LES POÈTES
CHAPITHE Vin Dix-septième siècle avant GorneilJe (1601—1630)
Les poètes. — Malherbe. ^'^ "^ ^ ' l lo 1- 0,
149. L'histoire de la poésie en France au commencement du xvH® siècle, entre ravènenient de Malherbe et celui de Corneille (1601-1650), est l'histoire d'une période d*un peu plus d'un quart de siècle, peu abondante en chefs-d'œuvre, mais intéressante par la variété des ouvrages et la diversité des hommes.
Placée ainsi entre la Renaissance et l'ère classique de Louis XIV, elle semble n'avoir jamais eu dans notre histoire littéraire, ni un caractère bien précis ni une renommée bien claire. La gloire dominante de Malherbe a rejeté dans l'ombre la plupart de ses rivaux, disciples ou adversaires. Croire que cette période se résume dans Malherbe serait toutefois une grande erreur. Loin d'être le chef reconnu d'une école régnante, Malherbe a presque toujours lutté à peu près seul contre tous ses contemporains. Tout reconnut ses lois, dit Boileau; cela n'est vrai que de la postérité de Malherbe. Mais il avait d'abord combattu trente ans pour le succès de sa réforme, et il était mort sans être sûr de la victoire. Pense-t-on qu'une renommée comme celle de Ronsard pût s'écrouler en un jour? Ce dieu tombé garda des adorateurs jusqu'au temps de Boileau ! Au milieu du xvn« siècle, Pellisson, esprit si fin, juge si exercé, Hsait encore Ronsard avec délices : « J'y trouve, écrivait-il, une infinité de choses qui valent bien mieux,
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à mon avis, que la politesse stérile et rampante de ceux qui sont venus depuis.... »
iSO. François de Malherbe naquit à Caen, en 1555, dans une famille qui appartenait à la petite noblesse de robe. 11 voulut être d'épée; il s'attacha à Henri d'Angoulême, grand prieur de France, le suivit en Provence et s'y maria. Sa vocation poétique s'éveilla fort tard. Les premiers vers connus de Malherbe sont datés de 1584; il avait près de trente ans. Il eut du goût avant d'avoir du talent : « Un jour, dit ïalleraantS M. le Grand Prieur, qui avait l'honneur de faire de méchants vers, dit à Du Périer : Voilà un sonnet. Si je dis à Malherbe que c'est moi qui l'ai fait, il dira qu'il ne vaut rien. Je vous prie, dites-lui qu'il est de votre façon. — Du Périer montre ce sonnet à Malherbe en présence de M. le Grand Prieur : « Ce sonnet, lui dit Malherbe, est tout comme si c'était M. le Grand Prieur qui l'eût fait. »
Plus tard Malherbe écrira dans sa dernière ode, en termes magnifiques :
Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore, Non loin de mon berceau commencèrent leur cours ; Je les possédai jeune, et les possède encore A la fm de mes jours.
Le dernier vers est vrai; mais non les premiers. Le poème intitulé les Larmes de saint Pierre, publié par Malherbe en 1587, est une œuvre médiocre, et remplie des défauts que Malherbe lui-même attaquera le plus vivement plus tard : c'est d'ailleurs une imitation du poème itahen de Luigi Tansillo. Il faut louer toutefois l'harmonie de plu-
1. Talleinant des Uéaux (1619-1G92), auteur de biograpliies des personnages de son temps, dites par lui Histoi'iettes, parce quelles Bont surtout anecdotiques.
sieurs strophes ; mais trop souvent cette harmonie sonne creux : la pensée est faible et insignifiante.
Le génie de Malherbe s'est révélé pour la première fois dans les immortelles S^nçes àJ)zuMém^jijurJ a mort d e sa fille, composées entre 1601 e t J 60 5. Encore l'œuvre esPelle trop longue, et pour l'honneur de Malherbe on en retranche au moins la moitié; mais quelques vers / empreints d'une éloquence sincère et vraiment humaine ont parlé à l'âme de tous, et toutes les générations ont su et sauront par cœur les premières et les dernières stances de l'ode, ce mélancolique retour sur la brièveté de nos vies et la toute-puissance de la mort qui tranche si lot les jours des pauvres et des rois.
i5i. Le cardinal du Perron parla de Malherbe à Henri IV, et attira le poète à Paris. Le roi lui fit bon accueil, lui demanda des vers, et lui promit une pension que Malherbe toucha seulement sous son successeur, quoiqu'il ne se fît pas faute de solliciter ouvertement les bienfaits ; il se croyait quitte envers les grands par les beaux vers qu'il leur adressait, et disait fièrement : « Ils me pouvaient faire du bien; je leur pouvais donner des louanges ; il me semble que ce qu'ils avaient de moi valait bien ce que je recevais d'eux. » En prose et en vers il ne craignait pas de dire beaucoup de bien de luimême :
Ce que Malherbe écrit dure éternellement.
