RÉGIS1ER
Il y rencontra Malherbe qui venait d'arriver à Paris, et qui aussitôt se brouilla avec Desportes.
Peu après, Desportes mourut (1606); Régnier obtint, à grand'peine, une petite pension sur l'une des quatre abbayes de son oncle. Trois ans plus tard il eut un canonicat à Chartres : la fortune enfin lui souriait. Le temps lui manqua pour en jouir. Il mourut à quarante ans (1613), victime de sa vie désordonnée.
tse. Les seize satires de Régnier traitent les sujets les plus variés : il y attaque tour à tour les mauvais poètes, les parasites, les ambitieux, les courtisans fâcheux, les hypocrites; il y imite Horace, Juvénal et plusieurs satiriques italiens. Il y peint la folie humaine qui fait juger' de tout à chacun selon ses intérêts personnels. La satire j est chez lui mordante, mais discrète, car elle ne nomme ) personne. Boileau, plus grave, plus honnête, ferme dans i ses principes moraux autant que Régnier fut flottant dans les siens, Boileau n*était pas si charitable. Aussi a-t-il soulevé contre lui de formidables haines, au lieu que Régnier se fit peu d'ennemis par sa satire impersonnelle et générale. Le seul homme qu'il mette directement en scène est lui-même. Il nous ouvre son cœur et nous peint ses propres défauts avec une franchise qui va parfois jusqu'à la licence. Boileau a dit de Régnier : « C'est le poète français qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu, avant Molière, les mœurs et le caractère des hommes. » C'est donc un morahste, mais souvent fort peu moral. On peut ajouter à sa défense qu'il apporte dans ses erreurs une sorte de naïveté, mais qu'il n'eut jamais l'intention de corrompre son lecteur. L'épitaphe qu'on lui a prêtée exprime bien son caractère ;
J'ai vécu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement A la bonne loi naturelle.
Ce n'est pas que Régnier n'ait pas beaucoup pensé, mais on pourrait dire qu'il a peu réfléchi. Il exprime vivement les premières idées qui lui viennent, peu sou- ] cieux s'il se contredit. Tout effort suivi lui est pénible, j qu'il porte sur les pensées ou sur Jes mots ; ses vers sont \ peu travaillés. Us sont aussi abondants en négligences qu'en beautés. C'est un très grand poète, mais inégal; son premier jet est exubérant, mais n'est ensuite jamais corrigé : en tout contraire à Malherbe, lent, sec, mesuré, mais qui se perfectionne sans cesse et, n'étant jamais assez content de son œuvre, la conduit quelquefois jusqu'à la beauté parfaite.
15». Régnier ne put donc souffrir cette discipline régulière à laquelle Malherbe prétendait soumettre la poésie. D'ailleurs Malherbe avait maltraité Desportes ; il ne cessait de décrier l'œuvre de la Pléiade. Régnier prit contre lui hautement la défense de Desportes, de la Pléiade et de Ronsard, dans une satire célèbre (la neuvième) où il fait ainsi le portrait des novateurs :
Cependant leur savoir ne s'étend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement, Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue, Épier si des vers la rime est brève ou longue... Ils rampent bassement, faibles d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions.
Froids à l'imaginer; et s'ils font quelque chose, C'est proser de la rime et rimer de la prose.
Régnier répète ici les termes mêmes dont s'était servi Ronsard dans son Art poétique, en se moquant des versificateurs qui croient avoir accompli quelque chose de grand « quand ils ont rimé de la prose en vers » .