Philosophe el moraliste anglais
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le pittoresque de l'image. Il a certainement beaucoup ajouté à la richesse de la langue et de l'esprit français par la multitude infinie de pensées très déliées et de nuances très subtiles qu'il a le premier su exprimer. Il offre d'ailleurs dans son style des incorrections et des singularités dont ses contemporains se montraient choqués à l'excès. Ainsi Pasquier prétendait trouver dans les Essais « je ne sais quoi du ramage gascon ». Montaigne lui-même avait eu l'imprudence de dire en parlant de son style : « que le gascon y aille si le français ne peut » . On l'a trop pris au mot; et plus d'un critique a parlé de Montaigne comme d'un écrivain semi-français, semi-gascon. Singulière exagération. Pour quelques mots de son patois qu'il lui a plu de glisser dans son livre, doit-on retrancher quelque chose à l'entière admiration qui est due à son style, le plus riche, le plus varié, surtout le plus personnel qu'aucun écrivain ait jamais possédé? L'auteur savait bien sur ce point-là son mérite, et il n'en cherchait pas d'autre : « Me represente-je pas vivement? écrit-il. Suffit, j'ay fait ce que j'ay voulu; tout le monde me recognoist en mon livre et mon livre en moy. »
14». Montaigne, comme Rabelais, a de nos jours, une grande réputation de pédagogue; et le chapitre le plus lu des Essais est celui qu'il a consacré à exposer ses vues sur ï InstitMlion^deSi-^nfants^ Il ne semble pas que notre époque puisse (au moins dans l'éducation publique) tirer de ce chapitre fameux autant de fruit qu'on a souvent paru croire. La même observation peut s'appliquer au plan d'éducation idéale tracé par Rabelais. A part certaines observations générales et profondes qui s'appliquent à toutes les conditions humaines, Montaigne et Rabelais n'ont en vue qu'une éducation purement aristocratique : l'élève de Rabelais est fils de roi; celui de Montaigne est
au moins gentihomme et riche. Chez l'un et l'autre écrivain, le maître qui élève des enfants en commun ne saurait puiser que des préceptes excellents mais incomplets, qui ne donnent pas une méthode.
L'objet des deux écrivains, Rabelais et Montaigne, n'est pas tout à fait le môme : Rabelais veut former un savant ; Montaigne a un tout autre but : il veut former un galant homme, par le commerce du monde plus que par celui des livres. Il recommande l'étude des langues vivantes, les longs et fréquents voyages ; quoiqu'il se plaigne ailleurs que les pères de son temps vivent trop séparés de leurs fils, il affirme ici que l'enfant doit être de bonne heure éloigné de ses parents, afin de s'endurcir l'âme et le corps. 11 se soucie fort peu des sciences particulières que son disciple étudiera, pourvu que cette étude lui semble aimable, attachante, et que la philosophie même lui apparaisse avec une face riante et presque folâtre. Cette éducation facile, menée vite, finira tôt. A quinze ans, à seize au plus, l'élève de Montaigne sera un petit homme attentif, raisonneur; un peu endurci, un peu cosmopolite; ayant appris beaucoup par les yeux, par les oreilles; très peu par le travail personnel. En somme le plan d'éducation que Montaigne a tracé, sacrifie un peu trop l'instruction solide au développement hâtif des qualités brillantes ; et tend à former plutôt des amateurs fort distingués que des hommes capables d'action, de labeur et de volonté. Il y manque le sentiment élevé du devoir envers Dieu, la patrie, l'humanité. La seule règle est l'intérêt bien entendu; le seul but, l'agrément délicat d'une vie sagement épicurienne. La moralité y fait défaut, ou ne réside que dans un sentiment d'honneur assez vague. Qu'arrivera-t-il de l'élève de Montaigne, si malgré cet « allechement » du travail aimable et de la vertu folâtre» il s'avise de dire à son maître : que le travail
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même aimable, et la vertu même folâtre, l'ennuient? Le maître sera-t-il désarmé, lui qui a reconnu à son disciple une sorte de droit à Tamusement? Montaigne s'est chargé de répondre à cette question, mais nous pensons que cette réponse est une boutade : a Je n*y trouve autre remède, dit-il, sinon que de bonne heure son gouverneur l'estrangle s'il est sans tesmoins, ou qu'on le mette pastissier dans quelque bonne ville, fust-il fils d'un duc. »
La Boétie.
i44. On ne sépare pas du nom de Montaigne celui de ce fidèle ami, qu*il appelait, dans son enthousiaste affection, « le plus grand homme du siècle ». Etienne de La Boétie, né en 1550, mort à trente-trois ans (1563), n'a laissé que des vers, assez médiocres, qu'a publiés Montaigne, et un Trait é de la servitude volontaire, qu'on a quelquefois produit sous cêTît?C7)his bref : l^^CmtreJJn^ C'est en effet une déclamation brillante et sincère contre j le despotisme ; et quelques-uns des traits lancés contre / « le tyran )) s'adressaient peut-être au monarque. Au temps où la critique littéraire souffrait ces définitions éclatantes, Villemain disait que le Contre-Vn « semble un monument antique trouvé dans les ruines de Rome sous la statue brisée du plus jeune des Gracques ». Il y a loin de Rome à Sarlat, où La Boétie avait reçu le jour. L'effort serait moins sensible dans une œuvre antique. L art est grand chez La Boétie, mais il ne se cache pas assez.
Au reste, si l'on en croit Montaigne, La Boétie n'avait que seize ou dix-huit ans lorsqu'il écrivit cet ouvrage, au sortir du collège, encore tout imbu de sa juvénile admiration pour les républiques antiques. C'est peut-être par
prudence que Montaigne s'est plu à rajeunir ainsi l'auteur de la Servitude volontaire \ au moins est-il certain que La Boélie dut revoir et corriger son œuvre dans un âge un peu plus nuir. Le livre accuse, il est vrai, des défauts de jeunesse, mais il est écrit toutefois avec trop de fermeté pour qu'on puisse y voir seulement le coup d'essai d'un adolescent.
Charron.
i45. Un autre ami de Montaigne, et son disciple, Pierre Cliarron*, après la mort de son maître, entreprit de refaire les Essais dans une forme plus méthodique. Il écrivit le Traite' de la Sagesse (1600), qui est surtout un tableau de la faiblesse de l'homme, de ses erreurs, et de l'incapacité où il est de s'élever à la vérité. Quoique Fauteur ait toujours fait profession déclarée d'orthodoxie, son livre est franchement un manuel de scepticisme; et dans la voie du doute universel, il dépasse de fort loin Montaigne. H emprunte beaucoup à son maître; mais il n'a pas su lui dérober cet agrément du style qui fait lire les Essais avec un si vif plaisir. Charron se soucie peu de la forme ; aussi se réduit-il souvent sans scrupule au rôle de compilateur. Il prend des pages entières à Guillau me du Vair^ magistrat et moraliste éminent, le meilleur orateur de son temps.
Brantôme.
i4«. Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme,
4. Pierre Charron, né à Paris (1541), avocat, plus tard prêtre et prédicateur. Il mourut en 1603.
2. Guillaume du Vair (1550-1621), député aux États de la Ligue (1593), où il combattit les intrigues des Espagnols ; garde des sceaux (1616), évêque de Lisieux (1617).