Pendant près de vingt-cinq ans, de 1605 à 1628, date ^ de sa mort, Malherbe fut pour ainsi dire le chantre officiel des grandes actions et des heureux succès de Henri IV, de Louis XIII et de Richelieu; son talent hautain, solennel et majestueux le rendait fort propre à ce rôle. Il faut plus
de dignité que d'originalité pour parler ainsi au nom d'une grande nation et pour que le sentiment public croie reconnaître sa voix dans celle de son interprète.
La mort de son fils unique, Marc-Antoine, tué en duel, ou, selon Malherbe, assassiné dans un- guet-apens, assombrit ses dernières années. Malgré tous ses efforts, il ne put obtenir satisfaction de cette mort: le chagrin hâta sa fin. 11 mourut en 1628, en possession de tout son génie. Ses derniers vers (Fode à Louis Xlll marchant contre les Rochelois révoltés) sont parmi les plus beaux qu'il ait jamais écrits.
i5t. Malherbe s'est offert à ses contemporains et la tradition établie le présente encore à nous comme un réformateur. Mais cette réforme, dont on a grossi l'importance, ne fut pas aussi absolue qu'on l'a dit souvent. Malherbe n'a pas, comme on le croit trop, comme il le crut lui-même, entièrement répudié l'héritage de Ronsard. Plusieurs de ses défauts et plusieurs de ses qualités lui viennent de la Pléiade.
Ronsard avait eu le tort de mépriser à l'excès toute la poésie française antérieure à lui ; Malherbe a partagé ce tort et ce dédain, mais en impliquant Ronsard dans ce passé qu'il méprisait absolument. Ronsard a gâté en partie son œuvre par son culte indiscret pour l'antiquité. Mais Malherbe, tout en professant un certain dédain de l'antiquité, n'abuse pas beaucoup moins que Ronsard des souvenirs mythologiques. Enfin, s'il est vrai que la Pléiade avait trop cru (nous l'avons dit) aux livres, aux modèles, à l'imitation; et trop peu connu, trop peu étudié dans la vie ellemême le cœur humain et ses passions, Malherbe n'offret-il pas le môme défaut? Ne fait-il pas la part trop grande au travail du versificateur, et trop petite à l'observation attentive des mœurs et des faits? 11 en résulte même que
nul Irait précis dans ses peintures ne distingue un homme d'un autre homme.
Ain^i les défauts de Ronsard ont passé en grande partie à Malherbe. On' ne peut dire que Malherbe, venant après Ronsard, ait fait table rase pour tout reconstruire à nouveau. Mais on pourrait dire que Ronsard ayant voulu édifier un palais immense, un peu bigarré de style, lui et les siens moururent sans l'avoir pu achever. Malherbe vint qui démoUt tout, mais les morceaux se trouvèrent bons ; avec les pierres de Ronsard, Malherbe construisit une maison moins vaste, simple et harmonieuse de style, solide et commode : la poésie française y logea pendant deux siècles. Malherbe en fut l'architecte, mais, encore une fois, ce sont les pierres de Ronsard.
153. La jiéfûIîQe de Malherbe a deux faces : elle regarde .\ la langue et la versification. Certes on a eu tort de l'ap- ^ peler quelquefois : le père de la langue et de la poésie française. Avant Malherbe, en effet, Rabelais, Marot, Calvin, Amyot, Ronsard, Montaigne, avaient parlé français. Il est cependant vrai qu'il manquait à cette langue, déjà puissante et plus riche même qu'elle ne fut ensuite, un peu de discipline et de régularité; surtout cette qualité qui ne se définit pas, mais qui existe toutefois : le goût. Chacun semblait n'écrire et ne pensait que pour luimême, sans se soucier beaucoup du lecteur : la clarté, la netteté du tour, la construction logique des mots et des idées, faisaient souvent défaut. Parfois les mots trop abondants, surtout chez les écrivains médiocres, étouffaient le sens.^ Ronsard avait formé un projet très grandiose, mais très chimérique. ïl voulait ne rien laisser perdre du vocabulaire de la France, de la France tout entière, et en fondre harmonieusement les richesses dans une langue poétique variée, abondante et souple. « Remettre en usage
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les antiques vocables... choisir les mots les plus significatifs do toutes les provinces de la France. Ne se faut soucier si les vocables sont gascons, poitevins, normands, manceaux, lyonnais, ou d'autres pays, pourvu qu'ils soient bons. » Malherbe poursuivit tout d'abord Tentreprise contraire; il voulut restreindre et purifier le langage; il voulut dégasconnerla cour de Henri IV. C'était une rude tâche. En ce temps-là on parlait fort mal au Louvre. Mme la comtesse de Soissons ne put jamais se guérir du travers de dire ovec au lieu d'avec. Le maréchal de la Force vécut jusqu'à près de cent ans sans pouvoir prendre sur lui de dire autrement que ils allarentj ils mangearent. Ovec était normand; ils allarent était lyonnais; et Malherbe voulait qu'on pariât français, et français de Paris. C'est dans ce sens qu'il faut entendre cette boutade célèbre que Ilacan lui prête : « Quand on lui demandait son avis de quelque mot français, il renvoyait ordinairement aux crocheteurs du Port au Foin, et disait que c'étaient ses maîtres pour le langage. » 11 protestait ainsi contre toutes les influences étrangères, provinciales, espagnoles, italiennes, qui depuis cent ans avaient régné, môme à la cour, et qui faiUirent corrompre la langue. Ronsard avait enseigné qu'il existe une langue poétique, et raillé ces versificateurs « qui pensent avoir accompli je ne sais quoi de grand quand ils ont rimé de la prose en vers » . Malherbe voulut au contraire que le poète s'exprimât simplement, sans tours hardis, sans figures outrées; il avait une aversion décidée contre les fictions poétiques. L'idéal d'une pièce de vers bien faite était à ses yeux dans le choix d'un petit nombre d'idées sensées, très générales, rendues avec force et précision dans la langue commune, avec une harmonie rare. Colle poésie parut pauvre à plusieurs de ses contemporains; mais beaucoup d'autres commençaient ù se dégoûter de l'exubérance de Ronsard. Un peu
de sécheresse, ou du moins de maigreur, n'était pas pour leur déplaire.
