l'infini les exemples pour donner une idée de la variété des rythmes employés dans la chanson au xni® siècle. Les vers de toutes mesures s'entrelacent dans un heureux et savant caprice que toujours guide un sentiment mélodieux du rythme. Voici le début d'une aubadcy composée dans les premières années du xui« siècle, si elle n'est pas de la fm du siècle précédent :
Gaite de la ter, Gardez en ter
Les murs, se Deus vos voie ; C or sont a sejor Dame et sei^^iior, Et larron vont en proie.
Hu et hu et hu et hu !
Je l'ai veu La juz soz la coudroie.
Hu et hu et hu et hu !
A bien près Tocirroie.
, Guetteur de la tour, — Regardez autour — Des murs ; si Dieu
• eus voie ! — Car à présent sont en repos — dame et seigneur —
xlt larrons vont à la proie. — Hu et liu et hu et hu l — Je l'ai vu
— Là-bas sous la coudraie — llu et hu et hu et hu î — Pour un peu
je le tuerais.
On a perdu l'air sur lequel ces vers se chantaient; mais on n'a besoin d'aucune notation pour sentir distinctement le charme musical de ce rythme sautillant. Une science aussi raffinée du vers a-t-elle jamais dû être qualifiée ainsi : « l'art confus des vieux romanciers*. »
La poésie didactique.
50. Le moyen âge mettait tout en vers, même la science, / la morale, l'histoire, que se réservera la prose dans la maturité de notre littérature. Les peuples jeunes expriment toutes choses dans le langage de la poésie, parce que dans toute matière, ils se laissent conduire et ^.nspirer surtout par leur [imagination. En outre, le don
1. Durant les premiers ans du Parnasse françois Le caprice tout seul faisait toutes les lois. La rime au bout des mots assemblés sans mesure Tenait lieu d'ornement, de nombre et de césure. Villon sut le premier dans ces siècles grossiers Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
(BoiLEAU, Art poétique.)
du style en prose s'acquiert tard dans la vie d'une nation ;
et tant qu'on en ignore le secret, il semble que la prose, bonne pour la conversation familière, ne vaut pas la peine d'être écrite.
Les poésies morales du treizième siècle sont fort nombreuses; malheureusement, pour la plupart, écrites dans un style qui manque de naturel et de simplicité, surchargées de personnifications allégoriques, de rappro- ' chements forcés, et d'un luxe de bel esprit. Rarement C elles nous offrent des idées ou des images empreintes d'une véritable originalité. Les grands poèmes moraux ont péri par leur longueur môme ; on se souvient davantage , des (lits et des fables, œuvres moins ambitieuses. Entre les auteurs de fables, la postérité garde une place dans sa mémoire à une des rares femmes poètes du moyen âge, à Marie de France.
Jlarie^ France, née, croit-on, à Compiègne, vécut en ^Angleterre, sous le règne de Henri III, qui régna de 1216 à 1272. Elle fut protégée par un prince de la famille royale, Guillaume Longue-Épée. Ainsi séparée de son pays natal, elle rappelait encore son origine avec complaisance : son recueil de fables se termine ainsi :
Me numerai par remembrance :
Marie ai num, si sui de France.
A cette époque, cette appellation désigne presque toujours V Ile-de-France, Les cent trois fables qu'on doit à Marie de France sont traduiteT d'un" recueil anglais tiré des fabulistes anciens, surtout d'Ésope et de Phèdre; mais l'auteur du recueil ne les avait connues que par de mauvaises paraphrases et analyses en prose latine. Le style de Marie de France est simple, aisé, gracieux. Malheureusement, on sait par cœur les fables où La Fontaine a souvent traité les mêmes sujets ; une telle comparaison
Oi Xlir SIECLE.
est lourde à porler. On attribue aussi à Marie de France quinze Jais* où elle s'est plu à rimer quelques-unes des légendes celtiques, particulièrement en faveur, on Ta vu, à la cour des rois normands.
La plupart de ces petits poèmes sont remplis d'une mélancolie touchante. Le plus célèbre est le Lai du Chèvrefeuille, ce symbole de l'amour fidèle.
Curae del clievrefoil esteit Ki a la codre se perneit.
Quant il est si laciez et pris.
Et tout eiitour le fust s'est mis, Ensemble poient bien durer ; Mes ki puis les volt desevrer, Li codros muert hastivement, E li clicvreroils ensenient.
Comme du chèvrefeuille était — Qui au coudrier se prenait. — Quand il est ainsi entrelacé et pris, — Et tout autour du bois s'est mis, — Ensemble ils peuvent bien durer ; — Mais qui eut ensuite les séparer, — Le coudrier meurt hâtivement, — Et le chèvrefeuille avec lui.
51. Les dits ^ont de courtes compositions poétiques d'un genre moral ou satirique. « Ce mot n'indique pas • un genre de versification, mais un poème libre dans ses ! formes, fait à l'occasion de tout objet dont on prétendait ; énumérer les qualités. Dans notre poésie vulgaire, les dits sont fort anciens, et jusqu'à la fm du xiv« siècle ils jouirent d'une faveur toujours croissante. Au xv*, on affecta de les appeler dictons ou blasons^ » , et le genre s'étendit beaucoup. On peut aussi rapprocher desf/z(s les débats qui mettaient en présence et en conflit des êtres inanimés ou abstraits, et les disputes, dans lesquelles les contestants sont des personnages réels ou imaginaires.