LA SATIRE MÉNIPPÉE
avaient écrit de gros in-folio oubliés aujourd'hui, tandis que ce badinage d'une semaine a fait vivre leurs noms. Ils y comptaient si peu que môme après le triomphe de leur parti, aucun d'eux ne s'est vanté de la part qu'il avait prise à cette œuvre, et n'a cherché à en tirer honneur et profit.
148. La Satire Ménippée est le manifeste de ce parti des Politiques, longtemps si faible et comme écrasé entre les ligueurs et les protestants ; mais devenu la majorité dans la nation quand celle-ci fut lasse enfin des guerres civiles et dégoûtée de l'intervention trop intéressée dos étrangers dans nos affaires. La Satire Ménippée veut le rétablissement du roi légitime, la répression des factieux, l'ordre et la paix partout, la tolérance pour tous. Mais, au lieu de vanter ces biens, les auteurs trouvent plus piquant, et peut-être plus efficace, de jeter le sarcasme à pleines mains sur leurs adversaires, qui font des vœux tout opposés, sur la faction des Guises, sur le duc de Mayenne, sur tous les compHces des ambitions de Philippe IL Dans cette partie proprement satirique, dans les discours burlesques attribués à tous les principaux personnages de la Ligue, il y a des traits d'un comique excellent; mais les [ plus remarquables pages de la Ménippée sont la très sérieuse et très éloquente harangue que Pierre Pithou a mise dans la bouche de M. d'Aubray, député du tiers état aux états généraux de 1593, et ancien prévôt des marchands de Paris.
Jamais ne fut mieux démontrée, avec plus d'éclat, d'abondance et de sincérité, la nécessité absolue pour tous les bons citoyens de se ranger à l'obéissance de Henri IV, seul chef capable de rendre au pays bouleversé l'honneur, la paix, la prospérité. Toutefois beaucoup de trivialités se mêlent dans ce morceau avec les traits les plus éloquents ;
mais CCS contrastes plaisaient au goût du temps. D'ailleurs l'esprit qui anime la Ménippée est exclusivement bourgeois, hostile à la fois à la noblesse, dont rambition est démasquée ; à la populace, dont la crédulité est raillée. Tous les arguments de Torateur ne sont pas d'un ordre également élevé : quelques-uns peuvent sembler un peu vulgaires; ce n'étaient pas les moins persuasifs. En rappelant à ses auditeurs les souffrances matérielles endurées pendant le siège de Paris, l'orateur s'indigne au souvenir de la mauvaise chère qu'on fit alors dans la capitale, pour le bon plaisir de la Ligue; et il n'a pas un mot de synnpathie ou de pitié pour tant de patience et de résignation dignes d'une cause plus légitime. Mais Aristophane aussi, pour faire haïr aux Athéniens la guerre du Péloponcse, ne dédaignait pas de leur rappeler les bons repas et tous les plaisirs que leur procurait autrefois la paix. La satire, comme la comédie, ne saurait être constamment éloquente et digne; par instants, elle élève la voix, elle a de fiers accents, mais elle est toujours prête à ressaisir son arme naturelle, celle du ridicule. Cette arme fut mortelle entre les mains des auteurs de la Ménippée, D'Aubigné, dont tout l'œuvre est un éloquent pamphlet, et qui devait se connaître dans ce genre d'écrits, a dit de la Ménippée qu'elle était « la plus excellente satyre qui ait paru de i^on temps ».