154. Les innovations les plus formelles de Malherbe portèrent sur la versification. 11 pro scrivit l'hiatus, l'enjanibenifîût, la. césure dégagée du sens, la rime ou faible ou ^op Jacile, ou qui ne satisfaisait pas à la fois l'œil et l'oreille. Il ne créa pas le rythme, car avant lui Ronsard avait su tirer des vers français une musique délicieuse ; et les strophes les plus vantées de Malherbe ont leur type dans Ronsard, Mais par un effort soutenu et heureux, il sut être plus constamment harmonieux que Ronsard. 11 travaillait extrêmement ses vers, et passait des mois à \ polir une strophe, des années à parfaire une ode. Certes 1 on peut se faire une autre idée du poète et penser qu'un homme véritablement inspiré sait trouver des mots pour exprimer son âme sans un si pénible labeur. Mais nous appartient-il, à nous qui jouissons des beaux vers, de chicaner le poète sur le procédé par lequel il les fait? Sachons les admirer également, qu'ils soient l'œuvre naïve de l'enthousiasme ou, comme chez Malherbe, le fruit exquis d'une longue patience.
Dans son œuvre, qui n'est pas très étendue, tout n'est pas également parfait : mais un petit nombre de pièces sont d'une beauté achevée; encore la plupart nous semblent-elles aujourd'hui trop longues, un peu gâtées par l'abondance excessive des allusions mythologiques. Nous en détachons quelques strophes, si pures que toutes les mémoires, depuis deux siècles et demi, se sont plu à les retenir.
D'où vient que ce maître éminent n'eut pas de disciples dignes de lui, au moins dans le genre qu'il avait illustré? Ses élèves, Racan, Maynard, sont de gracieux poètes, mais bien inféiieurs à Malherbe. Après eux la
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poésie lyrique langxiit en France ; elle n'a vraiment repris vie et flamme que dans notre siècle. Cependant la France, avant Malherbe, avait eu vingt poètes lyriques de génie. Est-il permis de penser que ce maître, en prescrivant surtout le travail, en enseignant surtout la timi- \ dite dans un genre qui veut avant tout la hardiesse et \ la libre inspiration, a moins servi les lyriques par ses exemples qu'il ne les a entravés par ses préceptes? Mais, dans un ordre plus général, tous les poètes, tous les écrivains ont profité de ses leçons : a Malherbe, disait Balzac, nous a appris ce que c'est qu'écrire purement et avec un soin scupuleux. 11 nous a appris que dans les pensées le choix est le principe même de l'éloquence. »
Régnier.
155. Cette discipline de Malherbe parut intolérable à plusieurs de ses contemporains : à nul autant qu'à Mathurin Régnier, poète satirique, beaucoup plus jeune que Malherbe, et qui nous parait aujourd'hui plus ancien, parce que sa langue et son goût tiennent encore du siècle précédent.
Mathurin Régnier naquit à Chartres en 1573; sa mère était sœur de Desportes, et la haute fortune de l'oncle semblait promettre au neveu une brillante carrière. On le fît d'Église pour qu'il pût recueillir un jour les bénéfices de son parent. Mais Régnier était de ceux qui ne font jamais fortune. Au reste, il demeura simple clerc, et n'entra point dans les ordres. Très jeune encore, il fut emmené en Italie par le cardinal de Joyeuse, protecteur des affaires de France à Rome. Au bout de dix ans, il n'était pas plus avancé dans la carrière diplomatique ; mais il avait écrit ses premières satires. Il revint en France, et vécut un temps dans l'hospitaHère maison de Desportes.